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Monthly Archives: October 2010

« Pour soulever un poids si lourd
Sisyphe, il faudrait ton courage,
Je ne manque pas de cœur à l’ouvrage

Mais le but est long et le temps est court »
Le Vin de solitude – Irène Némirovsky
C’est sur ces quelques vers qu’Irène Némirovsky entame la rédaction de ses notes prises en 1942 alors qu’elle rédige Suite française. Les quatre vers sont tirées du roman Le Vin de solitude et font figure de prémonition au regard de l’œuvre et du destin de l’auteur. Ils renvoient au poème de Baudelaire intitulé Le Guignon (voir plus bas).
Le passage rappelle encore la préface du livre où l’éditeur en quelques lignes relate les derniers jours d’Irène, son arrestation, sa déportation et sa mort le 17 août 1942.

Ces deux hors-texte (préface et notes) éclairent le roman dans la mesure où ils permettent à la fois d’illustrer les pensées de l’auteur et de replacer dans la réalité les événements vécus. Nous avons donc trois dimensions parallèles :
• La partie fictionnelle (le roman)
• La réflexion de l’auteur (les notes et lettres en annexe)
• Les faits réels (la préface)

Notes sur le Mythe antique de Sisyphe et le poème de Baudelaire

Mythe de Sisyphe

Aux enfers, Sisyphe est condamné à rouler éternellement un rocher sur une pente; parvenu au sommet, le rocher retombe et il doit recommencer sans fin. Il y a plusieurs raisons mentionnées pour ce châtiment. Sisyphe avait enchaîné Thanatos (la mort) venu pour l’accompagner aux Enfers, où il avait trompé Hadès et était revenu à la vie, ou encore il avait dénoncé Zeus dans une de ses aventures amoureuses.
Son châtiment peut enfin apparaître comme le symbole de l’esprit humain incapable de s’élever au-dessus de la terre.

Ce mythe a été souvent repris dans les arts (et pour ne citer que les plus célèbres) :

  • en peinture dans le tableau de Titien (XVIe s.)
  • en littérature dans l’Odyssée d’Homère (chant XI) et dans Le mythe de Sisyphe (1942) d’Albert Camus, où il fait du châtiment légendaire de Sisyphe un symbole de la condition humaine, caractérisée par l’absurdité. Mais loin de se révolter, l’homme doit accepter ce sort et Sisyphe devient alors la figure de cet homme réconcilié avec sa condition absurde, ce qui explique la formule célèbre : « Il faut imaginer Sisyphe heureux ».
    Enfin dans Les fleurs du Mal de Charles Baudelaire, et plus précisément dans le poème intitulé « Le guignon » dont s’inspire plus haut Irène Némirovsky.

Le Guignon

Pour soulever un poids si lourd,
Sisyphe, il faudrait ton courage !
Bien qu’on ait du cœur à l’ouvrage,
L’Art est long et le Temps est court.

Loin des sépultures célèbres,
Vers un cimetière isolé,
Mon cœur, comme un tambour voilé,
Va battant des marches funèbres.

-Maint joyau dort enseveli
Dans les ténèbres et l’oubli,
Bien loin des pioches et des sondes ;

Mainte fleur épanche à regret
Son parfum doux comme un secret
Dans les solitudes profondes.

Charles Baudelaire – Les fleurs du Mal

Expl.: Guignon (vieilli) : signifie mauvaise chance persistante (contraire : bonheur, chance)

Un parallélisme s’instaure entre le personnage de Sisyphe et celui de l’artiste. Tous deux sont prisonniers de leur solitude et de leur impuissance. L’artiste, pressé par le temps craint de ne pouvoir aller au bout de son art ou bien de ne trouver de réelle consolation dans l’idée même que l’Art lui survive.
Sisyphe fait preuve dans son épreuve de « courage », d’héroïsme. Il ne se contente pas de subir passivement le châtiment qui lui est imposé ; mais élève bien plutôt l’acte d’expiation à la hauteur d’un acte héroïque.
La pensée de la mort, aussi lourde qu’une pierre, est omniprésente « sépulture », « cimetière », « marches funèbres », « enseveli », « oubli » , « pioches » etc.

Deux sources sont elles-mêmes à la base du poème de Baudelaire, le poème de Henry Longfellow (1807-1882) A Palm of life (Voices of the night, 1839) :
«Art is long Time is fleeting,
And our hearts, though stout and brave,
Still, like muffled drums, are beating
Funeral marches to the grave».

et celui de Thomas Gray (1716-1771) intitulé Elegy written in a country churchyard (1751)
« Full many a gem of purest ray serene,
The dark unfathom’s caves of ocean bear:
Full many a flower is born to blush unseen
And waste its sweetness on the desert air».

L’originalité littéraire crée néanmoins un sens propre à chaque texte et le point de vue de Baudelaire se distingue de ces deux poèmes d’origine. Comme dans les vers écrits par Némirovsky, la réécriture devient nouveauté et créativité.
Chaque écrivain, artiste, se fait donc le reflet de plusieurs œuvres, de sa culture et de sa propre expérience pour créer son unicité.

Dans ses notes enfin Irène Némirovsky montre la « lâcheté » la « peur », « trouille » et la politique de collaboration d’une « certaine classe sociale », la classe dirigeante de l’époque. Elle donne l’exemple « des hommes les plus haïs en France en 1942 : Philippe Henriot et Pierre Laval ». Les Français dirent de Laval que son nom décrivait à lui seul le personnage puisque « Laval » se lit dans les deux sens (Palindrome).
La divergence sociale n’est plus établie qu’entre les riches et les pauvres « Le monde est divisé en possédants et non-possédants » (exemples dans le roman, Les Péricand/Corte et les pauvres rencontrés durant l’exode, comme les voleurs du panier de victuaille).
On relève des différences importantes de niveau de langue dans ses notes. Le style est parfois soutenu, parfois familier et donne ainsi libre cours au naturel de l’auteur qui rédige des notes personnelles non pas dans une optique de publication mais plutôt de références à développer.

La famille Péricand est la première famille dont Irène Némirovsky fait le portrait et également la principale dans le roman.

Les Péricand représentent les valeurs conservatrices, catholiques et anti-républicaines «bien-pensants », « traditions », « hérédité bourgeoise et catholique », « attaches à l’Eglise », « tout leur faisait considérer avec méfiance le gouvernement de la République », « Charlotte Péricand estimait que seul l’esprit masculin pouvait juger sereinement des événements aussi étranges et graves ».
Le métier d’Adrien Péricand épouse parfaitement ses convictions, il est « conservateur d’un des musées nationaux » et son fils aîné, Philippe Péricand, suit la tradition familiale, il est « prêtre ». A l’instar des bonnes familles aristocratiques ou bourgeoises des siècles passés les fils étaient destinés soit à rejoindre l’Eglise soit à rejoindre l’armée. On pense ici au roman de Stendhal Le Rouge et le Noir (le rouge étant le symbole de l’armée et le noir celui de l’Eglise). Le second fils Péricand, Hubert, rêvera de carrière militaire.
La famille Péricand est riche et favorisée par le sort «Ils ne tenaient pas à l’argent, non, mais l’argent tenait à eux, en quelque sorte ! » (Pointe ironique de l’auteur, image qui fait sourire).

Lorsque le récit commence, Charlotte Péricand a « quarante-sept ans et cinq enfants ». « Femme de Dieu (…) à la moralité irréprochable » elle est énergique « toujours prête pour se rendre hors de chez elle », ni jolie, ni laide « peau extrêmement fine fripée par les années », « taches de rousseur parsemaient le nez fort et majestueux », « cheveux bruns et ternes qu’elle perdait par poignées depuis la naissance de son dernier enfant ». Elle a perdu trois autres enfants portés « presque jusqu’au terme de la grossesse».
Charlotte est condescendante avec le peuple, sûre de sa position supérieure et de son élitisme « Mme Péricand était de ces bourgeois qui font confiance au peuple. « pas méchants si on sait les prendre », disait-elle du ton indulgent et un peu attristé qu’elle eût pris pour parler d’une bête en cage ». Bien-pensante elle n’hésite pas à son retour du théâtre « comme elle n’avait pas le temps le reste de la journée, elle le faisait le soir en rentrant du théâtre » à réveiller « en sursaut » une domestique malade pour lui apporter des gargarismes. Elle ne comprend pas alors les remerciements « assez froids » de Madeleine et interprète son comportement comme une marque caractéristique de manque de bonne manière « C’était cela le peuple, jamais satisfait, et plus on se donne du mal pour lui, plus il se montre versatile et ingrat ».
Mme Péricand tient à marquer les distances entre la bourgeoisie et celle du peuple, appréhendant tout rapprochement de classes comme un « signe de mauvais augure », « Ainsi, pendant un naufrage toutes les classes se retrouvent sur le pont ». Elle n’apprécie pas la proximité des domestiques « la femme de chambre Madeleine, emportée par l’inquiétude, s’avança même jusqu’au seuil de la porte » et considère clairement le peuple comme inférieur (plus proche des animaux que des êtres humains) « Je pense, disait-elle, à ses amis (ceux de sa classe sociale), que ces pauvres vieillards infirmes (grand-père Péricand) souffrent d’être touchés par les mains des domestiques ».
Son interaction avec le peuple est toujours de haut en bas (maître/domestique), (œuvres charitables/pauvres).

Quant à Adrien Péricand, c’est « un homme strict » aux « scrupules religieux » un « petit homme potelé, d’allure douce et un peu gauche (…) au visage rose et bien-nourri ».
L’auteur souligne avec ironie les raisons qui déterminent principalement de la fidélité conjugale des époux Péricand « scrupules religieux interdisaient (à Adrien P.) nombre de désirs et le soin de sa réputation le maintenait à l’écart des mauvais lieux ». Non sans humour Irène Némirovsky enchaîne ensuite « Aussi, le plus petit des Péricand n’avait-il que deux ans ».
Son ironie cinglante apparaît encore lorsqu’elle décrit l’état de choc dans lequel se trouve Adrien à l’approche des troupes allemandes « M. Péricand tourna vers sa femme un visage qui reprenait peu à peu ses teintes roses, mais d’un rose mat comme celui des cochons fraîchement abattus ».
Cette métaphore (bourgeois/cochons) a été fréquemment employée pour décrire la bourgeoisie (ex. Jacques Brel « Les bourgeois, c’est comme les cochons, plus ça devient vieux, plus ça devient … »)

Le vieux Péricand que « son grand-âge faisait parfois retomber en enfance » est « infirme », « on l’installa dans son fauteuil roulant. Il est la plupart du temps indifférent au monde qui l’entoure « il ne reprenait toute sa lucidité que lorsqu’il était question de sa fortune ». Sa richesse, considérable, provient essentiellement d’un héritage « C’était un Péricand-Maltête, héritier des Maltête lyonnais ». Il y a très certainement ici un jeu de mots de l’auteur « Maltête » signifiant mauvaise tête (allusion critique aux bourgeois).
Son aspect est repoussant « vieillard qu’on mouche, qu’on habille » ou bien lors de la cérémonie du repas « (serviette nouée autour du cou), Il avait l’habitude de baver quand il voyait apparaître ce qui lui plaisait ».

Cette évocation de la vieillesse campée à travers le personnage d’un vieillard anciennement illustre mais devenu infirme et repoussant n’est pas sans rappeler le passage du bal à la Vaubyessard dans Emma Bovary de Flaubert.
« Cependant, au bout de la table, seul parmi toutes ces femmes, courbé sur son assiette remplie et la serviette nouée dans le dos comme un enfant, un vieillard mangeait, laissant tomber de sa bouche des gouttes de sauce. Il avait les yeux éraillés et portait une petite queue enroulée d’un ruban noir. C’était le beau-père du marquis, le vieux duc de Laverdière, l’ancien favori du comte d’Artois, dans le temps des parties de chasse au Vaudreuil, chez le marquis de Conflans, et qui avait été, disait-on, l’amant de la reine Marie-Antoinette entre MM. De Coigny et de Lauzun. Il avait mené une vie bruyante de débauches, pleine de duels, de paris, de femmes enlevées, avait dévoré sa fortune et effrayé toute sa famille. Un domestique, derrière sa chaise, lui nommait tout haut dans l’oreille, les plats qu’il désignait du doigt en bégayant ; et sans cesse les yeux d’Emma revenaient d’eux-mêmes sur ce vieil homme à lèvres pendantes, comme sur quelque chose d’extraordinaire et d’auguste. Il avait vécu à la Cour et couché dans le lit des reines ! » (Flaubert Emma Bovary, éditions GF 86, p. 83).

Le vieux Péricand est un être déplaisant qui n’hésite pas à manipuler sa famille au gré de ses humeurs « Lorsqu’un plat lui avait déplu ou que les enfants faisaient trop de bruit, il s’éveillait tout à coup de sa torpeur et prononçait d’une voix faible mais distincte : Je léguerai cinq millions à l’œuvre. Il est comparé à « une vieille et roide poupée », il est autoritaire et dominateur. Son but est de « punir, récompenser, décevoir, combler, partager ses biens terrestres selon sa propre volonté. Dominer autrui. Peser sur autrui. Occuper le premier plan ».

L’aîné des enfants, Philippe Péricand, est devenu abbé. On apprend au cours du texte qu’il a été touché par la tuberculose (maladie héréditaire qui a emporté « en bas âge deux sœurs d’Adrien Péricand) mais qu’il a guéri « après deux années à la montagne ». Il a l’apparence d’un « homme robuste » au « teint coloré », aux épais sourcils noirs » avec « un air rustique et sain ». Il enseigne « le catéchisme à des petits paysans du Puy-de-Dôme » se contentant d’une position humble dans l’Eglise. C’est un homme profondément bon, soutenu et guidé par la foi, « un saint comme Philippe », « un excellent prêtre.
Finalement, Il est tué avec une incroyable cruauté par les enfants dont il a la charge. Les enfants soudainement transformés en bêtes sauvages mettent à mort le prêtre « Ils se jetaient sur lui d’un bond silencieux, sauvage et désespéré, l’un d’eux le mordit, le sang jaillit. Mais ils vont me tuer, se dit Philippe avec une sorte de stupeurs. Ils s’accrochaient à lui comme des loups. ». Il trouve enfin la mort « pris par la vase » dans l’étang ou les enfants l’ont jeté « Ce fut ainsi qu’il mourut, dans l’eau jusqu’à la ceinture, la tête rejetée en arrière, l’œil crevé par une pierre ».
Philippe a une forte prémonition lors de sa visite à l’œuvre des Petits Repentis réalisant malgré sa foi et sa compassion « qu’il n’aimait pas ces malheureux enfants », il les compare alors à des « enfants des ténèbres » et « dès qu’il fut en leur présence, l’abbé Péricand éprouva un sentiment étrange d’aversion et presque de peur »), peur qui sera parfaitement justifiée quelques chapitres plus loin.

Hubert, le second fils du couple Péricand, est « un garçon de dix-huit ans », au visage enfantin « joufflu et rose », profondément exalté « rage au cœur » et rebelle « Familles, je vous hais » – Citation de A. Gide (1869-1951), dans Nourritures Terrestres.
Il fait souvent figure de cancre « Hubert qui récoltait les zéros au lycée, qui rongeait ses ongles, Hubert avec ses taches d’encre aux doigts » mais il reste néanmoins le personnage le plus sympathique de la famille Péricand, sa naïveté ou plus exactement candeur étant l’écho de son jeune âge.
Le caractère romantique d’Hubert qui s’identifie en permanence à un héros est relevé dans le vocabulaire employé pour décrire son état d’esprit lorsqu’il apprend l’imminence de l’invasion allemande « son imagination l’emportait », « vivement », répétition de « ils se battraient », « quelle vie excitante, merveilleuse ! », « bondit », « enivré » « farouchement ».
Tout dans son comportement relève de l’excès, de l’outrance, il appréhende la vie comme un roman d’aventures, « La vie était shakespearienne, admirable et tragique ».
Cependant ses tentatives pour s’illustrer à la guerre échouent lamentablement« il était désespéré, il n’avait pas d’arme. Il ne faisait rien » et sa seule victoire sera de découvrir l’amour dans les bras d’Arlette Corail qui le séduit « Il ne faut pas pleurer. Les enfants pleurent. Vous êtes un homme, un homme quand il est malheureux sait ce qu’il peut trouver (…) L’amour… ».
Alors que sa famille le croyait mort et s’apprêtait à lui faire donner une messe ainsi qu’au grand-père et à Philippe, Hubert réapparaît tout guilleret et parfaitement inconscient du drame qui se joue « une mèche dans l’œil, la peau rose et dorée comme un brugnon, sans bagages, sans blessures, (…il) s’avançait en souriant de toutes sa grande bouche épanouie ».

Les jeunes enfants Bernard, Jacqueline et Emmanuel forment un groupe et ne font pas l’objet de grande description physique ou psychologique. On sait que les deux premiers sont « âgés de huit et de neuf ans » qu’ils sont « deux blondins maigres, le nez en l’air ». Quant à Emmanuel c’est encore un bébé, un tout jeune enfant « Le plus petit des Péricand n’avait que deux ans ».

Grand-mère Craquant, mère de Mme Péricand, est une vieille dame « à demi aveugle, obèse », gourmande « très grasse » au « souffle rauque ». La mort de ses petits-enfants semble peu l’affecter et ne lui coupe aucunement l’appétit « Mme Craquant, la serviette, d’une blancheur de neige étalée sur sa vaste poitrine, achevait sa troisième rôtie beurrée mais elle sentait qu’elle la digérerait mal ; l’œil fixe et froid de sa fille la troublait ».

Le chat Albert occupe une place bien définie dans cette famille bourgeoise « un petit chat gris, sans race, qui appartenait aux enfants ».

Un chapitre entier lui est d’ailleurs consacré relatant une chasse nocturne. L’image du chat reflète l’ambigüité de la personne bourgeoise ou simplement humaine qui sous des apparences de docilité cache un fond sauvage et prédateur. Ce chapitre permet aussi de changer la focalisation, de prendre quelque distance par rapport au sujet pour mieux ensuite y retourner (cf. effet de caméra qui s’approche et s’éloigne, vue d’en haut et d’en bas).

Les membres de la famille et leur apparition dans Tempête en Juin par chapitre :

• Chapitre 2: description de Charlotte & Adrien (couple principal), du grand-père de M. Péricand dit « bon papa », et des cinq enfants : Philippe, Hubert, Bernard, Jacqueline et Emmanuel

• Chapitre 4: Portrait plus détaillé de l’abbé Philippe lors de sa visite à l’œuvre des Petits Repentis du XVI

• Chapitre 6: Départ de la famille Péricand pour la Bourgogne

• Chapitre 10: Exode et prise de conscience du rationnement des vivres

• Chapitre 16: Les Péricand chez les deux vieilles demoiselles et fugue d’Hubert

• Chapitre 18: Hubert cherche « à rejoindre la troupe » et rencontre Arlette Corail

• Chapitre 19: Hubert découvre l’amour dans les bras d’Arlette Corail

• Chapitre 20: Le chat Albert et la chambre des enfants

• Chapitre 21: Incendie, fuite de la famille et oubli du grand-père dans l’appartement en flamme

• Chapitre 23: Le grand-père est envoyé à l’hospice puis meurt après avoir dicté son testament au notaire local

• Chapitre 25: Mise à mort de l’abbé Philippe par les trente orphelins de l’œuvre des Petits Repentis

• Chapitre 26: Portrait de Madame Craquant, mère de Charlotte Péricand, messe d’enterrement de Philippe ainsi que du grand-père à Nîmes et retour inopiné d’Hubert que tout le monde croyait mort.

• Chapitre 31: Hiver sous l’occupation et croisement des familles

Le roman s’ouvre sur une alerte et l’image d’une population prise de panique. Les Parisiens se réfugient dans la nuit du 3 au 4 juin 1940 dans les abris fuyant l’imminence du bombardement.
Trois pages qui donnent le ton de l’ouvrage à venir, du thème de la peur, de la fuite, de la soudaine déshumanisation de la population qui se refugie comme un animal traqué dans les caves, le métro, sous la terre « les corps dressés comme des bêtes inquiètes dans les bois quand s’approche la nuit de la chasse ».

Le caractère inhumain et impersonnel du moment vécu est marqué dans le style par l’emploi de génériques «gens » ainsi que par la répétition d’articles et pronoms indéfinis «des », «ceux », «certains », «d’autres », ou bien encore « on ». L’auteur prend ici à témoin le lecteur avec un «on » à valeur de « nous ».
L’individu disparaît dans l’anonymat de la foule et n’est plus défini que par son appartenance à un groupe social « mères, femmes, enfants, malades, mourants, pauvres, riches ». Il n’est plus qu’un son « voix ensommeillée » sans corps distinct, une masse poussée par l’instinct et motivée par la peur. Aucune personne d’ailleurs n’est explicitement nommée (une seule exception, celle d’un prénom « Emile » lors d’un bref dialogue).
L’auteur montre la population dans son ensemble, décrit le lieu, l’atmosphère, bref dresse avec précision un décor de guerre – décor dans lequel évolueront ensuite plusieurs familles individuelles (macrocosme puis microcosme).

L’alerte surprend les Parisiens en pleine nuit, durant leur sommeil mais cette nuit n’est pas vue comme reposante. Référence est faite à la maladie, l’angoisse des mères dont les fils sont au front ou encore aux pleurs des femmes amoureuses séparées de leurs bien-aimés. Tout se passe dans une atmosphère de clair-obscur « A la lumière d’une lampe de poche », « Toutes les lampes s’éteignaient » « lueurs éparses », « on voyait descendre une, deux, trois petites flammes », « reflet pervenche et argent se glissait sur les pavés », « on avait calfeutré les fenêtres afin qu’aucune lumière ne filtrât ». Cela évolue au cours des pages, tout d’abord il fait nuit noire, puis des lampes s’allument et enfin le soleil se lève.
Si la nuit disparaît au fil des phrases, le bruit lui, bien qu’omniprésent dans le texte, va clairement en s’accentuant. C’est un véritable crescendo allant de « soupir », « clameurs », « tempêtes », à « ébranlant le sol », « on entendait battre les unes après les autres les portes refermées », à « ouïe tendue », « éclatement », « explosions », « coups de canon retentissaient », à « chaque vitre tremblait », «pleurs », « bruits de sirènes et de la guerre », « oreille », « bruit », « rumeur sinistre » pour finir par « on entendit enfin un appel très loin ».

La description de la nature printanière, sereine, et du lever de soleil «dans un firmament sans nuages » permet par contraste de mieux souligner le caractère chaotique de l’épisode : « Sous ce ciel de juin doré et transparent, chaque maison, chaque rue était visible. Quant à la Seine, elle semblait concentrer en elle toutes les lueurs éparses et les réfléchir au centuple comme un miroir à facettes » (…) « Le jour allait bientôt paraître ; un reflet pervenche et argent se glissait sur les pavés, sur les parapets des quais, sur les tours de Notre-Dame. » (…) « Au bord de la Seine, chaque peuplier portait une grappe de petits oiseaux bruns qui chantaient de toutes leurs forces ».
Les oiseaux dans le texte peuvent avoir plusieurs interprétations ; ils peuvent représenter les avions ennemis ou bien être, comme des vautours survolant leurs proies, le présage de la mort « Tout en haut planaient les grands oiseaux noirs ».

La guerre est là, menaçante mais n’empêche néanmoins pas la vie quotidienne de continuer. Les femmes accouchent, les mourants meurent sans conscience de ce qui les entoure et la nature semble indifférente à la situation environnante, ne prenant partie ni pour les uns ni pour les autres.
Riches et pauvres sont à la même enseigne, ils subissent un sort identique et partagent la même crainte « Les pauvres n’étaient pas plus craintifs que les riches ».

Nous sommes dans ce texte dans un mode purement descriptif « c’est, « c’était » avec emploi fréquent de l’imparfait.
La description n’est interrompue que par des bribes hachées de dialogues. L’incursion de la voix des personnages commence par une question « C’est l’alerte ? » suivie d’une réponse lacunaire « C’est l’alerte ». Les autres dialogues soulignent le chaos de la situation : « On n’y comprend rien », « Viens, n’aie pas peur, ne pleure pas », « J’ai pas peur », « Tout de même, il suffit d’une fois », « Mais, j’aime mieux pas me casser la gueule dans les escaliers, tu viens Emile ? ».
Le style de l’auteur est soutenu : emploi du subjonctif plus-que-parfait, précision du langage, emploi de personnifications « souffle de la sirène » de métaphores « yeux fanés », comparaison du bruit arrachant le dormeur à son sommeil à une tempête secouant la forêt, à un troupeau martelant le sol ou encore à la mer déchaînée ; comparaison des hommes pendant l’alerte à des animaux traqués par des chasseurs et des nouveaux-nés à des agneaux qui tètent leurs mères.

Note historique

Le 22 juin 1940 est signé l’armistice Franco-allemande à Rethondes. Cet armistice instaure une ligne de démarcation qui sépare la France en deux zones de superficie inégale (zone occupée au Nord et zone libre au Sud). Le gouvernement s’installe a Vichy et Pétain, alors âgé de plus de 80 ans, prend les pleins pouvoirs le 10 juillet 1940. C’est la fin de la 3eme république.

En novembre 1942 l’armée allemande envahit la zone libre.

Un destin romanesque

Auteur à succès de ces dernières années depuis sa redécouverte en 2004 Irène Némirovsky est née en Ukraine le 11 février 1903 dans un milieu juif aisé. Elle émigre en France à l’âge de seize ans lorsque ses parents fuient la révolution d’Octobre. Installée à Paris elle suit des études de lettres à la Sorbonne. Elle commence très jeune à publier des nouvelles avant de percer avec son premier roman David Golder, publié chez Grasset. Le roman frappe alors par sa puissance et sa maturité.

Au total, son oeuvre comporte treize romans, une biographie de Tchekhov et de nombreuses nouvelles.

Juive et persécutée par le gouvernement de Vichy Irène doit s’exiler dès 1940 avec ses deux filles Elisabeth et Denise, alors âgées de cinq et treize ans, ainsi qu’avec son mari Michel Epstein dans un petit village de Saône-et-Loire, Issy-l’Evêque. Bien que convertie au catholicisme, elle est arrêtée et déportée le 13 juillet 1942 à Auschwitz où elle meurt un mois plus tard. Son mari la suit à seulement quelques mois de distance et connaît un sort identique.

Après la guerre elle tombe dans l’oubli et ce jusqu’à la parution à titre posthume de son oeuvre inachevée Suite française. Le roman, comportant deux parties rédigées sur cinq initialement prévues, sommeille dans les papiers d’Irène Némirovsky pendant plus de soixante ans avant d’être découvert par sa fille Denise lorsque celle-ci s’apprête à faire archiver tous les documents de sa mère. Le roman est couronné par le prix Renaudot. Gros succès de librairie il entraîne la reparution de toute l’oeuvre de Némirovsky (déjà publiée ou à l’état d’ébauche) ainsi que de nombreuses biographies.

Romans et nouvelles

Un enfant prodige (1927) Revue Les Œuvres libres
David Golder (1929) éditions Grasset
Le Bal (1930) éditions Grasset
Le Malentendu (1931) éditions Grasset
Les Mouches d’automne (1931) éditions Grasset
L’affaire Gourilov (1933) éditions Grasset
Films parlés (1934) éditions Gallimard
Le Pion sur l’échiquier (1934) éditions Albin Michel
Le Vin de solitude (1935) éditions Albin Michel
Jézabel (1936) éditions Albin Michel
La Proie (1938) éditions Albin Michel
Deux (1939)
Les Chiens et les Loups (1940) éditions Albin Michel
Suite Française (2004) éditions Denoël (rédigé en 1941-1942)
Dimanche et autres nouvelles (2004) éditions Stock
Destinées (2004) éditions Sables
La Vie de Tchéchhov (2005) éditions Albin Michel (rédigé en1946)
Le maître des âmes (2005) éditions Denoël – ce roman a paru en épisodes dans Gringoire à partir du 18 mai 1939 sous le titre Les échelles du Levant
Les Feux de l’automne (2005) éditions Albin Michel (initialement publié en 1957)
Les biens de ce monde (2005) éditions Albin Michel (initialement publié en 1947)
Chaleur de sang (2007) éditions Denoël

Précisons que le français est pour Irène sa langue maternelle autant que le russe, ayant été élevée par une gouvernante française, mademoiselle Rose. Sa langue d’écriture est le français.

Suite française – structure et inspiration

Le roman est constitué de deux parties : Tempête en juin et Dolce ainsi que d’une annexe composée de notes prises par Irène Némirovsky durant la rédaction du roman avec sa correspondance de 1936 à 1945.
L’annexe éclaire la composition de l’œuvre, elle souligne aussi le parallélisme entre la fiction et le moment de l’écriture.

Le roman commence le 4 juin 1940 lorsque les Allemands se préparent à envahir Paris et se déroule jusqu’au 1er juillet 1941 lorsque les Allemands occupant la petite ville de Bussy s’apprêtent à quitter la France pour rejoindre le front russe.

Tempête en juin se présente sous la forme de tableaux racontant la vie de plusieurs familles en fuite (au total trente-et-un chapitres faisant passer le lecteur d’une famille à l’autre). Sorte de microcosme qui permet de mieux cerner le macrocosme de la guerre.
• Les Péricand (Adrien, Charlotte, Philippe, Hubert, Jacqueline, Bernard, Emmanuel et le vieux M. Péricand)
• Les Michaud (Maurice, Jeanne et Jean-Marie)
• M. Corbin et Arlette Corail
• Charles Langelet
• Gabriel Corte et Florence
• Madeleine et Benoît Sabarie

Dolce décrit l’occupation par les Allemands d’une petite ville de province, Bussy. Le quotidien est vu plus particulièrement à travers l’histoire d’amour de Lucile et de Bruno von Falk. Au total vingt-deux chapitres dans lesquels évoluent plusieurs personnages:

• Les Angelliers (Mme Angellier, Lucile et Gaston) – Aristocratie locale
• Les Allemands (Bruno von Falk, Bonnet etc…)
• Madeleine et Benoît Sabarie

Le roman fait de tableaux et de familles rappelle la structure de La vie mode d’emploi de Perec où plusieurs vies se déroulent en parallèle sous les yeux du lecteur (indéniablement, j’ai aussi du mal a quitté Perec…).

Le titre Suite française donné au moment de la publication fait écho à une note de Némirovsky indiquant comme point de référence ou inspiration au roman la cinquième symphonie de Beethoven. Suite française, suite musicale, faisant entendre la voix de la France, des Français, lors de l’occupation allemande. Némirovsky prévoyait d’ailleurs cinq parties dans son roman. Il semble qu’elle ait eu également pour modèle littéraire Guerre et Paixde Tolstoï.

Subjuguée par l’écoute, répétée, en boucle même depuis des jours, des Arias de Bach chantées par Magdalena Kozena, mezzo-soprano tchèque. Une voix capable d’émouvoir aux larmes, dans une interprétation à la fois limpide et complexe. De nouveau émerveillée de constater que la beauté existe et qu’elle est accessible à tous, si facilement. Si je devais à la Perec dresser des listes et créer des définitions, alors assurément à l’entrée «extase », cette voix y aurait sa place.

La dernière séance consacrée à La vie mode d’emploi a porté sur la famille Altamont, dernière grande famille du roman non encore abordée. Ainsi, par des entrées diverses nous aurons pénétré dans la plupart des appartements de l’immeuble et lu un nombre important des histoires racontées dans le livre. Découverte spatiale certes mais aussi temporelle puisque notre lecture aura permis de remonter le temps et de couvrir cent ans, entre 1875 et 1975 – date cruciale du roman puisqu’elle marque la mort du personnage central Bartlebooth, le 23 juin 1975, et le point de départ du roman (se voulant une image figée, photographie multicolore et dupliquée au nombre de vies entrevues, de ce jour fatidique peu de temps avant huit heures du soir).

Tout d’abord appréhendée sous l’angle de la description la famille Altamont permet d’aborder des thèmes tels que celui de l’ethnographie à travers l’histoire de Marcel Appenzell. On pense ici aux missions ethnographiques et linguistiques menées par Michel Leiris (1901-1990) en Afrique – auteur d’ailleurs mentionné à la fin du roman dans le post-scriptum. C’est par les Appenzell que Madame Altamont obtient l’appartement rue Simon –Crubellier « Les Altamont – Madame Altamont est une lointaine petite-cousine de Madame Appenzell – reprirent son appartement au début des années cinquante ». L’importance de la famille gravite essentiellement autour de l’histoire personnelle du couple, Cyrille et Blanche. Blanche avorte dans sa jeunesse d’un enfant non désiré et demande à son ami d’enfance Cyrille de l’aider dans cette épreuve. Le couple naîtra de ce secret partagé – secret que Cyrille dans l’ultime chapitre de la famille relate au moyen d’une lettre émouvante adressée à son épouse. On constate alors en lisant la longue lettre de Cyrille le changement de ton dans la narration. Alors que la plupart du livre est descriptif ou narratif mais toujours distancé par rapport au lecteur, la lettre nous plonge dans l’univers du personnage et revêt un caractère psychologique inhabituel.

En conclusion j’aimerais reprendre les raisons pour lesquelles j’ai fait le choix de ce roman.

La vie mode d’emploi est un livre de fiction atypique, dans le sens où il couvre tous les genres sans véritablement en aborder aucun : essai, roman, nouvelle, fait divers, etc. Il témoigne avant tout du génie exemplaire de son auteur. On peut certes parfois le lui reprocher (trop d’espièglerie, trop d’énigmes), mais il faut néanmoins noter qu’il existe bien. Maître dans le maniement des mots, des techniques et contraintes, créateur de mondes, manipulateur de citations, Perec nous étonne en permanence. J’aime d’ailleurs l’associer à l’image de l’équilibriste ou du jongleur. En bon élève de Queneau et membre de l’OuLiPo il se complaît dans la difficulté et sème des embûches qui lui permettent à la fois d’avancer et de faire avancer son lecteur.

On est ainsi plongé dans un univers aussi complexe que banal, fait de petits riens et de grandes idées, à l’image de la vie elle-même, celle pour laquelle Perec voulait nous apporter un « mode d’emploi ».

Déroutant par sa richesse et parfois presque agressif dans la manipulation du savoir encyclopédique (gardons en mémoire que Perec a mis dix ans à écrire son roman et a fait des tonnes de recherches avant de pouvoir nous « éblouir » de citations et d’allusions culturelles et littéraires) ce livre permet cependant d’être abordé de façon non linaire, au gré des chapitres, et donc sous une forme presque ludique qui en facilite l’approche.
A chacun alors de choisir son appartement, son histoire, son propre mode d’emploi.

L’histoire de la famille Rorschash et de l’appartement qu’elle occupe s’étend sur cinq chapitres (une seule allusion auparavant avait été faite à cette famille et ce en relation avec le hamster Polonius/voir entrée blog intitulée Comment lire dans le labyrinthe perecquien ?). Chaque chapitre se situe dans une pièce différente, soit le vestibule, la salle à manger, le salon, la chambre d’Olivia puis enfin celle de Rémi Rorschash.

Le vestibule présente certainement le plus de substance, c’est là que l’auteur campe le personnage de Rémi, médiocre imitateur de comiques américains qui se produit dans sa jeunesse sous le nom de « Harry Cover » (Lire bien évidemment : haricot vert), il décrit les grandes aspirations de sa vie en qualité d’ « imprésario d’un acrobate », d’homme d’affaires spécialisé dans l’export-import et notamment dans le « trafic de cauris », de romancier « il écrivit un roman qui s’inspirait largement de son aventure africaine », de « producteur (…) pour la télévision » qui se donne enfin pour ultime tâche de mettre en image le projet de Bartlebooth. Toutes ces tentatives seront vouées à l’échec, il n’aura en tant que comique aucun succès, l’acrobate se donne la mort après avoir refusé de descendre de son trapèze, les coquillages en tant que monnaie d’échange se révèlent un fiasco et provoquent l’expulsion de Rorschash, son « roman eut peu d’audience », la plupart des émissions ne seront « jamais tournées » et son projet autour de Bartlebooth ne verra pas le jour.

Personnage par conséquent raté et assez antipathique que Perec brosse en quelques lignes « il avait le genre américain, avec des chemises à ramages, des mouchoirs en guise de foulard, et des gourmettes au poignet ». « Vieillard malade » enfin « presque continuellement astreint à des séjours en clinique ou à de longues convalescences ». Tous les doutes sont permis sur l’acquisition de sa fortune « Certains racontent qu’il fit la guerre dans les Forces Françaises Libres et que plusieurs missions de caractère diplomatiques lui furent confiées. D’autres affirment au contraire qu’il collabora avec les Forces de l’Axe et qu’il dut se refugier après la guerre en Espagne. Ce qui est sûr, c’est qu’il revint en France, riche et prospère, et même marié, au début des années soixante ».

Cette fortune lui permettra d’acquérir les deux derniers appartements qu’Olivier Gratiolet avait en sa possession dans l’immeuble « en dehors du petit logement qu’il occupait lui-même ».

Dans la description du salon, on découvre la famille qui auparavant a occupé les lieux, les Grifalconi, Emilio, ébéniste Italien venu de Vérone, sa femme Laetitia et leurs deux jumeaux Vittorio et Alberto. Laetitia lors d’une de ses promenades quotidienne au parc Monceau avec ses enfants fait la connaissance de Paul Hebert, jeune homme résidant dans l’immeuble, survivant de Buchenwald et professeur de chimie surnommé pH. Ils tombent amoureux l’un de l’autre et Laetitia finit par laisser son mari et ses enfants pour rejoindre Paul. Le lecteur ne connaît pas l’issue de cette idylle, Paul sera aperçu un jour alors qu’il vend des produits locaux à la sortie d’un supermarché et refuse clairement de lier contact avec toute personne de sa vie passée. Emilio retournera en Italie avec ses enfants et seul restera dans l’appartement le tableau fait par Valène que l’ébéniste avait commissionné – tableau représentant les quatre membres de la famille Grifalconi. C’est aussi par la description du tableau que le lecteur entre dans l’histoire d’Emilio et Laetitia.

La salle de bains est luxueuse et somptueusement équipée. Six personnages s’y trouvent lorsque le lecteur y pénètre, chacun cherche à percer les secrets du fonctionnement de la dite salle de bains. La visite a pour but la location de l’appartement d’Olivia R. à Mme Pizzicagnoli « pendant les mois où Olivia sera absente ». On apprend dans le chapitre précédent (pas de linéarité dans le temps et le récit) que les Pizzicagnoli ont fini par louer l’appartement « Vérifier chaque jour que les Pizzicagnoli n’ont pas cassé la grappe de verre soufflée du vestibule ».

Le dernier chapitre des Rorschash permet au récit de faire un bond en arrière (analepse ou retour sur les événements passés en terme de narratologie) et décrit les quatre générations de Gratiolet : Juste, Emile, François et Olivier et montre les débuts de la rue Simon-Crubellier en 1875. On perçoit ainsi l’appartement a la fois à travers l’espace et le temps.

La chambre à coucher de Rémi R. est vide et tout semble indiquer que son occupant est mort ou mourant « La chambre de Rémi Rorschash est impeccablement rangée, comme si son occupant devait venir y dormir le soir même. Mais elle restera vide. Plus personne, jamais, n’y entrera ».

Note enfin sur le nom de Rorschash:

Fait penser au test de Rorschash appelé ainsi en raison de son créateur, le psychiatre Hermann Rorschach au début du XXe s. Ce test, connu mais largement contesté, est sensé dresser un portrait pointu et fiable de la personnalité des patients auxquels on demande d’interpréter dix taches d’encre (Ils doivent dire à quoi chacune d’elle ressemble).

Aucun élément précis dans les six chapitres ne semble faire directement allusion au test de Rorschash mais le nom de Rorschash est assez spécifique et connoté pour que Perec y ait été sensible.