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Monthly Archives: October 2010

Un destin romanesque

Auteur à succès de ces dernières années depuis sa redécouverte en 2004 Irène Némirovsky est née en Ukraine le 11 février 1903 dans un milieu juif aisé. Elle émigre en France à l’âge de seize ans lorsque ses parents fuient la révolution d’Octobre. Installée à Paris elle suit des études de lettres à la Sorbonne. Elle commence très jeune à publier des nouvelles avant de percer avec son premier roman David Golder, publié chez Grasset. Le roman frappe alors par sa puissance et sa maturité.

Au total, son oeuvre comporte treize romans, une biographie de Tchekhov et de nombreuses nouvelles.

Juive et persécutée par le gouvernement de Vichy Irène doit s’exiler dès 1940 avec ses deux filles Elisabeth et Denise, alors âgées de cinq et treize ans, ainsi qu’avec son mari Michel Epstein dans un petit village de Saône-et-Loire, Issy-l’Evêque. Bien que convertie au catholicisme, elle est arrêtée et déportée le 13 juillet 1942 à Auschwitz où elle meurt un mois plus tard. Son mari la suit à seulement quelques mois de distance et connaît un sort identique.

Après la guerre elle tombe dans l’oubli et ce jusqu’à la parution à titre posthume de son oeuvre inachevée Suite française. Le roman, comportant deux parties rédigées sur cinq initialement prévues, sommeille dans les papiers d’Irène Némirovsky pendant plus de soixante ans avant d’être découvert par sa fille Denise lorsque celle-ci s’apprête à faire archiver tous les documents de sa mère. Le roman est couronné par le prix Renaudot. Gros succès de librairie il entraîne la reparution de toute l’oeuvre de Némirovsky (déjà publiée ou à l’état d’ébauche) ainsi que de nombreuses biographies.

Romans et nouvelles

Un enfant prodige (1927) Revue Les Œuvres libres
David Golder (1929) éditions Grasset
Le Bal (1930) éditions Grasset
Le Malentendu (1931) éditions Grasset
Les Mouches d’automne (1931) éditions Grasset
L’affaire Gourilov (1933) éditions Grasset
Films parlés (1934) éditions Gallimard
Le Pion sur l’échiquier (1934) éditions Albin Michel
Le Vin de solitude (1935) éditions Albin Michel
Jézabel (1936) éditions Albin Michel
La Proie (1938) éditions Albin Michel
Deux (1939)
Les Chiens et les Loups (1940) éditions Albin Michel
Suite Française (2004) éditions Denoël (rédigé en 1941-1942)
Dimanche et autres nouvelles (2004) éditions Stock
Destinées (2004) éditions Sables
La Vie de Tchéchhov (2005) éditions Albin Michel (rédigé en1946)
Le maître des âmes (2005) éditions Denoël – ce roman a paru en épisodes dans Gringoire à partir du 18 mai 1939 sous le titre Les échelles du Levant
Les Feux de l’automne (2005) éditions Albin Michel (initialement publié en 1957)
Les biens de ce monde (2005) éditions Albin Michel (initialement publié en 1947)
Chaleur de sang (2007) éditions Denoël

Précisons que le français est pour Irène sa langue maternelle autant que le russe, ayant été élevée par une gouvernante française, mademoiselle Rose. Sa langue d’écriture est le français.

Suite française – structure et inspiration

Le roman est constitué de deux parties : Tempête en juin et Dolce ainsi que d’une annexe composée de notes prises par Irène Némirovsky durant la rédaction du roman avec sa correspondance de 1936 à 1945.
L’annexe éclaire la composition de l’œuvre, elle souligne aussi le parallélisme entre la fiction et le moment de l’écriture.

Le roman commence le 4 juin 1940 lorsque les Allemands se préparent à envahir Paris et se déroule jusqu’au 1er juillet 1941 lorsque les Allemands occupant la petite ville de Bussy s’apprêtent à quitter la France pour rejoindre le front russe.

Tempête en juin se présente sous la forme de tableaux racontant la vie de plusieurs familles en fuite (au total trente-et-un chapitres faisant passer le lecteur d’une famille à l’autre). Sorte de microcosme qui permet de mieux cerner le macrocosme de la guerre.
• Les Péricand (Adrien, Charlotte, Philippe, Hubert, Jacqueline, Bernard, Emmanuel et le vieux M. Péricand)
• Les Michaud (Maurice, Jeanne et Jean-Marie)
• M. Corbin et Arlette Corail
• Charles Langelet
• Gabriel Corte et Florence
• Madeleine et Benoît Sabarie

Dolce décrit l’occupation par les Allemands d’une petite ville de province, Bussy. Le quotidien est vu plus particulièrement à travers l’histoire d’amour de Lucile et de Bruno von Falk. Au total vingt-deux chapitres dans lesquels évoluent plusieurs personnages:

• Les Angelliers (Mme Angellier, Lucile et Gaston) – Aristocratie locale
• Les Allemands (Bruno von Falk, Bonnet etc…)
• Madeleine et Benoît Sabarie

Le roman fait de tableaux et de familles rappelle la structure de La vie mode d’emploi de Perec où plusieurs vies se déroulent en parallèle sous les yeux du lecteur (indéniablement, j’ai aussi du mal a quitté Perec…).

Le titre Suite française donné au moment de la publication fait écho à une note de Némirovsky indiquant comme point de référence ou inspiration au roman la cinquième symphonie de Beethoven. Suite française, suite musicale, faisant entendre la voix de la France, des Français, lors de l’occupation allemande. Némirovsky prévoyait d’ailleurs cinq parties dans son roman. Il semble qu’elle ait eu également pour modèle littéraire Guerre et Paixde Tolstoï.

Subjuguée par l’écoute, répétée, en boucle même depuis des jours, des Arias de Bach chantées par Magdalena Kozena, mezzo-soprano tchèque. Une voix capable d’émouvoir aux larmes, dans une interprétation à la fois limpide et complexe. De nouveau émerveillée de constater que la beauté existe et qu’elle est accessible à tous, si facilement. Si je devais à la Perec dresser des listes et créer des définitions, alors assurément à l’entrée «extase », cette voix y aurait sa place.

La dernière séance consacrée à La vie mode d’emploi a porté sur la famille Altamont, dernière grande famille du roman non encore abordée. Ainsi, par des entrées diverses nous aurons pénétré dans la plupart des appartements de l’immeuble et lu un nombre important des histoires racontées dans le livre. Découverte spatiale certes mais aussi temporelle puisque notre lecture aura permis de remonter le temps et de couvrir cent ans, entre 1875 et 1975 – date cruciale du roman puisqu’elle marque la mort du personnage central Bartlebooth, le 23 juin 1975, et le point de départ du roman (se voulant une image figée, photographie multicolore et dupliquée au nombre de vies entrevues, de ce jour fatidique peu de temps avant huit heures du soir).

Tout d’abord appréhendée sous l’angle de la description la famille Altamont permet d’aborder des thèmes tels que celui de l’ethnographie à travers l’histoire de Marcel Appenzell. On pense ici aux missions ethnographiques et linguistiques menées par Michel Leiris (1901-1990) en Afrique – auteur d’ailleurs mentionné à la fin du roman dans le post-scriptum. C’est par les Appenzell que Madame Altamont obtient l’appartement rue Simon –Crubellier « Les Altamont – Madame Altamont est une lointaine petite-cousine de Madame Appenzell – reprirent son appartement au début des années cinquante ». L’importance de la famille gravite essentiellement autour de l’histoire personnelle du couple, Cyrille et Blanche. Blanche avorte dans sa jeunesse d’un enfant non désiré et demande à son ami d’enfance Cyrille de l’aider dans cette épreuve. Le couple naîtra de ce secret partagé – secret que Cyrille dans l’ultime chapitre de la famille relate au moyen d’une lettre émouvante adressée à son épouse. On constate alors en lisant la longue lettre de Cyrille le changement de ton dans la narration. Alors que la plupart du livre est descriptif ou narratif mais toujours distancé par rapport au lecteur, la lettre nous plonge dans l’univers du personnage et revêt un caractère psychologique inhabituel.

En conclusion j’aimerais reprendre les raisons pour lesquelles j’ai fait le choix de ce roman.

La vie mode d’emploi est un livre de fiction atypique, dans le sens où il couvre tous les genres sans véritablement en aborder aucun : essai, roman, nouvelle, fait divers, etc. Il témoigne avant tout du génie exemplaire de son auteur. On peut certes parfois le lui reprocher (trop d’espièglerie, trop d’énigmes), mais il faut néanmoins noter qu’il existe bien. Maître dans le maniement des mots, des techniques et contraintes, créateur de mondes, manipulateur de citations, Perec nous étonne en permanence. J’aime d’ailleurs l’associer à l’image de l’équilibriste ou du jongleur. En bon élève de Queneau et membre de l’OuLiPo il se complaît dans la difficulté et sème des embûches qui lui permettent à la fois d’avancer et de faire avancer son lecteur.

On est ainsi plongé dans un univers aussi complexe que banal, fait de petits riens et de grandes idées, à l’image de la vie elle-même, celle pour laquelle Perec voulait nous apporter un « mode d’emploi ».

Déroutant par sa richesse et parfois presque agressif dans la manipulation du savoir encyclopédique (gardons en mémoire que Perec a mis dix ans à écrire son roman et a fait des tonnes de recherches avant de pouvoir nous « éblouir » de citations et d’allusions culturelles et littéraires) ce livre permet cependant d’être abordé de façon non linaire, au gré des chapitres, et donc sous une forme presque ludique qui en facilite l’approche.
A chacun alors de choisir son appartement, son histoire, son propre mode d’emploi.

L’histoire de la famille Rorschash et de l’appartement qu’elle occupe s’étend sur cinq chapitres (une seule allusion auparavant avait été faite à cette famille et ce en relation avec le hamster Polonius/voir entrée blog intitulée Comment lire dans le labyrinthe perecquien ?). Chaque chapitre se situe dans une pièce différente, soit le vestibule, la salle à manger, le salon, la chambre d’Olivia puis enfin celle de Rémi Rorschash.

Le vestibule présente certainement le plus de substance, c’est là que l’auteur campe le personnage de Rémi, médiocre imitateur de comiques américains qui se produit dans sa jeunesse sous le nom de « Harry Cover » (Lire bien évidemment : haricot vert), il décrit les grandes aspirations de sa vie en qualité d’ « imprésario d’un acrobate », d’homme d’affaires spécialisé dans l’export-import et notamment dans le « trafic de cauris », de romancier « il écrivit un roman qui s’inspirait largement de son aventure africaine », de « producteur (…) pour la télévision » qui se donne enfin pour ultime tâche de mettre en image le projet de Bartlebooth. Toutes ces tentatives seront vouées à l’échec, il n’aura en tant que comique aucun succès, l’acrobate se donne la mort après avoir refusé de descendre de son trapèze, les coquillages en tant que monnaie d’échange se révèlent un fiasco et provoquent l’expulsion de Rorschash, son « roman eut peu d’audience », la plupart des émissions ne seront « jamais tournées » et son projet autour de Bartlebooth ne verra pas le jour.

Personnage par conséquent raté et assez antipathique que Perec brosse en quelques lignes « il avait le genre américain, avec des chemises à ramages, des mouchoirs en guise de foulard, et des gourmettes au poignet ». « Vieillard malade » enfin « presque continuellement astreint à des séjours en clinique ou à de longues convalescences ». Tous les doutes sont permis sur l’acquisition de sa fortune « Certains racontent qu’il fit la guerre dans les Forces Françaises Libres et que plusieurs missions de caractère diplomatiques lui furent confiées. D’autres affirment au contraire qu’il collabora avec les Forces de l’Axe et qu’il dut se refugier après la guerre en Espagne. Ce qui est sûr, c’est qu’il revint en France, riche et prospère, et même marié, au début des années soixante ».

Cette fortune lui permettra d’acquérir les deux derniers appartements qu’Olivier Gratiolet avait en sa possession dans l’immeuble « en dehors du petit logement qu’il occupait lui-même ».

Dans la description du salon, on découvre la famille qui auparavant a occupé les lieux, les Grifalconi, Emilio, ébéniste Italien venu de Vérone, sa femme Laetitia et leurs deux jumeaux Vittorio et Alberto. Laetitia lors d’une de ses promenades quotidienne au parc Monceau avec ses enfants fait la connaissance de Paul Hebert, jeune homme résidant dans l’immeuble, survivant de Buchenwald et professeur de chimie surnommé pH. Ils tombent amoureux l’un de l’autre et Laetitia finit par laisser son mari et ses enfants pour rejoindre Paul. Le lecteur ne connaît pas l’issue de cette idylle, Paul sera aperçu un jour alors qu’il vend des produits locaux à la sortie d’un supermarché et refuse clairement de lier contact avec toute personne de sa vie passée. Emilio retournera en Italie avec ses enfants et seul restera dans l’appartement le tableau fait par Valène que l’ébéniste avait commissionné – tableau représentant les quatre membres de la famille Grifalconi. C’est aussi par la description du tableau que le lecteur entre dans l’histoire d’Emilio et Laetitia.

La salle de bains est luxueuse et somptueusement équipée. Six personnages s’y trouvent lorsque le lecteur y pénètre, chacun cherche à percer les secrets du fonctionnement de la dite salle de bains. La visite a pour but la location de l’appartement d’Olivia R. à Mme Pizzicagnoli « pendant les mois où Olivia sera absente ». On apprend dans le chapitre précédent (pas de linéarité dans le temps et le récit) que les Pizzicagnoli ont fini par louer l’appartement « Vérifier chaque jour que les Pizzicagnoli n’ont pas cassé la grappe de verre soufflée du vestibule ».

Le dernier chapitre des Rorschash permet au récit de faire un bond en arrière (analepse ou retour sur les événements passés en terme de narratologie) et décrit les quatre générations de Gratiolet : Juste, Emile, François et Olivier et montre les débuts de la rue Simon-Crubellier en 1875. On perçoit ainsi l’appartement a la fois à travers l’espace et le temps.

La chambre à coucher de Rémi R. est vide et tout semble indiquer que son occupant est mort ou mourant « La chambre de Rémi Rorschash est impeccablement rangée, comme si son occupant devait venir y dormir le soir même. Mais elle restera vide. Plus personne, jamais, n’y entrera ».

Note enfin sur le nom de Rorschash:

Fait penser au test de Rorschash appelé ainsi en raison de son créateur, le psychiatre Hermann Rorschach au début du XXe s. Ce test, connu mais largement contesté, est sensé dresser un portrait pointu et fiable de la personnalité des patients auxquels on demande d’interpréter dix taches d’encre (Ils doivent dire à quoi chacune d’elle ressemble).

Aucun élément précis dans les six chapitres ne semble faire directement allusion au test de Rorschash mais le nom de Rorschash est assez spécifique et connoté pour que Perec y ait été sensible.

A la fin du XIXe siècle le patriarche de la famille Gratiolet, Juste, est en affaires avec un certain Simon qui possède les terrains sur lesquels sera construit l’immeuble de la vie mode d’emploi. Juste y vit très peu, préférant sa propriété en campagne à sa résidence parisienne. A sa mort, ses quatre enfants héritent de la fortune familiale, Emile, en qualité d’aîné, obtient l’immeuble, Gérard l’exploitation agricole, « Ferdinand les actions, et Hélène, la seule fille, les tableaux ». On apprend alors plus en détails les déboires de chaque enfant, qui réduisent bientôt comme peau de chagrin la fortune de Juste « Ils ne laissaient à leurs enfants qu’un héritage précaire que les années qui suivirent n’allaient pas cesser d’amenuiser ».

On pense ici aux grands thèmes chers à Zola, et traités dans son œuvre Les Rougon-Macquart (ensemble de vingt romans au sous-titre d’Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire). De même ici le chapitre pourrait s’intituler « grandeur et décadence de la famille Gratiolet ».

La vie de la fille Gratiolet entraîne le lecteur un peu plus loin dans le roman, dans le chapitre consacré à Cinoc, locateur ayant remplacé celle-ci après sa mort « en mille neuf cent quarante-sept ». Hélène mariée à un certain Antoine Brodin se retrouve veuve lorsque son mari, joueur professionnel, est tué par trois voyous : Les deux frères Ashby, Jeremiah et Ruben ainsi que par le nain Nick Pertusano. Hélène a vite fait de les identifier. Elle se lance alors dans une poursuite effrénée des voyous, finissant par les tuer tous les trois. Sa vengeance accomplie elle reprend le chemin du bercail et vient finir ses jours dans l’immeuble familiale menant une existence rangée « Elle y avait vécu, timorée et discrète, pendant près de douze ans ». Personne dans l’immeuble ne soupçonne que « cette petite femme frêle avait pu tuer de sang-froid trois voyous ». Destins sans relief ou bien hors du commun, Il y a donc de tout dans l’immeuble de Perec.

Ce passage fait écho à l’histoire d’Élizabeth de Beaumont ou bien encore à celle du bijoutier qui fut assassiné trois fois. Perec aime le style de roman policier où se reflète l’influence d’auteurs comme Agatha Christie.
Pour mieux nous faire appréhender la généalogie de la famille Gratiolet Perec insère dans le texte un arbre généalogique détaillant toutes les naissances et morts de ces membres. On constate alors que les quatre héritiers de la famille ne sont en fait que les enfants survivants puisque deux sont morts. Le dernier des Gratiolet à survivre et prolonger la famille se prénomme comme l’un des défunts enfants, Olivier « Olivier resta le dernier survivant des Gratiolet ». Blessé à la guerre, Olivier tombe amoureux de son infirmière Arlette Criolat. Il l’épouse et ils ont une fille, Isabelle. Son beau-père, pris de démence se suicide et tue sa fille, laissant Olivier et Isabelle seuls. Couple père-fille assez triste, qui vivote « au septième étage, dans deux anciennes chambres de bonne aménagées en un logement exigu mais confortable ». Olivier est handicapé et alcoolique « il reste la plupart du temps assis dans son fauteuil à oreilles, vêtu d’un pantalon de pyjama et d’une vieille veste d’intérieur à carreaux, sirotant à longueur de journée, malgré l’interdiction formelle du Docteur Dinteville, des petits verres de liqueur ». Quant à Isabelle elle se soustrait à la morosité du quotidien grâce à une imagination débridée « Pour se venger de Louisette Guerné (…) elle lui a raconté qu’il y avait un vieillard pornographique qui la suivait dans la rue chaque fois qu’elle sortait du lycée et qu’un jour il allait l’attaquer et lui arracher tous ses vêtements et l’obliger à lui faire des choses dégoûtantes. ».

La vie de Cinoc, se profile à travers de l’évocation de la famille Gratiolet. En ce jour de juin 1975, début du récit et entrée du lecteur dans le roman, Cinoc est « un vieillard maigre et sec vêtu d’un gilet de flanelle d’un vert pisseux. Il est assis sur un tabouret en formica au bord d’une table couverte d’une toile cirée, sous une suspension en tôle émaillée blanche dotée d’un système de poulies équilibrées par un contrepoids en forme de poire. Il mange, à même la boîte imparfaitement ouverte, des pilchards aux aromates. Devant lui, sur la table, trois boîtes à chaussures sont remplies de fiches de bristol couvertes d’une écriture minutieuse ». En 1947 il emménage dans l’appartement qui fut celui d’Hélène Gratiolet. Il n’avait alors qu’ « une cinquantaine d’années (et) exerçait un curieux métier (…) il était tueur de mots » – activité consistant à mettre à jour le dictionnaire en éliminant « tous les mots et tous les sens tombés en désuétude ». Créateur (démiurge) ou destructeur de mots Cinoc crée l’ambiguïté dans son nom même et la façon dont il doit être prononcé. Aucun locataire de l’immeuble n’en connaît l’exacte prononciation – et la liste de possibilités est longue allant de Sinosse à Tchinots.

La digression perecquienne fait sourire mais elle met aussi l’accent sur le destin tragique de tant de juifs apatrides, à la recherche de leur identité – le nom de famille maltraité faisant figure de symbole d’identité bafouée « Cinoc se souvenait que son père lui racontait que son père lui parlait de cousins qu’il avait et qui s’appelaient Klajnhoff, Keinhof, Klinov, Szinowcz, Linhaus, etc. Comment Kleinhof était-il devenu Cinoc ? Cinoc ne le savait pas précisément ». Toutes les variantes autour du nom font aussi probablement allusion à la torah, et à toutes les façons pour les Juifs de dire Dieu – la multiplicité des noms permettant à chaque fois de souligner un attribut ou une qualité différente de Dieu.

(Aparté : dans la tradition musulmane, dieu possède quatre-vingt-dix neuf attributs qui servent à le designer).

C’est par la description de la chambre de Cinoc que la référence à son identité juive est clairement notée puisque « sur le chambranle de la porte est accrochée une mezouza, ce talisman d’appartement orné des trois lettres « shadaï » et contenant quelques versets de la Torah ».

Note de vocabulaire :
La Mezouza est un rouleau de parchemin fixé dans un étui sur le poteau droit de la porte d’entrée d’une demeure. Elle évoque l’unité du nom divin et rappelle par sa présence leurs devoirs aux croyants. Le fidèle doit l’embrasser en entrant ou en sortant de chez lui pour ne pas «entrer de plain-pied dans le monde qui s’offre», selon l’expression d’Emmanuel Levinas.

Le chapitre LII, Plassaert, 2 s’ouvre sur l’évocation d’une famille assez peu sympathique, les Plassaert qui tels des rongeurs acquièrent petit à petit (morceau par morceau) leur appartement. Ils n’occupent au début qu’une seule pièce mais obtiennent bientôt les appartements attenants, délogeant sans vergogne les occupants en titre, un vieil homme nommé Troquet « Les Plassaert entamèrent immédiatement une procédure d’expulsion parce que Troquet ne payait pas régulièrement son loyer, et comme Troquet était un semi-clochard, ils obtinrent très facilement gain de cause », l’inventeur Morellet « Les Plassaert réussirent à obtenir gain de cause et Morellet fut interné » ou bien en profitant de la disparition soudaine de Grégoire Simpson. Les Plassaert font donc figure d’arrivistes, prêts à tout pour assurer voire augmenter leurs biens.

L’histoire se cristallise ensuite sur le dernier occupant, Grégoire Simpson, étudiant en histoire qui pour survivre travaille en qualité de « sous-bibliothécaire adjoint à la Bibliothèque de l’Opéra ». Henri Astrat, riche amateur « passionné d’opéra », avait légué ses archives et sa fortune à l’opéra permettant ainsi de subventionner la position occupée par Grégoire. Mais là encore l’accent n’est pas mis sur Henri tel qu’on pourrait l’attendre en lisant le titre de l’histoire mais bien plutôt sur Grégoire. Celui-ci perd son emploi, suite à des mesures de rationalisation budgétaire, et après avoir tenté plusieurs petits boulots il sombre lentement dans la neurasthénie. Son état d’abord mélancolique empire très vite, le rendant inapte à toute occupation. Il déambule dans Paris, s’impose « des tâches ridicules » telles que « dénombrer tous les restaurants russes du XVIIe arrondissement et de combiner un itinéraire qui les réunirait sans jamais se croiser». Cette allusion rappelle bien évidemment la technique même employée par Perec dans l’élaboration de son roman. Le déplacement dans l’immeuble se fait comme un cavalier sur un échiquier. La contrainte que l’auteur s’impose est la polygraphie du cavalier, où le cavalier ne peut passer qu’une seule fois sur chacune des cases. L’immeuble devient alors l’échiquier et se divise en une grille 10×10.

A travers les errances de Simpson le lecteur découvre Paris et se transforme en promeneur qui embrasse tout, apprend à voir d’un regard neuf les boutiques, les annonces, « la cathédrale de Chartres en saindoux d’un charcutier, les cartes de visite humoristiques des Farces et Attrapes». Les reprographies d’affiches, de gravures, les extraits de journaux insérés dans le livre permettent de mieux rendre l’aspect hétéroclite et la richesse du lieu.
On pense ici à Aragon dans Le Paysan de Paris ou bien encore aux réflexions de Walter Benjamin sur le flâneur « In tausend Augen, tausend Objektiven spiegelt sich die Stadt » – Denkbilder.

Note explicative sur les cartes humoristiques/jeux de langage :

Adolf Hiltler Fourreur (pour Führer), Jean Bonnot charcutier (pour jambonneau), M. et Mme Hocquard de Tours et la naissance d’Adhemar (pour ça démarre au quart de tour), Madeleine Proust « Souvenirs » (pour la Recherche de Proust et le célèbre épisode de la madeleine trempée dans le thé), Dr Thomas Gemat-Lalles (pour j’ai mal là).

Après des mois de dérive et d’«hibernation », « Les six derniers mois, il ne sortit pratiquement plus jamais de sa chambre » Simpson « disparut pour de bon (…) et nul ne sut jamais ce qu’il était devenu ». Figure tragique, énigmatique dont le nom évoque étrangement celui de Gregor Samsa dans la Métamorphose de Kafka (Le protagoniste se réveille un matin changé en un insecte monstrueux « Als Gregor eines Morgen aus unruhigen Träumen erwachte, fand er sich in seinem Bett zu einem panzerartigen harten Ungeziefer verwandelt » – Die Verwandlung).Perec dirige le regard du lecteur, capte son attention sur le parallèle entre les deux personnages lorsqu’il écrit « En dépit de la consonance de son nom, Grégoire Simpson, n’était pas le moins du monde anglais ». Rappelons enfin pour étayer le rapprochement à Kafka le travail de Simpson en tant que « sous-bibliothécaire adjoint à la Bibliothèque de l’Opéra » » et la description pour le moins absurde de l’activité qu’elle sous-entend.