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Monthly Archives: October 2010

La mort tragique d’Antinoüs est précédée de signes avant-coureurs qu’Hadrien ne sait déchiffrer sur le moment. Ce n’est malheureusement que trop tard qu’il comprend la souffrance du jeune homme et ses futurs projets de suicide.

• Attitude insolite d’Antinoüs :
Antinoüs connaît des moments de solitude ou bien d’exaltation suivis de pleurs inexpliqués « Il allait et venait silencieusement dans la pièce » puis « Sa gaieté presque stridente ne se démentit pas un instant, à peine soutenue d’une coupe de vin grec (…) la sauvage gaîté persista. Mais, au matin, il m’arriva de toucher par hasard à un visage glacé de larmes. Je lui demandai avec impatience la raison de ces pleurs ; il répondit humblement en s’excusant sur la fatigue ».
Un autre jour, il fait à Hadrien l’étrange promesse de revenir lui faire signe et de le renseigner sur la mort s’il venait à disparaître le premier.

• Foudre qui tue l’homme et le faon sur le mont Cassius:
La révélation d’Antinoüs se fait sur le mont Cassius, lors d’une cérémonie de sacrifice et lorsque la foudre tue d’un seul coup l’homme et le faon que celui-ci s’apprêtait à sacrifier. Il réalise alors que la mort peut « devenir une dernière forme de service, un dernier don, et le seul qui restât». Sa terrible décision semble, comme nous l’avons vu auparavant, motivée par sa crainte de la vieillesse et sa peur devant la fin ou la décroissance du sentiment amoureux.

• Sacrifice du faucon d’Antinoüs selon les rites de la magicienne de Canope:
En hommage à Hadrien Antinoüs offre de sacrifier sa bête préférée, le faucon qu’il a élevé de sa propre main et auquel il est très attaché. L’oiseau est endormi puis noyé dans l’eau du Nil. Les années de la victime sont sensées s’ajouter à celle de la personne pour laquelle il est sacrifié et lui porter bonheur. Hadrien ne croit pas à ces sorcelleries, il accepte cependant la proposition du jeune homme par tendresse et respect pour celui-ci comprenant l’importance que ce geste revêt à ses yeux.
Le sacrifice de l’oiseau annonce directement celui d’Antinoüs.

Enfin, le jour de l’anniversaire de la mort d’Osiris « dieu des agonies », le vieux Chabrias, soudain alarmé par le comportement étrange du jeune homme et sa disparition soudaine, alerte Hadrien. Ils se mettent à sa recherche et découvrent vite les vestiges de rites annonciateurs du sacrifice humain. Descendus sur la berge du fleuve, ils l’aperçoivent alors « couché au fond, déjà enlisé par la boue du fleuve ».

La douleur d’Hadrien est immédiate et foudroyante.
Pouvoir, ambition, statut social, tout s’écroule soudain devant l’ampleur de la catastrophe et de la perte ne laissant plus qu’un homme vulnérable et profondément blessé « Tout croulait ; tout parut s’éteindre. Le Zeus Olympien, le Maître de Tout, le Sauveur du Monde s’effondrèrent, et il n’y eut plus qu’un homme à cheveux gris sanglotant sur le pont d’une barque ».

Antinoüs n’est qu’un enfant de seize ans lorsque l’empereur Hadrien le remarque. Il deviendra la grande passion de sa vie.

Le chapitre intitulé « Saeculum Aureum » ou « L’Age d’Or » relate leur histoire, ses prémices, sa gloire puis sa fin tragique. Il se trouve en position centrale dans le roman et se situe à l’apogée de la vie Hadrien alors que celui-ci s’affirme en qualité de souverain et d’homme d’état. Le titre insiste sur l’idée de zénith et le vocabulaire du passage poursuit la métaphore de la lumière alliée au sentiment de bonheur. Tout n’est qu’ « ensoleillement », « délices », « volupté », « atmosphère d’or » et de « plaisir ».
Hadrien, à quarante quatre ans, ne connaît de l’amour que le désir et son assouvissement. Ses liaisons sont passagères, ses attirances impérieuses et éphémères. Saisi par la grâce apollinienne d’Antinoüs, il en fait son amant ; et s’il semble vite se lasser du dévouement absolu que lui voue bientôt ce dernier, il ne s’éprend pas moins violemment du jeune homme.

Né en Bithynie (actuelle Turquie), Antinoüs est grec et beau « Je retrouve une tête inclinée sous une chevelure nocturne, des yeux que l’allongement des paupières faisait paraître obliques, un jeune visage large et comme couché ». Il se caractérise par son manque d’expérience, sa crédulité et son ignorance « Il était peu lettré, ignorant de presque tout, réfléchi, crédule ». Son attribut premier semble être le silence. A cela deux raisons possibles, son manque de connaissances certes mais aussi sans doute sa profondeur d’esprit.

Hadrien, attiré par sa beauté et son innocence, ne voit tout d’abord en lui qu’un jeune être, malléable et obéissant. Ses associations peuvent d’ailleurs paraître quelque peu choquantes, surtout au regard de la passion qui les unira ensuite. Il le compare à un animal « Ce beau lévrier avide de caresses et d’ordres se coucha sur ma vie » ou bien « Les jambes un peu lourdes du poulain se sont allongées », à un végétal « ce tendre corps s’est modifié sans cesse, à la façon d’une plante » ou encore à une statue « Je réduis cette jeune figure aux proportions d’une statuette de cire que j’aurais pétrie, puis écrasée entre mes mains ».

Jeunesse et idéalisme vont de pair chez Antinoüs qui voue à Hadrien pendant les quatre années qu’ils partagent ensemble un amour sincère et exclusif et ce malgré la cruauté répétée dont l’empereur fait preuve à son encontre. En effet Hadrien, mis mal à l’aise par la force du sentiment d’Antinoüs et peu habitué à l’authenticité dans ce domaine, affirme son pouvoir et sa liberté de cœur en forçant le jeune homme à supporter ses caprices et d’autres amours de passage. « J’obligeai l’objet aimé à subir la présence d’une courtisane (…) son dégoût alla jusqu’aux nausées puis il s’habitua. ». On note ici l’emploi du mot « objet » et non « personne » qui renvoie au commentaire fait plus haut sur la dévalorisation ou la déshumanisation permanente d’Antinoüs. Il lui impose aussi la présence d’un autre amant, Lucius « l’intimité auquel je les forçais augmentait leur aversion l’un pour l’autre ».
Enfin Il n’hésite pas à porter la main sur le jeune homme ou encore à le rabaisser en le blessant moralement « Je tournai en dérision ses fidélités passionnées qui fleurissent surtout dans les livres ; le bel être insulté rougit jusqu’au sang ».
Plus tard et paradoxalement Hadrien affirme en repensant à son comportement et à ses nombreuses infidélités « Je n’aimais pas moins, j’aimais plus ».

Ces années, bien que tourmentées par la passion, sont pour Hadrien à maints égards sous le signe de la réussite.

Notons que c’est pendant cette période faste qu’il mène à bien les grandes constructions qui marqueront son règne. On distingue entre autres la reconstruction du Panthéon, construit à l’origine sous Auguste par Agrippa puis après plusieurs incendies complètement refait par Hadrien.

« La coupole, construite d’une lave dure et légère semblait participer encore au mouvement ascendant des flammes, communiquait avec le ciel par un grand trou alternativement noir et bleu. Ce temple ouvert et secret était conçu comme un cadran solaire. Les heures tourneraient en rond sur ces caissons soigneusement polis par des artisans grecs ; le disque du jour y resterait suspendu comme un bouclier d’or ; la pluie formerait sur le pavement une flaque pure ; la prière s’échapperait comme une fumée vers ce vide ou nous mettons les dieux ».
Hadrien laisse cependant l’inscription d’origine sur le fronton M.AGRIPPA.L.F.COS.TERTIVM.FECIT ce qui signifie « Marcus Agrippa, fils de Lucius, consul pour la troisième fois, le fit construire ».
A cet achèvement se succèdent le Colisée « Le Colisée réparé, lavé des souvenirs de Néron qui hantaient encore ce site, était orné, à la place de l’image de cet empereur, d’une effigie colossale du Soleil» puis l’érection du temple de Venus et de Rome « On mettait la dernière main au temple de Venus et de Rome ».

Période faste assurément dont Hadrien goûte à tous moments les délices. Alors qu’il se trouve au sommet de l’Etna, il décrit en quelques mots l’arrivée de l’aube, symbole de son apogée, de cet âge sacré où alors tout lui sourit. « Elle vint ; une immense écharpe d’Iris se déploya d’un horizon à l’autre ; d’étranges feux brillèrent sur les glaces du sommet ; l’espace terrestre et marin s’ouvrit au regard jusqu’à l’Afrique visible et la Grèce devinée. Ce fut l’une des cimes de ma vie. Rien n’y manqua, ni la grange dorée d’un nuage, ni les aigles, ni l’échanson d’immortalité ».

Aparté sur le mot échanson et la figure de Ganymède qui évoque celle d’Antinoüs

L’échanson est une personne qui sert à boire et fait référence à la figure mythologique de Ganymède.

Ganymède, prince de la famille royale de Troie est un jeune homme, réputé pour son extraordinaire beauté. Zeus en tombe amoureux. Il se transforme en aigle et l’enlève dans ses serres alors que le jeune homme gardait son troupeau. Il en fait alors l’échanson des dieux dans l’Olympe, soit celui qui verse le nectar dans la coupe de Zeus.
Ganymède a été une riche source d’inspiration pour les arts. On le retrouve sous toutes ses formes dans les tableaux, les fresques, les sculptures (ex. Rubens, Botticelli, Michel-ange, Le Corrège, etc.), mais aussi dans la littérature (Dante, Shakespeare, Du Bellay, Goethe, Hölderlin, Thomas Mann, Musset etc.).
Symbole de la beauté du corps masculin, de érotisme et de la jeunesse éternelle il devient l’emblème de l’homosexualité. Il incarne enfin au sens plus large l’inspiration créatrice et l’enthousiasme poétique.

Cependant, aux succès et à l’amour viennent plus tard se greffer la perte et la douleur. Antinoüs, Idéaliste et exalté, décide de sacrifier sa vie à sa passion et se suicide.
Car mourir pour l’être aimé, au sommet de sa gloire, c’est ainsi pour lui s’assurer l’éternité d’un sentiment trop souvent fugace et qui aurait pu se muer avec le temps en amitié ou pire se rapprocher de l’indifférence. Mourir pour l’être aimé, c’est enfin transformer son amour en œuvre d’art « Je n’ai pas droit de déprécier le singulier chef-d’œuvre que fut son départ » dira Hadrien.

Extraordinaire, dans la peau de Sonia Bergerac, personnage central du dernier film de Jean-Paul Lilienfeld, Isabelle Adjani incarne dans La journée de la jupe (2009) le rôle d’une femme passionnée et fragilisée, pour qui soudain tout bascule. Sur fond de tensions sociales et de clivages culturels, le film nous montre la descente aux enfers d’un professeur de français pour qui l’enseignement dans ce collège de banlieue « défavorisé » se résume à une confrontation permanente avec des jeunes désabusés, sans repaires, vulgaires et agressifs.
Un jour, alors qu’elle cherche désespérément à faire répéter une pièce de Molière à ses étudiants dans le théâtre de l’école, elle découvre une arme à feu dans un sac, cherche à s’en emparer et blesse dans la confusion le caïd de la classe, détenteur de l’arme.

L’incident pourrait s’arrêter là. Il n’en est rien. Goutte d’eau dans un vase trop plein, tout déborde et prend une tournure imprévue. De victime, Sonia passe en quelques minutes au rôle de bourreau et prend en otage le groupe d’élèves. Elle continue alors son cours de littérature mais les méthodes pédagogiques ont changé, elles sont maintenant appliquées à coup de menaces et de tortures psychologiques. Le huit clos fait remonter à la surface les haines raciales, les violences sexuelles faites aux filles/femmes et nous laisse les témoins pantois de la brutalité qui se joue au quotidien entre les élèves.

Dehors la police encercle l’école, les familles apeurées accourent aux portes du collège et la presse, avide de sensation, se saisit de l’événement. La tension monte. Tout est flou, à l’intérieur de la classe où les rôles entre victimes et tortionnaires semblent de plus en plus perméables, à l’extérieur aussi où personne ne comprend la situation. La police ne réalisera que très tard qui en vérité est le preneur d’otages. Elle sommera alors Sonia de soumettre ses revendications. L’une d’entre elles sera de réclamer au Ministre de l’Education une journée de la jupe – jupe, nouveau tabou ou simple symbole de l’affirmation féminine face aux terreurs sexuelles et aux répressions de la société.

La fin est tragique, bien sûr. Quant à Adjani, dans le rôle de cette prof déjantée, elle est sublime. Rien d’étonnant donc à ce que ce rôle lui ait valu en février 2010 le césar de la meilleure actrice.
On ne peut s’empêcher de rapprocher le film de Lilienfeld à deux autres dans le genre : Entre les murs de François Bégaudeau et La haine de Mathieu Kassovitz (tous deux remarquables).

J’engage par ailleurs à revoir Isabelle Adjani dans d’autres réalisations où elle incarne avec brio des personnages féminins qui sombrent dans la folie. Je pense particulièrement à :

  •  Adèle H. de François Truffaut (1975)
  • L’été meurtrier de Jean Becker (1983)
  • Camille Claudel de Bruno Nuytten (1989)

En attendant et pour ceux qui habitent Chicago, La journée de la jupe passe de nouveau ce soir à Facets (deux séances: 7 et 9 heures). Personnellement et si je pouvais, j’y retournerais.

Catherine Cusset, auteur d’Un brillant avenir, prix Goncourt des Lycéens 2008, sera à Boston au Centre culturel français, mercredi 20 octobre 2010 (12 :00pm-02 :00pm) pour une discussion en français autour de son roman.
Née en 1963 à Paris, spécialiste en littérature du 18e siècle, Catherine Cusset a enseigné plusieurs années à Yale aux Etats-Unis et publié à ce jour une dizaine de romans (parmi les plus connus : Confessions d’un radine, Le problème avec Jane, Jouir). Elle vit à New York.
Une entrée très prochainement sur mon blog au sujet d’Un brillant avenir dont j’aurai le plaisir de discuter lundi 18 octobre à l’Alliance Française de Chicago.

« Chacun de nous a plus de vertus qu’on ne le croit, mais le succès seul les met en lumière ». Ces mots d’Hadrien illustrent bien les années glorieuses qui suivent son avènement – années d’apprentissage et de maturité jalonnées par de profondes réformes, sociales, politiques et économiques.
Elles touchent tous les niveaux de société :

• les esclaves
exemple de l’esclave gracié après sa tentative de meurtre sur l’empereur.
Magnanime Hadrien transforme le loup en agneau en le rendant « inoffensif à force de bonté»
« Ce coupable que la loi sauvagement appliquée eût fait exécuter sur-le-champ devint pour moi un serviteur utile »

• les femmes
« J’ai accordé à la femme une liberté accrue d’administrer sa fortune, de tester ou d’hériter. J’ai insisté pour qu’aucune fille ne fût mariée sans son consentement : Ce viol légal est aussi répugnant qu’un autre »

• les pauvres ou démunis
Il rééquilibre les fortunes, et amenuise les disparités entre riches et pauvres.

• les paysans/laboureurs
« J’ai mis fin au scandale des terres laissées en jachère par de grands propriétaires peu soucieux du bien public : tout champ non cultivé depuis cinq an appartient désormais au laboureur qui se charge d’en tirer parti »

• les soldats
« Je m’efforçais ainsi d’adoucir la sauvagerie de la vie des camps, de traiter ces hommes simples en hommes».

A la tête d’un empire immense, Hadrien se forge une personnalité en tant qu’homme et empereur « J’avais pour le moment assez à faire de devenir, ou d’être, le plus possible Hadrien ». Respectueux de son entourage, même s’il ne partage pas les mêmes goûts il s’impose des règles de conduite strictes, se tenant par exemple debout lors des audiences et non vautré sur des canapés « par réaction contre le sans-gêne de l’attitude assise ou couchée ».

Hadrien se perçoit avant tout comme un fonctionnaire de l’état et non comme un césar. Il veut s’entourer d’un personnel qui le seconde.
Ce point devient particulièrement important quand on pense à la grandeur de l’empire romain au temps d’Hadrien, couvrant les contrées du nord, du centre, mais aussi la côte d’Afrique ainsi qu’une partie de l’Asie.
On comprend aussi pourquoi la plus grande partie de son règne se trouve employée à parcourir l’empire « Sur vingt ans de pouvoir, j’en ai passé douze sans domicile fixe ».

Lors de ses voyages, il fait preuve de force physique et de curiosité (toujours prêt à tout essayer même les choses ou mets a priori les plus repoussants). En cela Hadrien épouse les traits fondamentaux du Voyageur alliant curiosité, aptitude à se mettre au second plan et ouverture d’esprit devant la nouveauté et la différence «Étranger partout, je ne me sentais particulièrement isolé nulle part ».
Hadrien est un homme d’action ce que souligne le style de l’auteur et l’emploi de verbes forts tels que « changer », « annuler », « interdire » « débarrasser » ou « développer ».

Hadrien utilise la devise de « Tellus Stabilita » qu’il qualifie de « propagande impériale » pour répandre l’idée de stabilité de son règne. C’est aussi le titre que choisit Yourcenar pour cette partie du roman. Expression dont la traduction la plus proche serait : La terre retrouve son équilibre. Elle fait bien sur référence à toutes les réformes entreprises par l’empereur pour pacifier son empire, lui redonner force et vigueur.

Fidèle au proverbe latin « si vis pacem, para bellum » (Si tu veux la paix, prépare la guerre), Hadrien n’est prêt à la guerre que pour mieux assurer la paix « J’acceptais la guerre comme un moyen vers la paix ». A la différence des empereurs qui l’ont précédé, il ne prône pas une politique d’extension mais tient plutôt à affermir l’empire dont il hérite.
Au moyen d’habiles négociations et d’une patiente diplomatie, il s’emploie à rapprocher les peuples ou races « qui vivaient porte à porte depuis des siècles (mais) n’avaient jamais eu la curiosité de se connaître, ni la décence de s’accepter ». Ainsi en va-t-il des Grecs et des Juifs « incompatibles éternels ».

Par ses tentatives de réformes et sa volonté de changement Hadrien se crée des ennemis, et seule parfois la chance lui permet de sortir indemne des pièges qui lui sont tendus « Il (Quietus) m’invita à une chasse en Mysie, en pleine forêt, et machina savamment un accident dans lequel, avec un peu moins de chance ou d’agilité physique, j’eusse à coup sûr laissé ma vie. Mieux valait paraître ne rien soupçonner, patienter, attendre ». Conscient du danger et soucieux de faire disparaître cet ennemi il confie la tâche à son tuteur Attianus. Celui-ci, montrant à la fois zèle et stratégie, se débarrasse d’un coup de quatre ennemis déclarés de l’empire et plonge momentanément Rome dans un climat de terreur qui n’est alors pas sans rappeler le règne des anciens empereurs et non celui « modéré, exemplaire » que recherche Hadrien.
Néanmoins, l’expérience et la sagacité du vieillard dont «« depuis trente ans, (le) premier souci avait été de protéger, puis de servir (Hadrien) ne l’avait pas trompé» et Rome s’incline bientôt devant ce mélange de fermeté et de bonté « Attianus avait vu juste : l’or vierge du respect : serait trop mou sans un certain alliage de crainte ».

BDS pour les amateurs d’acronyme ou Belle du Seigneur pour les puristes, le livre majeur d’Albert Cohen sera très prochainement adapté en film. Le tournage devrait commencer fin octobre. Plusieurs projets avaient été esquissés depuis la parution du roman en 1968, un notamment avec Bernard Henry Lévy dans le rôle de Solal, et Catherine Deneuve dans celui d’Ariane ; mais aucun finalement ne verra le jour.

Cette fois Ce sont l’acteur américain Jonathan Rhys-Meyers et le mannequin russe Natalia Vodianova qui se glisseront dans la peau des amants mythiques.

Roman d’amour sublime qui promet cependant d’être difficile à tourner.
Comment ne pas tomber dans le cliché, dans une vue simplifiée, érotique et réductrice de la passion amoureuse, alors qu’on ne dispose que d’un temps limité et que l’image réclame l’action et le mouvement? Comment rendre le narcissisme de tous ces bains sans franchement endormir/noyer son audience? L’absurdité de ces corps en attente? La platitude des échanges et cependant la grandeur du drame humain qui se joue?
Plus facile devrait être la part faite à la bourgeoisie genevoise, à ses aspirations et ses bassesses ainsi qu’au petit monde de la Société Des Nations, où les ambitions vont rampantes et remplissent le vide des existences.

Un film dont j’attends beaucoup ou rien, selon.

L’intrigue se déroule essentiellement autour de trois personnages centraux, aussi disparates les uns des autres que possible, de par leur âge, leur milieu social, et même leur nationalité. Une concierge tout d’abord, Renée Michel, dont la description physique fait frémir, c’est une sorte de sorcière de contes de fée que le lecteur s’attend à tout moment à voir se transformer en princesse, puis ensuite une petite fille prénommée Paloma, décalée du monde qui l’entoure par un génie précoce et quelque peu malsain, et enfin un Japonais, Kakuro Ozu, cultivé, exotique et étrangement sympathique.
Le mélange est détonant, complexe à souhait, comme la structure du livre d’ailleurs –parfois chaotique et difficile à suivre. Le narrateur change en permanence et n’est pas toujours facile à identifier. L’exercice sent parfois la contrainte.

Un immeuble est le trait d’union de ces trois personnages que rien au préalable ne rapproche. Il est situé 7 rue de Grenelle à Paris. L’immeuble est cossu et c’est là que vivent plusieurs familles, bourgeoises, désabusées, pseudo intellectuelles, riches aux cœurs pauvres. L’univers du roman comme chez Perec se déroule presque exclusivement dans cet espace clos, les personnages évoluant d’un appartement à l’autre.

Au centre de l’immeuble, une concierge devant laquelle tout le monde passe sans l’apercevoir jamais ; un être d’exception cependant, perle rare cachée au fond de son huître, qui apeurée cache sa véritable beauté sous un aspect repoussant de « rombière » au « dos voûté », à « la taille épaisse », aux « jambes courtes », aux « pieds écartées » et à la «pilosité abondante ». Veuve, elle vit seule avec ses livres et en compagnie de son chat, Léon (« parce que Tolstoï »). Pétrie de littérature et de philosophie elle observe le monde ou plutôt cherche à le fuir en trouvant refuge et raison d’être dans sa différence et sa supériorité insoupçonnée.

Deux personnes néanmoins sauront grâce à leur générosité et leur authenticité percer le secret si bien gardé.

Paloma tout d’abord, la plus jeune des Josse, douze ans, fille d’un député et d’un docteur es lettres, elle est une pre-adolescente surdouée, mal dans sa peau, fascinée par la culture japonaise et en rébellion contre sa famille bourgeoise. A la stupéfaction du lecteur au début du roman elle avoue planifier avec minutie son suicide ainsi que l’incendie de l’appartement familial et s’est donnée pour date le jour de son prochain anniversaire, soit le 16 juin (hasard ou non, le jour n’est pas sans rappeler celui même choisi par Joyce dans Ulysses, connu maintenant comme bloomsday). Paloma suspecte en Mme Michel noblesse de coeur et profondeur, attributs qu’elle recherche vainement dans le reste de son entourage. C’est Paloma qui, pleine de soupçons quant à la présumée médiocrité et ignorance de Renée, fournit au lecteur une explication au titre du roman qui -avouons-le- semble quelque peu opaque au premier abord. Renée y est comparée au hérisson, présentant sous une cuirasse revêche une élégance en dehors du commun « Mme Michel, elle a l’élégance du hérisson : à l’extérieur, elle est bardée de piquants, une vraie forteresse, mais j’ai l’intuition qu’à l’intérieur, elle est aussi simplement raffinée que les hérissons, qui sont des petites bêtes faussement indolentes, farouchement solitaires et terriblement élégantes ».
Elle devient donc, malgré la différence d’âge et de milieu, l’amie de Renée. Grâce à cette amitié et celle de Kakuro Paloma finit par trouver un sens à la vie et renonce à la fin du roman à se donner la mort.

Kakuro Ozu, enfin, est l’autre habitant de l’immeuble qui dès son aménagement rue de Grenelle remarque d’emblée la grandeur d’âme de cette étrange concierge. Il cherche alors à l’apprivoiser, lui offre un livre Anna Karénine de Tolstoï « en hommage » à son chat, et l’invite chez lui à dîner, puis à voir un film avant de passer familièrement chez elle pour un thé. Renée, découverte mais séduite, se laisse aller à la gentillesse de Kakuro et elle accepte son amitié, avant de disparaître tragiquement dans un accident, fauchée en sortant de chez elle par « une camionnette de pressing » (difficile de peindre la mort sous un aspect plus grotesque).

Autour de ces trois personnages gravitent plusieurs types. Le plus fascinant est celui du critique gastronomique Pierre Arthens « un vrai méchant », selon Paloma. Homme aigri, malade, il finit par mourir, laissant le pas à Kakuro, prochain occupant de son appartement. Le personnage d’Arthens est doublement intéressant puisqu’il est aussi le caractère central d’Une gourmandise, autre roman de Muriel Barbery. Dans Une gourmandise Barbery raconte en détails la vie et la mort du critique gastronomique qui à l’agonie désespère de retrouver une saveur perdue dans les méandres de sa mémoire. La recherche proustienne aboutira à une surprenante révélation et permettra à l’auteur de très belles réflexions sur les mets, l’art culinaire et la culture (je renvoie notamment à l’épisode des sardines grillées et celle du poisson cru). Dans L’élégance du hérisson Barbery prend en quelque sorte de l’altitude et ce n’est plus au niveau de l’appartement qu’elle se situe mais au niveau de l’immeuble entier. Renée, entre aperçue dans Une gourmandise, devient alors le personnage central autour duquel le monde tourne.

Dans L’élégance du hérisson Barbery propose des réflexions sur les valeurs humaines, sur la beauté, apparente et cachée des êtres et des choses, sur l’amitié enfin. Elle aime nous fournir des définitions et ne manque pas d’humour en brossant des situations aussi comiques que farfelues. On pense ici à plusieurs passages hilarants, celui sur l’accouplement des deux chiens, assouvissant leurs pulsions sexuelles sous les yeux horrifiés de leurs deux bourgeoises de maîtresses, devenues otages des deux bêtes en chaleur, un autre relatant l’expérience traumatisante de la chasse d’eau chez Kakuro pour toujours associée au Requiem de Mozart ou encore celui montrant la lutte frénétique de deux bourgeoises faisant les soldes et soudainement prêtes à « tuer pour un tanga rose fuchsia ».

Le style de Barbery est fluide et s’adapte aux différentes voix du texte. Il couvre ainsi plusieurs registres de langage, allant du plus châtié, voire ampoulé «il entreprit avec une vindicte faconde de me narrer la disparition de sa trottinette » au plus familier et caustique «la fille d’une garce en manteau de fourrure », « elles ne peuvent pas beugler à leurs chiens d’arrêter de se renifler le cul ou de se lécher les coucougnettes ». Pour mieux cerner l’idée ou pour augmenter l’aspect comique elle crée volontiers des mots valises qui prennent valeur de substantif « Monsieur-j’ai-mis-au-monde-une-pustule » ou « Monsieur-je-suis-le-père-d’un-crétin » (alias le père de Tibère, ami de Colombe et sœur de Paloma) ou encore « la-grenouille-intellectuelle-de-gauche » (alias la mère de Paloma).

Au final, une lecture agréable, intelligente et quelques personnages attachants.

Mes citations préférées :

« Il faut se donner du mal pour se faire plus bête qu’on est »

«Je crois que la grammaire, c’est une voie d’accès à la beauté »

« C’est une femme que la vulgarité n’atteint pas, bien qu’elle en soit cernée »
(dit Renée de Manuela, la femme de ménage portugaise)

« Peut-être les Japonais savent-il qu’on ne goûte un plaisir que parce qu’on le sait éphémère et unique »

Et enfin décrivant une peinture et donc au sens plus large avançant une tentative de définition de l’Art, c’est… «.. la plénitude d’un moment suspendu arraché au temps de la convoitise humaine ».