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La seconde partie de Suite Française intitulée Dolce commence quand les Allemands arrivent à Bussy pour occuper le bourg et pour prendre quartier chez l’habitant. Chaque famille est obligée de loger un officier allemand et les Angellier se préparent à recevoir le leur mettant « sous clef les papiers de famille, l’argenterie et les livres ».
Cette partie est composée de vingt-deux chapitres, elle est donc moins longue que la première intitulée Tempête (trente et un chapitres et de nombreuses familles). L’histoire se présente sous forme de deux grands tableaux autour des couples suivants :
• Lucile Angellier et Bruno von Falk
• Madeleine et Benoît Sabarie / (Bonnet)
Tous les autres personnages qui gravitent autour de ces deux couples occupent une position subalterne dans le roman.
L’histoire développée autour du premier couple retiendra notre attention sachant aussi qu’elle rappelle un autre roman très connu de l’époque sur le thème de la résistance face à l’occupation allemande. Il s’agit du Silence de la mer de Vercors.
Devant la menace de l’occupant les dames Angellier, la mère et Lucile, la femme de Gaston Angellier (prisonnier en Allemagne) cachent leur bien, ôtent de leur demeure tout le confort possible ne laissant « dans la pièce que le strict nécessaire : pas une fleur, pas un coussin, pas un tableau ». L’état de guerre entre les habitants et leur futur hôte est donc campé d’entrée.
Chaque début de chapitre or plus exactement première phrase résume parfaitement, dans cette partie comme dans la précédente d’ailleurs, le chapitre à venir (technique de l’auteur). « Chez les Angellier, on mettait sous clef les papiers de famille, l’argenterie et les livres ». L’expression « chez les » suivi d’un nom de famille est chère à Némirovsky et rappelle celle de Tempête « chez les Péricand », « chez les Michaud » etc. Il s’agit de montrer l’histoire de la France en 1941, d’un pays ou plus précisément de la communauté, à travers des destins individuels, celui de personnages que l’auteur nous donne à connaître « Ne jamais oublier que la guerre passera et que toute la partie historique pâlira. Tâcher de faire le plus possible de choses, de débats… qui peuvent intéresser les gens en 1952 ou 2052 » note Irène le 2 juin 1942 en pleine rédaction du roman.

A la différence des familles françaises désignées par leurs noms ou prénoms et à l’exception des portraits de « Bruno von Falk » et «Bonnet » (l’autre officier allemand) l’ennemi est rarement vu en tant qu’individu personnalisé. Il est désigné de façon générale par « les Allemand », « les soldats » ou bien encore « l’officier allemand ». L’occupant est donc appréhendé en tant que masse, puissante et neutre.

Il est néanmoins intéressant et surprenant de constater que les Allemands sont toujours décrits comme de jeunes héros, beaux, jeunes, cultivés et attirants « très jeunes ; ils avaient la peau vermeille, des cheveux d’or ; ils montaient de magnifiques chevaux, gras, bien nourris, aux larges croupes luisantes » ou encore « Les galons d’argent sur leurs uniformes, leurs yeux clairs, leurs têtes blondes, les plaques de métal sur leurs ceinturons brillaient au soleil et donnaient à cet espace poussiéreux devant l’église, enfermé entre de hauts murs une gaieté, un éclat, une vie nouvelle ». Figures irréelles et inaccessibles ils représentent le danger voire le mal sous une apparence attirante et dérangeante car ambiguë.
Au portrait peu élogieux du mari Gaston « cet homme gras et ennuyé, passionné seulement par l’argent, les terres et la politique locale » qui « avait cet aspect de maturité précoce que donne au provincial son existence sédentaire, la nourriture lourde et excellente dont il est gavé, l’abus du vin, l’absence de toute émotion vive et forte » s’oppose dans les yeux de Lucile, subjuguée, celui du bel Allemand, Bruno von Falk «jeune, maigre, avec de belles mains et de grands yeux. Elle remarqua la beauté de ses mains (…) il joua sur le visage sur le visage à la peau vermeille, éventée par le grand air et duveteuse comme un beau fruit d’espalier. La pommette était haute, d’un modèle fort et délicat, la bouche coupante et fière.».

Lucile, mal mariée et épousée seulement pour sa dote, ne reste donc pas insensible au charme et à l’élégance de l’officier allemand. Elle se laisse vite aller à rêver « …il jouait. Elle écouta, baissant le font, mordant nerveusement ses lèvres (…) Lucile resta longtemps immobile, son peine à la main, ses cheveux dénoués sur ces épaules ».

L’attirance va croissante de part et d’autre pour finalement aboutir à une déclaration « Madame, après la guerre je reviendrai (…) Je sonnerai un soir à la porte. Vous m’ouvrirez et vous ne me reconnaîtrez pas, car je serai en vêtements civils. Alors, je dirai : mais je suis…l’officier allemand…vous rappelez-vous ? C’est la paix maintenant, le bonheur, la liberté. Je vous enlève. Tenez, nous partons ensemble. Je vous ferai visiter beaucoup de pays. Moi, je serai un compositeur célèbre, naturellement, vous serez aussi jolie que maintenant… ».

Un long dialogue entre Lucile et Bruno von Falk permet au lecteur d’assister de façon plus intimiste à l’évolution de leur relation. Le chapitre/dialogue consacré à leur histoire est d’ailleurs clef à maints égards :
• Il commence par la lettre des Michaud permettant ensuite de relier par les personnages les deux parties : Tempête et Dolce

• Il donne une description détaillée des deux personnages (se racontant l’un l’autre leur histoire)

• Il apporte une réflexion sur la musique (composition de l’œuvre musicale à rapprocher de la composition du roman lui-même / cf. 5e symphonie de Beethoven et première entrée blog intitulée « Un auteur qui renaît de ses cendres »)

• Il éclaire de nouveau le concept de destin individuel face au destin communautaire (sur lequel repose toute la composition du roman)

• Il permet au lecteur d’assister à la scène amoureuse du couple principal sur lequel repose l’intrigue de Dolce.

• Il se trouve enfin plus ou moins au milieu de cette seconde partie, donc en position charnière.

En lisant Dolce et particulièrement l’histoire de Lucile et Bruno Von Falk on pense à celle de Vercors dans Le silence de la mer. L’auteur Vercors, pseudonyme de Jean Bruller (1902-1991), rédige dans ce court roman un plaidoyer contre la barbarie hitlérienne. Il met en scène une famille française (un oncle et sa nièce) et un officier allemand (Werner von Ebrennac) que la famille est obligée de loger durant l’occupation allemande. Comme le titre du roman l’indique, l’importance est mise sur le silence, implacable de la nièce face à l’officier et ce malgré son amour naissant. Le silence devient l’arme de la résistance et symbolise la dignité de la France face à l’occupation. C’est aussi une étendue calme comme la mer, mais où la tempête des passions humaines peut se déchaîner à tout moment (notez l’expression « se méfier de l’eau qui dort »).

La similarité entre les deux histoires laisse penser qu’Irène Némirovsky avait lu le récit de Vercors, rédigé en octobre 1941 et publié en février 1942, alors qu’elle rédigeait Suite française.

Les rapprochements entre Le silence de la mer et Dolce sont nombreux:

• Un officier allemand est assigné à résidence dans une famille française.

• Les deux officiers font partie de l’élite et leurs noms dénotent déjà leur appartenance à une certaine classe (Werner von Ebrennac/Bruno von Falk).

• Ils sont tous les deux très bien éduqués et maîtrisent parfaitement le français connaissant et appréciant autant la littérature que la culture françaises.

• Ils font preuve de politesse et d’un profond respect envers la famille d’accueil déplorant la guerre et ses conséquences.

• Ils sont jeunes, grands, musclés ; ont de beaux yeux et de grandes mains.

• Toutes les descriptions liées aux Allemands sont élogieuses et empruntes d’un certain romantisme/idéalisme.

• Werner comme Bruno sont musiciens (pianistes) et compositeurs talentueux.

• Ils jouent du piano dans les maisons respectives et par la même impressionnent leurs hôtes.

• Ils fuient le froid et la solitude de leurs chambres pour venir se réfugier auprès du feu familial.

• L’un comme l’autre tombent amoureux de la jeune fille de la maison (Werner de la nièce et Bruno de Lucile).

• La présence des officiers devient obsédante pour la maison entière toute à l’écoute des bruits qui dénoncent leur présence.

• Ils se confient tous les deux et racontent leurs vies en Allemagne.

• Ils partent à la fin pour le front russe, ne laissant guère d’espoir sur leur avenir.

• Le style qui permet de camper l’occupant est similaire « L’Allemand » désignant les personnages avant tout par leur nationalité et les étiquetant d’emblée comme ennemis.

Les différences se jouent autour de la réaction des deux jeunes filles :

• La nièce ne cède jamais aux avances de Werner, ne laissant échapper à la fin de l’histoire qu’un faible « adieu ».

• Il n’y a entre la nièce et Ebrennac pas de dialogue. Werner est seul à parler et le silence l’entoure.

On sait que Némirovsky avait pensé développer et étendre les liens entre la première et la seconde partie de son roman. Elle prévoyait aussi cinq parties à Suite française qui hélas n’en verra que deux, la rédaction s’arrêtant de façon abrupte en juillet 1942 alors que l’auteur est déporté pour le camp d’extermination d’Auschwitz.

Deux mondes s’affrontent dans Eugénie Grandet, celui de la pureté et de l’humain incarné par Eugénie, sa mère et la servante dite la grande Nanon et celui du vice et de la déshumanisation personnifié par tous les autres personnages. Le premier succombera au second ne laissant sur son passage que désillusion, amertume et destruction.
L’argent ou plus exactement l’or est ici le symbole du mal, le nerf de l’intrigue. Il salit tout sur son passage et n’épargne personne.
Balzac, en narrateur omniscient, nous prévient d’entrer, annonçant « une tragédie bourgeoise sans poison, ni poignard, ni sang répandu ; mais relativement aux acteurs, plus cruelle que tous les drames accomplis dans l‘illustre famille des Atrides ».

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Félix Grandet, maître tonnelier, est le père d’Eugénie. Avare et rusé, il s’enrichit par le commerce, l’usure et la spéculation. Il incarne l’image du nouveau riche, celui qui après la révolution de 1789 et grâce à sa richesse surpasse l’aristocratie et l’église. Grandet n’a de passion que pour le pouvoir et la contemplation de son or. Célèbre pour son avarice, il règne dans sa maison en despote, semant la terreur auprès de sa femme, toujours apeurée, et de sa fille, obéissante et effacée. Autour d’eux gravitent deux familles, les Cruchot, soit le notaire, l’abbé et le neveu ainsi que les Des Grassins, père, mère et fils – microcosme représentatif de la société. Tels des vautours à l’appât du gain, ils traquent la future héritière, abreuvant Eugénie de fausses prévenances et d’une amitié feinte.

Le roman a pour toile de fond la province (en opposition à Paris), plus précisément Saumur en 1819, et commence alors qu’on s’apprête à fêter les vingt-trois ans d’Eugénie. Tout le monde se retrouve pour faire sa cour autour d’un jeu de société. L’atmosphère est morose; la maison sordide, froide et étriquée, à l’image de l’avare qui la possède.

Un coup frappé à la porte annonce la tragédie à venir. Charles Grandet vient d’arriver de Paris. C’est le neveu de Félix Grandet. Beau, à la dernière mode, dandy parisien sûr de lui, il dénote dans l’assemblée provinciale et ravit en l’espace de quelques secondes le cœur de l’innocente Eugénie qui croit « voir en son cousin une créature descendue de quelque région séraphique ».

On apprend très vite la raison de sa venue à Saumur et ce par l’entremise d’une lettre remise à Félix. Charles est envoyé par son père, Guillaume Grandet. Guillaume en faillite a voulu avant de se suicider confier à son frère le destin de son fils chéri.

Charles, lui, ne prend connaissance du contenu de la missive que le lendemain de son arrivée alors que sa jeune cousine, sa tante et Nanon s’évertuent à lui plaire et cherchent -comme faire se peut- à adoucir le régime spartiate de la maison. La scène du petit-déjeuner souligne l’aspect tragi-comique de la situation. Grandiose pour les trois pauvres femmes qui enfreignent toutes les règles habituelles, il n’en reste pas moins très frugal pour Charles tout comme pour le lecteur. Le retour inopiné du Père Grandet, qui mesure d’un regard l’ampleur de la désobéissance ainsi que l’incompréhension du cousin devant l’affolement des trois femmes suscitent le rire. Cette scène rappelle le comique de Molière et le personnage de Grandet fait souvent écho à celui d’Harpagon dans L’avare.

La vue de Charles a l’effet d’une véritable bombe sur Eugénie dont l’existence se résume jusqu’alors aux heures vides et silencieuses passées à « rapetasser des bas, à ravauder la garde-robe de son père » en compagnie de sa mère. Pour la première fois de sa vie elle s’observe, se pose des questions existentielles, doute de sa beauté et de son pouvoir de séduction.
Beauté artistique selon Balzac, Eugénie « grande et forte » a les traits épais. Elle n’est pas franchement jolie mais possède en revanche cette grâce pleine de pureté et de noblesse dont les peintres ou les sculpteurs sont friands.
L’éveil des sentiments amoureux a pour elle l’effet d’une nouvelle naissance « Il lui avait plus surgi d’idées en un quart d’heure qu’elle n’en avait eu depuis qu’elle était au monde » et toute son attention se dirige vers le moyen de plaire à Charles. La pauvreté de celui-ci lui donne la possibilité d’assouvir son besoin de sacrifice. Charles n’a plus rien et Eugénie possède une bourse pleine de pièces d’or remises par son père à chaque fête. Elle lui remet, s’offrant elle-même symboliquement par ce geste. Hésitant tout d’abord Charles finit par accepter. Il lui confie en échange un nécessaire en or, cadeau de sa mère défunte, qui contient les portraits en miniature de ses parents. L’or est donc l’élément qui sert de lien, celui qui soude l’entente d’Eugénie et de Charles (ironie suprême, même les sentiments les plus purs passent par des transactions marchandes ou pécunaires).

Les deux amants, unis par leur secret, profitent des quelques jours avant le départ de Charles pour les Indes où il doit faire fortune, pour se connaître, s’apprécier, pour se promettre enfin amour et mariage au retour de Charles. Quelques jours de bonheur et un baiser furtif scellent la promesse.

Une tempête cependant menace la félicité d’Eugénie et de toute la maisonnée. Selon le rituel familial, Grandet demande une fois par an à sa fille de voir son or pour jouir ainsi du spectacle de son pécule. Le jour redouté arrive et Eugénie avoue à son père ne plus être en possession de ses pièces d’or. La réaction de Grandet est terrible. Fou furieux il punit sa fille au pain et à l’eau, lui interdisant tout contact avec le reste de la famille et le monde extérieur. Eugénie trouve la force de résister dans son amour. Une lutte s’engage entre le père et la fille. Ils montrent un entêtement similaire et finissent par causer la mort de Madame Grandet qui nature soumise et bonne, succombe à la guerre familiale. Elle meurt, de façon aussi angélique qu’elle avait vécu. Sa mort rapproche alors Grandet de sa fille car il ne peut prendre le risque de voir Eugénie réclamer son héritage. Pour qu’elle renonce à ses droits et lui laisse l’usufruit des biens, il faut donc lui pardonner. Il le fait, par pur intérêt.

Le temps passe, Grandet devient gâteux et seul le magnétisme de l’or arrive à raviver son regard vitreux. Il meurt finalement en tentant dans un ultime sacrilège d’arracher au prêtre le crucifix en or. Balzac décrit avec force détails deux agonies aux antipodes l’une de l’autre: la première est angélique, la seconde démoniaque.

Quelques années plus tard, soit sept ans après le départ de Charles, une première lettre arrive. Hélas sa teneur est différente de celle qu’Eugénie escomptait. Charles, dont la bonté n’était que le fruit de son jeune âge et qui tenait en germe les vices de son oncle, a bien vite oublié sa cousine. L’argent l’a corrompu, il est devenu un être cynique, sans aucun scrupule qui s’est prêté à toutes les bassesses imaginables pour faire fortune. De retour des Indes, il cherche à achever son ascension sociale en épousant une demoiselle d’Aubrion qui lui procurera un titre de noblesse. Charles demande donc à Eugénie dans sa lettre de lui renvoyer le nécessaire de sa mère et lui annonce son futur mariage, reléguant aux enfantillages leur promesse initiale.

Eugénie s’effondre. Sa première idée est de se retirer au couvent et d’y enterrer la sainteté de son amour. Elle décide finalement d’aller au bout de son sacrifice et de son obsession « Elle se retirait en elle-même, aimant et se croyant aimée. Depuis sept ans sa passion avait tout envahi ». Elle demande alors au Président de Bonfons, alias le neveu des Cruchot, de se rendre à Paris, d’y régler les dettes de son oncle afin que Charles puisse sans problème épouser Mademoiselle d’Aubrion. Elle accepte ensuite d’épouser le Président à condition que le mariage ne soit pas consommé.

Eugénie fait preuve à la fois de résignation et d’agression dans sa réaction. En effet rien ne la force à épouser qui que ce soit, si ce n’est la volonté de se venger de Charles. En payant ses dettes elle lui révèle sa richesse et l’atteint par sa bonté et son sens de l’honneur, en épousant le Président elle retourne contre lui l’arme même qui la blesse.

Une semaine après son mariage, le Président de Bonfons meurt subitement laissant une veuve de trente trois ans, riche et de nouveau convoitée pour ses millions par les familles nobles mais désargentées de Saumur. Seule figure aimante aux côtés d’Eugénie, sa fidèle servante, la grande Nanon devenue grâce à ses quelques rentes (encore l’argent donc) Madame Cornoiller.

Le roman se termine comme il a commencé. Eugénie de tous cotés est cernée pour son or et continue de mener une vie triste et monotone dans « La maison de Saumur, maison sans soleil, sans chaleur, sans cesse ombragée, mélancolique (…), à l’image de sa vie ».

Un brillant avenir nous fait voyager dans le temps et l’espace. On y découvre l’histoire intime d’une famille, à travers cinq générations, dans une géographie mouvante englobant la Bessarabie, la Roumanie, les Etats-Unis, la France, l’Italie, Israël, la Turquie ; le tout sur fond de grande Histoire, celle de la seconde partie du 20e et du début du 21e siècle.
La trame du roman se noue autour de deux thèmes majeurs : les conflits culturels entre les personnages et les dissensions nées du choc des générations. La structure du roman épouse ce va-et-vient et le récit est morcelé, sans apparente linéarité – donnant parfois l’impression que chaque chapitre pourrait fonctionner de façon autonome.

Au centre du roman, une femme, dont le prénom mue au fil des pages, tantôt Elena, Helen, Lenoush, ou Nounoush selon les lieux mais aussi son rôle auprès des siens. Petite-fille de Bunica, fille de Iulia, amante de Jacob, mère d’Alexandru, belle-mère de Marie, grand-mère de Camille, elle est avant tout une femme, intelligente, éduquée qui fuit la répression familiale et politique de la Roumanie communiste de Ceausescu pour réaliser aux Etats-Unis ce « brillant avenir » qu’elle souhaite ensuite si ardemment à son fils unique.
Elena vit depuis toujours avec le secret de ses origines. Est-elle vraiment la fille adoptive des Tiberescu ou leur véritable fille, issue de leurs amours avant mariage et donnée à élever à une tante ? Le texte semble pencher vers la seconde théorie mais le secret reste entier et l’obsession permanente chez Elena. Elle rencontre Jacob, il est juif et donc un parti que ses parents rejettent. Elle passe outre l’interdit et épouse Jacob au grand dam de la famille.

Enfin après moult péripéties Elena, Jacob et leur jeune fils Alexandru âgé de douze ans fuient le régime répressif de Bucarest et rejoignent la famille de Jacob en Israël. Le séjour est de courte durée, Elena craignant dans un état militarisé pour la vie de son fils et se sentant exclue de la communauté juive. Le rêve de l’Amérique d’ailleurs ne les a pas quittés et c’est par l’Italie qu’ils réussissent finalement à obtenir leurs visas d’entrée.

Une nouvelle vie commence, moyennant efforts et persistance « elle voyait devant elle un immense continent à escalader, comme une montagne (…) elle savait qu’elle grimperait pas à pas en examinant attentivement l’endroit où planter ses crampons, et parviendrait au sommet ». Ancienne physicienne nucléaire Elena, devenue Helen et américaine, se reconvertit dans l’informatique et refait carrière. La métaphore de l’alpiniste continue avec Alexandru qui excellent étudiant est finalement accepté à Harvard « le sommet des sommets ». Après une licence il se lance dans le journalisme et rencontre une Française, prénommée Marie, ancienne lectrice de français à Harvard. Les parents ne tardent pas à regarder de travers un couple qu’ils jugent mal assorti et interdisent à leur fils d’épouser la jeune fille. Un an plus tard et malgré le désaccord parental, le mariage se fait en Bretagne. Tout le monde finit par se réconcilier, Helen comprenant à temps qu’elle risque de perdre son fils si elle repousse la femme de celui-ci. Les tensions néanmoins entre belle-mère et belle-fille ne sont qu’endormies. Elles réapparaissent de plus belle, créant des malentendus dans le couple et poussant même Alexandru et Marie au bord du divorce. Le temps passe, Marie arrive lentement à se faire accepter, à défaut d’aimer et l’arrivée de Camille, la petite-fille soude définitivement la famille. Le destin s’acharne cependant sur Helen et les siens, puisque Jacob, atteint d’Alzheimer, se donne prématurément la mort.

L’histoire est riche en rebondissements, les secrets de famille sont lourds, les incompréhensions entre parents et enfants récurrentes et la difficulté de communiquer par delà les cultures et les âges rythme le texte. Malgré les allers-retours dans le temps et les lieux, la saga familiale des Tiberescu alias Tibb se lit facilement et se termine relativement bien sachant que les deux personnages féminins principaux finissent par s’accepter et même tisser par delà leurs différends des liens forts.
Le style de Cusset est simple, sans fioriture et sans surprise. Elle aborde avec justesse les notions d’émigration (forcée par les circonstances ou choisie de plein gré), de déculturation et de réappropriation.

On déplore cependant un certain manque d’empathie pour ses personnages (féminins surtout, les hommes s’en sortant en générale nettement mieux). Elena/Helen semble froide à tout ce qui ne touche pas directement son fils ou son mari, Marie est décrite comme égoïste, peu soignée et caricaturalement française, Iulia ne montre aucune chaleur envers sa fille ou son entourage. Bref, une palette de femmes intéressantes mais au final assez peu sympathiques et qui laissent le lecteur sur un vague sentiment de malaise.

« Pour soulever un poids si lourd
Sisyphe, il faudrait ton courage,
Je ne manque pas de cœur à l’ouvrage

Mais le but est long et le temps est court »
Le Vin de solitude – Irène Némirovsky
C’est sur ces quelques vers qu’Irène Némirovsky entame la rédaction de ses notes prises en 1942 alors qu’elle rédige Suite française. Les quatre vers sont tirées du roman Le Vin de solitude et font figure de prémonition au regard de l’œuvre et du destin de l’auteur. Ils renvoient au poème de Baudelaire intitulé Le Guignon (voir plus bas).
Le passage rappelle encore la préface du livre où l’éditeur en quelques lignes relate les derniers jours d’Irène, son arrestation, sa déportation et sa mort le 17 août 1942.

Ces deux hors-texte (préface et notes) éclairent le roman dans la mesure où ils permettent à la fois d’illustrer les pensées de l’auteur et de replacer dans la réalité les événements vécus. Nous avons donc trois dimensions parallèles :
• La partie fictionnelle (le roman)
• La réflexion de l’auteur (les notes et lettres en annexe)
• Les faits réels (la préface)

Notes sur le Mythe antique de Sisyphe et le poème de Baudelaire

Mythe de Sisyphe

Aux enfers, Sisyphe est condamné à rouler éternellement un rocher sur une pente; parvenu au sommet, le rocher retombe et il doit recommencer sans fin. Il y a plusieurs raisons mentionnées pour ce châtiment. Sisyphe avait enchaîné Thanatos (la mort) venu pour l’accompagner aux Enfers, où il avait trompé Hadès et était revenu à la vie, ou encore il avait dénoncé Zeus dans une de ses aventures amoureuses.
Son châtiment peut enfin apparaître comme le symbole de l’esprit humain incapable de s’élever au-dessus de la terre.

Ce mythe a été souvent repris dans les arts (et pour ne citer que les plus célèbres) :

  • en peinture dans le tableau de Titien (XVIe s.)
  • en littérature dans l’Odyssée d’Homère (chant XI) et dans Le mythe de Sisyphe (1942) d’Albert Camus, où il fait du châtiment légendaire de Sisyphe un symbole de la condition humaine, caractérisée par l’absurdité. Mais loin de se révolter, l’homme doit accepter ce sort et Sisyphe devient alors la figure de cet homme réconcilié avec sa condition absurde, ce qui explique la formule célèbre : « Il faut imaginer Sisyphe heureux ».
    Enfin dans Les fleurs du Mal de Charles Baudelaire, et plus précisément dans le poème intitulé « Le guignon » dont s’inspire plus haut Irène Némirovsky.

Le Guignon

Pour soulever un poids si lourd,
Sisyphe, il faudrait ton courage !
Bien qu’on ait du cœur à l’ouvrage,
L’Art est long et le Temps est court.

Loin des sépultures célèbres,
Vers un cimetière isolé,
Mon cœur, comme un tambour voilé,
Va battant des marches funèbres.

-Maint joyau dort enseveli
Dans les ténèbres et l’oubli,
Bien loin des pioches et des sondes ;

Mainte fleur épanche à regret
Son parfum doux comme un secret
Dans les solitudes profondes.

Charles Baudelaire – Les fleurs du Mal

Expl.: Guignon (vieilli) : signifie mauvaise chance persistante (contraire : bonheur, chance)

Un parallélisme s’instaure entre le personnage de Sisyphe et celui de l’artiste. Tous deux sont prisonniers de leur solitude et de leur impuissance. L’artiste, pressé par le temps craint de ne pouvoir aller au bout de son art ou bien de ne trouver de réelle consolation dans l’idée même que l’Art lui survive.
Sisyphe fait preuve dans son épreuve de « courage », d’héroïsme. Il ne se contente pas de subir passivement le châtiment qui lui est imposé ; mais élève bien plutôt l’acte d’expiation à la hauteur d’un acte héroïque.
La pensée de la mort, aussi lourde qu’une pierre, est omniprésente « sépulture », « cimetière », « marches funèbres », « enseveli », « oubli » , « pioches » etc.

Deux sources sont elles-mêmes à la base du poème de Baudelaire, le poème de Henry Longfellow (1807-1882) A Palm of life (Voices of the night, 1839) :
«Art is long Time is fleeting,
And our hearts, though stout and brave,
Still, like muffled drums, are beating
Funeral marches to the grave».

et celui de Thomas Gray (1716-1771) intitulé Elegy written in a country churchyard (1751)
« Full many a gem of purest ray serene,
The dark unfathom’s caves of ocean bear:
Full many a flower is born to blush unseen
And waste its sweetness on the desert air».

L’originalité littéraire crée néanmoins un sens propre à chaque texte et le point de vue de Baudelaire se distingue de ces deux poèmes d’origine. Comme dans les vers écrits par Némirovsky, la réécriture devient nouveauté et créativité.
Chaque écrivain, artiste, se fait donc le reflet de plusieurs œuvres, de sa culture et de sa propre expérience pour créer son unicité.

Dans ses notes enfin Irène Némirovsky montre la « lâcheté » la « peur », « trouille » et la politique de collaboration d’une « certaine classe sociale », la classe dirigeante de l’époque. Elle donne l’exemple « des hommes les plus haïs en France en 1942 : Philippe Henriot et Pierre Laval ». Les Français dirent de Laval que son nom décrivait à lui seul le personnage puisque « Laval » se lit dans les deux sens (Palindrome).
La divergence sociale n’est plus établie qu’entre les riches et les pauvres « Le monde est divisé en possédants et non-possédants » (exemples dans le roman, Les Péricand/Corte et les pauvres rencontrés durant l’exode, comme les voleurs du panier de victuaille).
On relève des différences importantes de niveau de langue dans ses notes. Le style est parfois soutenu, parfois familier et donne ainsi libre cours au naturel de l’auteur qui rédige des notes personnelles non pas dans une optique de publication mais plutôt de références à développer.

La famille Péricand est la première famille dont Irène Némirovsky fait le portrait et également la principale dans le roman.

Les Péricand représentent les valeurs conservatrices, catholiques et anti-républicaines «bien-pensants », « traditions », « hérédité bourgeoise et catholique », « attaches à l’Eglise », « tout leur faisait considérer avec méfiance le gouvernement de la République », « Charlotte Péricand estimait que seul l’esprit masculin pouvait juger sereinement des événements aussi étranges et graves ».
Le métier d’Adrien Péricand épouse parfaitement ses convictions, il est « conservateur d’un des musées nationaux » et son fils aîné, Philippe Péricand, suit la tradition familiale, il est « prêtre ». A l’instar des bonnes familles aristocratiques ou bourgeoises des siècles passés les fils étaient destinés soit à rejoindre l’Eglise soit à rejoindre l’armée. On pense ici au roman de Stendhal Le Rouge et le Noir (le rouge étant le symbole de l’armée et le noir celui de l’Eglise). Le second fils Péricand, Hubert, rêvera de carrière militaire.
La famille Péricand est riche et favorisée par le sort «Ils ne tenaient pas à l’argent, non, mais l’argent tenait à eux, en quelque sorte ! » (Pointe ironique de l’auteur, image qui fait sourire).

Lorsque le récit commence, Charlotte Péricand a « quarante-sept ans et cinq enfants ». « Femme de Dieu (…) à la moralité irréprochable » elle est énergique « toujours prête pour se rendre hors de chez elle », ni jolie, ni laide « peau extrêmement fine fripée par les années », « taches de rousseur parsemaient le nez fort et majestueux », « cheveux bruns et ternes qu’elle perdait par poignées depuis la naissance de son dernier enfant ». Elle a perdu trois autres enfants portés « presque jusqu’au terme de la grossesse».
Charlotte est condescendante avec le peuple, sûre de sa position supérieure et de son élitisme « Mme Péricand était de ces bourgeois qui font confiance au peuple. « pas méchants si on sait les prendre », disait-elle du ton indulgent et un peu attristé qu’elle eût pris pour parler d’une bête en cage ». Bien-pensante elle n’hésite pas à son retour du théâtre « comme elle n’avait pas le temps le reste de la journée, elle le faisait le soir en rentrant du théâtre » à réveiller « en sursaut » une domestique malade pour lui apporter des gargarismes. Elle ne comprend pas alors les remerciements « assez froids » de Madeleine et interprète son comportement comme une marque caractéristique de manque de bonne manière « C’était cela le peuple, jamais satisfait, et plus on se donne du mal pour lui, plus il se montre versatile et ingrat ».
Mme Péricand tient à marquer les distances entre la bourgeoisie et celle du peuple, appréhendant tout rapprochement de classes comme un « signe de mauvais augure », « Ainsi, pendant un naufrage toutes les classes se retrouvent sur le pont ». Elle n’apprécie pas la proximité des domestiques « la femme de chambre Madeleine, emportée par l’inquiétude, s’avança même jusqu’au seuil de la porte » et considère clairement le peuple comme inférieur (plus proche des animaux que des êtres humains) « Je pense, disait-elle, à ses amis (ceux de sa classe sociale), que ces pauvres vieillards infirmes (grand-père Péricand) souffrent d’être touchés par les mains des domestiques ».
Son interaction avec le peuple est toujours de haut en bas (maître/domestique), (œuvres charitables/pauvres).

Quant à Adrien Péricand, c’est « un homme strict » aux « scrupules religieux » un « petit homme potelé, d’allure douce et un peu gauche (…) au visage rose et bien-nourri ».
L’auteur souligne avec ironie les raisons qui déterminent principalement de la fidélité conjugale des époux Péricand « scrupules religieux interdisaient (à Adrien P.) nombre de désirs et le soin de sa réputation le maintenait à l’écart des mauvais lieux ». Non sans humour Irène Némirovsky enchaîne ensuite « Aussi, le plus petit des Péricand n’avait-il que deux ans ».
Son ironie cinglante apparaît encore lorsqu’elle décrit l’état de choc dans lequel se trouve Adrien à l’approche des troupes allemandes « M. Péricand tourna vers sa femme un visage qui reprenait peu à peu ses teintes roses, mais d’un rose mat comme celui des cochons fraîchement abattus ».
Cette métaphore (bourgeois/cochons) a été fréquemment employée pour décrire la bourgeoisie (ex. Jacques Brel « Les bourgeois, c’est comme les cochons, plus ça devient vieux, plus ça devient … »)

Le vieux Péricand que « son grand-âge faisait parfois retomber en enfance » est « infirme », « on l’installa dans son fauteuil roulant. Il est la plupart du temps indifférent au monde qui l’entoure « il ne reprenait toute sa lucidité que lorsqu’il était question de sa fortune ». Sa richesse, considérable, provient essentiellement d’un héritage « C’était un Péricand-Maltête, héritier des Maltête lyonnais ». Il y a très certainement ici un jeu de mots de l’auteur « Maltête » signifiant mauvaise tête (allusion critique aux bourgeois).
Son aspect est repoussant « vieillard qu’on mouche, qu’on habille » ou bien lors de la cérémonie du repas « (serviette nouée autour du cou), Il avait l’habitude de baver quand il voyait apparaître ce qui lui plaisait ».

Cette évocation de la vieillesse campée à travers le personnage d’un vieillard anciennement illustre mais devenu infirme et repoussant n’est pas sans rappeler le passage du bal à la Vaubyessard dans Emma Bovary de Flaubert.
« Cependant, au bout de la table, seul parmi toutes ces femmes, courbé sur son assiette remplie et la serviette nouée dans le dos comme un enfant, un vieillard mangeait, laissant tomber de sa bouche des gouttes de sauce. Il avait les yeux éraillés et portait une petite queue enroulée d’un ruban noir. C’était le beau-père du marquis, le vieux duc de Laverdière, l’ancien favori du comte d’Artois, dans le temps des parties de chasse au Vaudreuil, chez le marquis de Conflans, et qui avait été, disait-on, l’amant de la reine Marie-Antoinette entre MM. De Coigny et de Lauzun. Il avait mené une vie bruyante de débauches, pleine de duels, de paris, de femmes enlevées, avait dévoré sa fortune et effrayé toute sa famille. Un domestique, derrière sa chaise, lui nommait tout haut dans l’oreille, les plats qu’il désignait du doigt en bégayant ; et sans cesse les yeux d’Emma revenaient d’eux-mêmes sur ce vieil homme à lèvres pendantes, comme sur quelque chose d’extraordinaire et d’auguste. Il avait vécu à la Cour et couché dans le lit des reines ! » (Flaubert Emma Bovary, éditions GF 86, p. 83).

Le vieux Péricand est un être déplaisant qui n’hésite pas à manipuler sa famille au gré de ses humeurs « Lorsqu’un plat lui avait déplu ou que les enfants faisaient trop de bruit, il s’éveillait tout à coup de sa torpeur et prononçait d’une voix faible mais distincte : Je léguerai cinq millions à l’œuvre. Il est comparé à « une vieille et roide poupée », il est autoritaire et dominateur. Son but est de « punir, récompenser, décevoir, combler, partager ses biens terrestres selon sa propre volonté. Dominer autrui. Peser sur autrui. Occuper le premier plan ».

L’aîné des enfants, Philippe Péricand, est devenu abbé. On apprend au cours du texte qu’il a été touché par la tuberculose (maladie héréditaire qui a emporté « en bas âge deux sœurs d’Adrien Péricand) mais qu’il a guéri « après deux années à la montagne ». Il a l’apparence d’un « homme robuste » au « teint coloré », aux épais sourcils noirs » avec « un air rustique et sain ». Il enseigne « le catéchisme à des petits paysans du Puy-de-Dôme » se contentant d’une position humble dans l’Eglise. C’est un homme profondément bon, soutenu et guidé par la foi, « un saint comme Philippe », « un excellent prêtre.
Finalement, Il est tué avec une incroyable cruauté par les enfants dont il a la charge. Les enfants soudainement transformés en bêtes sauvages mettent à mort le prêtre « Ils se jetaient sur lui d’un bond silencieux, sauvage et désespéré, l’un d’eux le mordit, le sang jaillit. Mais ils vont me tuer, se dit Philippe avec une sorte de stupeurs. Ils s’accrochaient à lui comme des loups. ». Il trouve enfin la mort « pris par la vase » dans l’étang ou les enfants l’ont jeté « Ce fut ainsi qu’il mourut, dans l’eau jusqu’à la ceinture, la tête rejetée en arrière, l’œil crevé par une pierre ».
Philippe a une forte prémonition lors de sa visite à l’œuvre des Petits Repentis réalisant malgré sa foi et sa compassion « qu’il n’aimait pas ces malheureux enfants », il les compare alors à des « enfants des ténèbres » et « dès qu’il fut en leur présence, l’abbé Péricand éprouva un sentiment étrange d’aversion et presque de peur »), peur qui sera parfaitement justifiée quelques chapitres plus loin.

Hubert, le second fils du couple Péricand, est « un garçon de dix-huit ans », au visage enfantin « joufflu et rose », profondément exalté « rage au cœur » et rebelle « Familles, je vous hais » – Citation de A. Gide (1869-1951), dans Nourritures Terrestres.
Il fait souvent figure de cancre « Hubert qui récoltait les zéros au lycée, qui rongeait ses ongles, Hubert avec ses taches d’encre aux doigts » mais il reste néanmoins le personnage le plus sympathique de la famille Péricand, sa naïveté ou plus exactement candeur étant l’écho de son jeune âge.
Le caractère romantique d’Hubert qui s’identifie en permanence à un héros est relevé dans le vocabulaire employé pour décrire son état d’esprit lorsqu’il apprend l’imminence de l’invasion allemande « son imagination l’emportait », « vivement », répétition de « ils se battraient », « quelle vie excitante, merveilleuse ! », « bondit », « enivré » « farouchement ».
Tout dans son comportement relève de l’excès, de l’outrance, il appréhende la vie comme un roman d’aventures, « La vie était shakespearienne, admirable et tragique ».
Cependant ses tentatives pour s’illustrer à la guerre échouent lamentablement« il était désespéré, il n’avait pas d’arme. Il ne faisait rien » et sa seule victoire sera de découvrir l’amour dans les bras d’Arlette Corail qui le séduit « Il ne faut pas pleurer. Les enfants pleurent. Vous êtes un homme, un homme quand il est malheureux sait ce qu’il peut trouver (…) L’amour… ».
Alors que sa famille le croyait mort et s’apprêtait à lui faire donner une messe ainsi qu’au grand-père et à Philippe, Hubert réapparaît tout guilleret et parfaitement inconscient du drame qui se joue « une mèche dans l’œil, la peau rose et dorée comme un brugnon, sans bagages, sans blessures, (…il) s’avançait en souriant de toutes sa grande bouche épanouie ».

Les jeunes enfants Bernard, Jacqueline et Emmanuel forment un groupe et ne font pas l’objet de grande description physique ou psychologique. On sait que les deux premiers sont « âgés de huit et de neuf ans » qu’ils sont « deux blondins maigres, le nez en l’air ». Quant à Emmanuel c’est encore un bébé, un tout jeune enfant « Le plus petit des Péricand n’avait que deux ans ».

Grand-mère Craquant, mère de Mme Péricand, est une vieille dame « à demi aveugle, obèse », gourmande « très grasse » au « souffle rauque ». La mort de ses petits-enfants semble peu l’affecter et ne lui coupe aucunement l’appétit « Mme Craquant, la serviette, d’une blancheur de neige étalée sur sa vaste poitrine, achevait sa troisième rôtie beurrée mais elle sentait qu’elle la digérerait mal ; l’œil fixe et froid de sa fille la troublait ».

Le chat Albert occupe une place bien définie dans cette famille bourgeoise « un petit chat gris, sans race, qui appartenait aux enfants ».

Un chapitre entier lui est d’ailleurs consacré relatant une chasse nocturne. L’image du chat reflète l’ambigüité de la personne bourgeoise ou simplement humaine qui sous des apparences de docilité cache un fond sauvage et prédateur. Ce chapitre permet aussi de changer la focalisation, de prendre quelque distance par rapport au sujet pour mieux ensuite y retourner (cf. effet de caméra qui s’approche et s’éloigne, vue d’en haut et d’en bas).

Les membres de la famille et leur apparition dans Tempête en Juin par chapitre :

• Chapitre 2: description de Charlotte & Adrien (couple principal), du grand-père de M. Péricand dit « bon papa », et des cinq enfants : Philippe, Hubert, Bernard, Jacqueline et Emmanuel

• Chapitre 4: Portrait plus détaillé de l’abbé Philippe lors de sa visite à l’œuvre des Petits Repentis du XVI

• Chapitre 6: Départ de la famille Péricand pour la Bourgogne

• Chapitre 10: Exode et prise de conscience du rationnement des vivres

• Chapitre 16: Les Péricand chez les deux vieilles demoiselles et fugue d’Hubert

• Chapitre 18: Hubert cherche « à rejoindre la troupe » et rencontre Arlette Corail

• Chapitre 19: Hubert découvre l’amour dans les bras d’Arlette Corail

• Chapitre 20: Le chat Albert et la chambre des enfants

• Chapitre 21: Incendie, fuite de la famille et oubli du grand-père dans l’appartement en flamme

• Chapitre 23: Le grand-père est envoyé à l’hospice puis meurt après avoir dicté son testament au notaire local

• Chapitre 25: Mise à mort de l’abbé Philippe par les trente orphelins de l’œuvre des Petits Repentis

• Chapitre 26: Portrait de Madame Craquant, mère de Charlotte Péricand, messe d’enterrement de Philippe ainsi que du grand-père à Nîmes et retour inopiné d’Hubert que tout le monde croyait mort.

• Chapitre 31: Hiver sous l’occupation et croisement des familles

Le roman s’ouvre sur une alerte et l’image d’une population prise de panique. Les Parisiens se réfugient dans la nuit du 3 au 4 juin 1940 dans les abris fuyant l’imminence du bombardement.
Trois pages qui donnent le ton de l’ouvrage à venir, du thème de la peur, de la fuite, de la soudaine déshumanisation de la population qui se refugie comme un animal traqué dans les caves, le métro, sous la terre « les corps dressés comme des bêtes inquiètes dans les bois quand s’approche la nuit de la chasse ».

Le caractère inhumain et impersonnel du moment vécu est marqué dans le style par l’emploi de génériques «gens » ainsi que par la répétition d’articles et pronoms indéfinis «des », «ceux », «certains », «d’autres », ou bien encore « on ». L’auteur prend ici à témoin le lecteur avec un «on » à valeur de « nous ».
L’individu disparaît dans l’anonymat de la foule et n’est plus défini que par son appartenance à un groupe social « mères, femmes, enfants, malades, mourants, pauvres, riches ». Il n’est plus qu’un son « voix ensommeillée » sans corps distinct, une masse poussée par l’instinct et motivée par la peur. Aucune personne d’ailleurs n’est explicitement nommée (une seule exception, celle d’un prénom « Emile » lors d’un bref dialogue).
L’auteur montre la population dans son ensemble, décrit le lieu, l’atmosphère, bref dresse avec précision un décor de guerre – décor dans lequel évolueront ensuite plusieurs familles individuelles (macrocosme puis microcosme).

L’alerte surprend les Parisiens en pleine nuit, durant leur sommeil mais cette nuit n’est pas vue comme reposante. Référence est faite à la maladie, l’angoisse des mères dont les fils sont au front ou encore aux pleurs des femmes amoureuses séparées de leurs bien-aimés. Tout se passe dans une atmosphère de clair-obscur « A la lumière d’une lampe de poche », « Toutes les lampes s’éteignaient » « lueurs éparses », « on voyait descendre une, deux, trois petites flammes », « reflet pervenche et argent se glissait sur les pavés », « on avait calfeutré les fenêtres afin qu’aucune lumière ne filtrât ». Cela évolue au cours des pages, tout d’abord il fait nuit noire, puis des lampes s’allument et enfin le soleil se lève.
Si la nuit disparaît au fil des phrases, le bruit lui, bien qu’omniprésent dans le texte, va clairement en s’accentuant. C’est un véritable crescendo allant de « soupir », « clameurs », « tempêtes », à « ébranlant le sol », « on entendait battre les unes après les autres les portes refermées », à « ouïe tendue », « éclatement », « explosions », « coups de canon retentissaient », à « chaque vitre tremblait », «pleurs », « bruits de sirènes et de la guerre », « oreille », « bruit », « rumeur sinistre » pour finir par « on entendit enfin un appel très loin ».

La description de la nature printanière, sereine, et du lever de soleil «dans un firmament sans nuages » permet par contraste de mieux souligner le caractère chaotique de l’épisode : « Sous ce ciel de juin doré et transparent, chaque maison, chaque rue était visible. Quant à la Seine, elle semblait concentrer en elle toutes les lueurs éparses et les réfléchir au centuple comme un miroir à facettes » (…) « Le jour allait bientôt paraître ; un reflet pervenche et argent se glissait sur les pavés, sur les parapets des quais, sur les tours de Notre-Dame. » (…) « Au bord de la Seine, chaque peuplier portait une grappe de petits oiseaux bruns qui chantaient de toutes leurs forces ».
Les oiseaux dans le texte peuvent avoir plusieurs interprétations ; ils peuvent représenter les avions ennemis ou bien être, comme des vautours survolant leurs proies, le présage de la mort « Tout en haut planaient les grands oiseaux noirs ».

La guerre est là, menaçante mais n’empêche néanmoins pas la vie quotidienne de continuer. Les femmes accouchent, les mourants meurent sans conscience de ce qui les entoure et la nature semble indifférente à la situation environnante, ne prenant partie ni pour les uns ni pour les autres.
Riches et pauvres sont à la même enseigne, ils subissent un sort identique et partagent la même crainte « Les pauvres n’étaient pas plus craintifs que les riches ».

Nous sommes dans ce texte dans un mode purement descriptif « c’est, « c’était » avec emploi fréquent de l’imparfait.
La description n’est interrompue que par des bribes hachées de dialogues. L’incursion de la voix des personnages commence par une question « C’est l’alerte ? » suivie d’une réponse lacunaire « C’est l’alerte ». Les autres dialogues soulignent le chaos de la situation : « On n’y comprend rien », « Viens, n’aie pas peur, ne pleure pas », « J’ai pas peur », « Tout de même, il suffit d’une fois », « Mais, j’aime mieux pas me casser la gueule dans les escaliers, tu viens Emile ? ».
Le style de l’auteur est soutenu : emploi du subjonctif plus-que-parfait, précision du langage, emploi de personnifications « souffle de la sirène » de métaphores « yeux fanés », comparaison du bruit arrachant le dormeur à son sommeil à une tempête secouant la forêt, à un troupeau martelant le sol ou encore à la mer déchaînée ; comparaison des hommes pendant l’alerte à des animaux traqués par des chasseurs et des nouveaux-nés à des agneaux qui tètent leurs mères.

Note historique

Le 22 juin 1940 est signé l’armistice Franco-allemande à Rethondes. Cet armistice instaure une ligne de démarcation qui sépare la France en deux zones de superficie inégale (zone occupée au Nord et zone libre au Sud). Le gouvernement s’installe a Vichy et Pétain, alors âgé de plus de 80 ans, prend les pleins pouvoirs le 10 juillet 1940. C’est la fin de la 3eme république.

En novembre 1942 l’armée allemande envahit la zone libre.

Un destin romanesque

Auteur à succès de ces dernières années depuis sa redécouverte en 2004 Irène Némirovsky est née en Ukraine le 11 février 1903 dans un milieu juif aisé. Elle émigre en France à l’âge de seize ans lorsque ses parents fuient la révolution d’Octobre. Installée à Paris elle suit des études de lettres à la Sorbonne. Elle commence très jeune à publier des nouvelles avant de percer avec son premier roman David Golder, publié chez Grasset. Le roman frappe alors par sa puissance et sa maturité.

Au total, son oeuvre comporte treize romans, une biographie de Tchekhov et de nombreuses nouvelles.

Juive et persécutée par le gouvernement de Vichy Irène doit s’exiler dès 1940 avec ses deux filles Elisabeth et Denise, alors âgées de cinq et treize ans, ainsi qu’avec son mari Michel Epstein dans un petit village de Saône-et-Loire, Issy-l’Evêque. Bien que convertie au catholicisme, elle est arrêtée et déportée le 13 juillet 1942 à Auschwitz où elle meurt un mois plus tard. Son mari la suit à seulement quelques mois de distance et connaît un sort identique.

Après la guerre elle tombe dans l’oubli et ce jusqu’à la parution à titre posthume de son oeuvre inachevée Suite française. Le roman, comportant deux parties rédigées sur cinq initialement prévues, sommeille dans les papiers d’Irène Némirovsky pendant plus de soixante ans avant d’être découvert par sa fille Denise lorsque celle-ci s’apprête à faire archiver tous les documents de sa mère. Le roman est couronné par le prix Renaudot. Gros succès de librairie il entraîne la reparution de toute l’oeuvre de Némirovsky (déjà publiée ou à l’état d’ébauche) ainsi que de nombreuses biographies.

Romans et nouvelles

Un enfant prodige (1927) Revue Les Œuvres libres
David Golder (1929) éditions Grasset
Le Bal (1930) éditions Grasset
Le Malentendu (1931) éditions Grasset
Les Mouches d’automne (1931) éditions Grasset
L’affaire Gourilov (1933) éditions Grasset
Films parlés (1934) éditions Gallimard
Le Pion sur l’échiquier (1934) éditions Albin Michel
Le Vin de solitude (1935) éditions Albin Michel
Jézabel (1936) éditions Albin Michel
La Proie (1938) éditions Albin Michel
Deux (1939)
Les Chiens et les Loups (1940) éditions Albin Michel
Suite Française (2004) éditions Denoël (rédigé en 1941-1942)
Dimanche et autres nouvelles (2004) éditions Stock
Destinées (2004) éditions Sables
La Vie de Tchéchhov (2005) éditions Albin Michel (rédigé en1946)
Le maître des âmes (2005) éditions Denoël – ce roman a paru en épisodes dans Gringoire à partir du 18 mai 1939 sous le titre Les échelles du Levant
Les Feux de l’automne (2005) éditions Albin Michel (initialement publié en 1957)
Les biens de ce monde (2005) éditions Albin Michel (initialement publié en 1947)
Chaleur de sang (2007) éditions Denoël

Précisons que le français est pour Irène sa langue maternelle autant que le russe, ayant été élevée par une gouvernante française, mademoiselle Rose. Sa langue d’écriture est le français.

Suite française – structure et inspiration

Le roman est constitué de deux parties : Tempête en juin et Dolce ainsi que d’une annexe composée de notes prises par Irène Némirovsky durant la rédaction du roman avec sa correspondance de 1936 à 1945.
L’annexe éclaire la composition de l’œuvre, elle souligne aussi le parallélisme entre la fiction et le moment de l’écriture.

Le roman commence le 4 juin 1940 lorsque les Allemands se préparent à envahir Paris et se déroule jusqu’au 1er juillet 1941 lorsque les Allemands occupant la petite ville de Bussy s’apprêtent à quitter la France pour rejoindre le front russe.

Tempête en juin se présente sous la forme de tableaux racontant la vie de plusieurs familles en fuite (au total trente-et-un chapitres faisant passer le lecteur d’une famille à l’autre). Sorte de microcosme qui permet de mieux cerner le macrocosme de la guerre.
• Les Péricand (Adrien, Charlotte, Philippe, Hubert, Jacqueline, Bernard, Emmanuel et le vieux M. Péricand)
• Les Michaud (Maurice, Jeanne et Jean-Marie)
• M. Corbin et Arlette Corail
• Charles Langelet
• Gabriel Corte et Florence
• Madeleine et Benoît Sabarie

Dolce décrit l’occupation par les Allemands d’une petite ville de province, Bussy. Le quotidien est vu plus particulièrement à travers l’histoire d’amour de Lucile et de Bruno von Falk. Au total vingt-deux chapitres dans lesquels évoluent plusieurs personnages:

• Les Angelliers (Mme Angellier, Lucile et Gaston) – Aristocratie locale
• Les Allemands (Bruno von Falk, Bonnet etc…)
• Madeleine et Benoît Sabarie

Le roman fait de tableaux et de familles rappelle la structure de La vie mode d’emploi de Perec où plusieurs vies se déroulent en parallèle sous les yeux du lecteur (indéniablement, j’ai aussi du mal a quitté Perec…).

Le titre Suite française donné au moment de la publication fait écho à une note de Némirovsky indiquant comme point de référence ou inspiration au roman la cinquième symphonie de Beethoven. Suite française, suite musicale, faisant entendre la voix de la France, des Français, lors de l’occupation allemande. Némirovsky prévoyait d’ailleurs cinq parties dans son roman. Il semble qu’elle ait eu également pour modèle littéraire Guerre et Paixde Tolstoï.

La dernière séance consacrée à La vie mode d’emploi a porté sur la famille Altamont, dernière grande famille du roman non encore abordée. Ainsi, par des entrées diverses nous aurons pénétré dans la plupart des appartements de l’immeuble et lu un nombre important des histoires racontées dans le livre. Découverte spatiale certes mais aussi temporelle puisque notre lecture aura permis de remonter le temps et de couvrir cent ans, entre 1875 et 1975 – date cruciale du roman puisqu’elle marque la mort du personnage central Bartlebooth, le 23 juin 1975, et le point de départ du roman (se voulant une image figée, photographie multicolore et dupliquée au nombre de vies entrevues, de ce jour fatidique peu de temps avant huit heures du soir).

Tout d’abord appréhendée sous l’angle de la description la famille Altamont permet d’aborder des thèmes tels que celui de l’ethnographie à travers l’histoire de Marcel Appenzell. On pense ici aux missions ethnographiques et linguistiques menées par Michel Leiris (1901-1990) en Afrique – auteur d’ailleurs mentionné à la fin du roman dans le post-scriptum. C’est par les Appenzell que Madame Altamont obtient l’appartement rue Simon –Crubellier « Les Altamont – Madame Altamont est une lointaine petite-cousine de Madame Appenzell – reprirent son appartement au début des années cinquante ». L’importance de la famille gravite essentiellement autour de l’histoire personnelle du couple, Cyrille et Blanche. Blanche avorte dans sa jeunesse d’un enfant non désiré et demande à son ami d’enfance Cyrille de l’aider dans cette épreuve. Le couple naîtra de ce secret partagé – secret que Cyrille dans l’ultime chapitre de la famille relate au moyen d’une lettre émouvante adressée à son épouse. On constate alors en lisant la longue lettre de Cyrille le changement de ton dans la narration. Alors que la plupart du livre est descriptif ou narratif mais toujours distancé par rapport au lecteur, la lettre nous plonge dans l’univers du personnage et revêt un caractère psychologique inhabituel.

En conclusion j’aimerais reprendre les raisons pour lesquelles j’ai fait le choix de ce roman.

La vie mode d’emploi est un livre de fiction atypique, dans le sens où il couvre tous les genres sans véritablement en aborder aucun : essai, roman, nouvelle, fait divers, etc. Il témoigne avant tout du génie exemplaire de son auteur. On peut certes parfois le lui reprocher (trop d’espièglerie, trop d’énigmes), mais il faut néanmoins noter qu’il existe bien. Maître dans le maniement des mots, des techniques et contraintes, créateur de mondes, manipulateur de citations, Perec nous étonne en permanence. J’aime d’ailleurs l’associer à l’image de l’équilibriste ou du jongleur. En bon élève de Queneau et membre de l’OuLiPo il se complaît dans la difficulté et sème des embûches qui lui permettent à la fois d’avancer et de faire avancer son lecteur.

On est ainsi plongé dans un univers aussi complexe que banal, fait de petits riens et de grandes idées, à l’image de la vie elle-même, celle pour laquelle Perec voulait nous apporter un « mode d’emploi ».

Déroutant par sa richesse et parfois presque agressif dans la manipulation du savoir encyclopédique (gardons en mémoire que Perec a mis dix ans à écrire son roman et a fait des tonnes de recherches avant de pouvoir nous « éblouir » de citations et d’allusions culturelles et littéraires) ce livre permet cependant d’être abordé de façon non linaire, au gré des chapitres, et donc sous une forme presque ludique qui en facilite l’approche.
A chacun alors de choisir son appartement, son histoire, son propre mode d’emploi.

L’histoire de la famille Rorschash et de l’appartement qu’elle occupe s’étend sur cinq chapitres (une seule allusion auparavant avait été faite à cette famille et ce en relation avec le hamster Polonius/voir entrée blog intitulée Comment lire dans le labyrinthe perecquien ?). Chaque chapitre se situe dans une pièce différente, soit le vestibule, la salle à manger, le salon, la chambre d’Olivia puis enfin celle de Rémi Rorschash.

Le vestibule présente certainement le plus de substance, c’est là que l’auteur campe le personnage de Rémi, médiocre imitateur de comiques américains qui se produit dans sa jeunesse sous le nom de « Harry Cover » (Lire bien évidemment : haricot vert), il décrit les grandes aspirations de sa vie en qualité d’ « imprésario d’un acrobate », d’homme d’affaires spécialisé dans l’export-import et notamment dans le « trafic de cauris », de romancier « il écrivit un roman qui s’inspirait largement de son aventure africaine », de « producteur (…) pour la télévision » qui se donne enfin pour ultime tâche de mettre en image le projet de Bartlebooth. Toutes ces tentatives seront vouées à l’échec, il n’aura en tant que comique aucun succès, l’acrobate se donne la mort après avoir refusé de descendre de son trapèze, les coquillages en tant que monnaie d’échange se révèlent un fiasco et provoquent l’expulsion de Rorschash, son « roman eut peu d’audience », la plupart des émissions ne seront « jamais tournées » et son projet autour de Bartlebooth ne verra pas le jour.

Personnage par conséquent raté et assez antipathique que Perec brosse en quelques lignes « il avait le genre américain, avec des chemises à ramages, des mouchoirs en guise de foulard, et des gourmettes au poignet ». « Vieillard malade » enfin « presque continuellement astreint à des séjours en clinique ou à de longues convalescences ». Tous les doutes sont permis sur l’acquisition de sa fortune « Certains racontent qu’il fit la guerre dans les Forces Françaises Libres et que plusieurs missions de caractère diplomatiques lui furent confiées. D’autres affirment au contraire qu’il collabora avec les Forces de l’Axe et qu’il dut se refugier après la guerre en Espagne. Ce qui est sûr, c’est qu’il revint en France, riche et prospère, et même marié, au début des années soixante ».

Cette fortune lui permettra d’acquérir les deux derniers appartements qu’Olivier Gratiolet avait en sa possession dans l’immeuble « en dehors du petit logement qu’il occupait lui-même ».

Dans la description du salon, on découvre la famille qui auparavant a occupé les lieux, les Grifalconi, Emilio, ébéniste Italien venu de Vérone, sa femme Laetitia et leurs deux jumeaux Vittorio et Alberto. Laetitia lors d’une de ses promenades quotidienne au parc Monceau avec ses enfants fait la connaissance de Paul Hebert, jeune homme résidant dans l’immeuble, survivant de Buchenwald et professeur de chimie surnommé pH. Ils tombent amoureux l’un de l’autre et Laetitia finit par laisser son mari et ses enfants pour rejoindre Paul. Le lecteur ne connaît pas l’issue de cette idylle, Paul sera aperçu un jour alors qu’il vend des produits locaux à la sortie d’un supermarché et refuse clairement de lier contact avec toute personne de sa vie passée. Emilio retournera en Italie avec ses enfants et seul restera dans l’appartement le tableau fait par Valène que l’ébéniste avait commissionné – tableau représentant les quatre membres de la famille Grifalconi. C’est aussi par la description du tableau que le lecteur entre dans l’histoire d’Emilio et Laetitia.

La salle de bains est luxueuse et somptueusement équipée. Six personnages s’y trouvent lorsque le lecteur y pénètre, chacun cherche à percer les secrets du fonctionnement de la dite salle de bains. La visite a pour but la location de l’appartement d’Olivia R. à Mme Pizzicagnoli « pendant les mois où Olivia sera absente ». On apprend dans le chapitre précédent (pas de linéarité dans le temps et le récit) que les Pizzicagnoli ont fini par louer l’appartement « Vérifier chaque jour que les Pizzicagnoli n’ont pas cassé la grappe de verre soufflée du vestibule ».

Le dernier chapitre des Rorschash permet au récit de faire un bond en arrière (analepse ou retour sur les événements passés en terme de narratologie) et décrit les quatre générations de Gratiolet : Juste, Emile, François et Olivier et montre les débuts de la rue Simon-Crubellier en 1875. On perçoit ainsi l’appartement a la fois à travers l’espace et le temps.

La chambre à coucher de Rémi R. est vide et tout semble indiquer que son occupant est mort ou mourant « La chambre de Rémi Rorschash est impeccablement rangée, comme si son occupant devait venir y dormir le soir même. Mais elle restera vide. Plus personne, jamais, n’y entrera ».

Note enfin sur le nom de Rorschash:

Fait penser au test de Rorschash appelé ainsi en raison de son créateur, le psychiatre Hermann Rorschach au début du XXe s. Ce test, connu mais largement contesté, est sensé dresser un portrait pointu et fiable de la personnalité des patients auxquels on demande d’interpréter dix taches d’encre (Ils doivent dire à quoi chacune d’elle ressemble).

Aucun élément précis dans les six chapitres ne semble faire directement allusion au test de Rorschash mais le nom de Rorschash est assez spécifique et connoté pour que Perec y ait été sensible.

A la fin du XIXe siècle le patriarche de la famille Gratiolet, Juste, est en affaires avec un certain Simon qui possède les terrains sur lesquels sera construit l’immeuble de la vie mode d’emploi. Juste y vit très peu, préférant sa propriété en campagne à sa résidence parisienne. A sa mort, ses quatre enfants héritent de la fortune familiale, Emile, en qualité d’aîné, obtient l’immeuble, Gérard l’exploitation agricole, « Ferdinand les actions, et Hélène, la seule fille, les tableaux ». On apprend alors plus en détails les déboires de chaque enfant, qui réduisent bientôt comme peau de chagrin la fortune de Juste « Ils ne laissaient à leurs enfants qu’un héritage précaire que les années qui suivirent n’allaient pas cesser d’amenuiser ».

On pense ici aux grands thèmes chers à Zola, et traités dans son œuvre Les Rougon-Macquart (ensemble de vingt romans au sous-titre d’Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire). De même ici le chapitre pourrait s’intituler « grandeur et décadence de la famille Gratiolet ».

La vie de la fille Gratiolet entraîne le lecteur un peu plus loin dans le roman, dans le chapitre consacré à Cinoc, locateur ayant remplacé celle-ci après sa mort « en mille neuf cent quarante-sept ». Hélène mariée à un certain Antoine Brodin se retrouve veuve lorsque son mari, joueur professionnel, est tué par trois voyous : Les deux frères Ashby, Jeremiah et Ruben ainsi que par le nain Nick Pertusano. Hélène a vite fait de les identifier. Elle se lance alors dans une poursuite effrénée des voyous, finissant par les tuer tous les trois. Sa vengeance accomplie elle reprend le chemin du bercail et vient finir ses jours dans l’immeuble familiale menant une existence rangée « Elle y avait vécu, timorée et discrète, pendant près de douze ans ». Personne dans l’immeuble ne soupçonne que « cette petite femme frêle avait pu tuer de sang-froid trois voyous ». Destins sans relief ou bien hors du commun, Il y a donc de tout dans l’immeuble de Perec.

Ce passage fait écho à l’histoire d’Élizabeth de Beaumont ou bien encore à celle du bijoutier qui fut assassiné trois fois. Perec aime le style de roman policier où se reflète l’influence d’auteurs comme Agatha Christie.
Pour mieux nous faire appréhender la généalogie de la famille Gratiolet Perec insère dans le texte un arbre généalogique détaillant toutes les naissances et morts de ces membres. On constate alors que les quatre héritiers de la famille ne sont en fait que les enfants survivants puisque deux sont morts. Le dernier des Gratiolet à survivre et prolonger la famille se prénomme comme l’un des défunts enfants, Olivier « Olivier resta le dernier survivant des Gratiolet ». Blessé à la guerre, Olivier tombe amoureux de son infirmière Arlette Criolat. Il l’épouse et ils ont une fille, Isabelle. Son beau-père, pris de démence se suicide et tue sa fille, laissant Olivier et Isabelle seuls. Couple père-fille assez triste, qui vivote « au septième étage, dans deux anciennes chambres de bonne aménagées en un logement exigu mais confortable ». Olivier est handicapé et alcoolique « il reste la plupart du temps assis dans son fauteuil à oreilles, vêtu d’un pantalon de pyjama et d’une vieille veste d’intérieur à carreaux, sirotant à longueur de journée, malgré l’interdiction formelle du Docteur Dinteville, des petits verres de liqueur ». Quant à Isabelle elle se soustrait à la morosité du quotidien grâce à une imagination débridée « Pour se venger de Louisette Guerné (…) elle lui a raconté qu’il y avait un vieillard pornographique qui la suivait dans la rue chaque fois qu’elle sortait du lycée et qu’un jour il allait l’attaquer et lui arracher tous ses vêtements et l’obliger à lui faire des choses dégoûtantes. ».

La vie de Cinoc, se profile à travers de l’évocation de la famille Gratiolet. En ce jour de juin 1975, début du récit et entrée du lecteur dans le roman, Cinoc est « un vieillard maigre et sec vêtu d’un gilet de flanelle d’un vert pisseux. Il est assis sur un tabouret en formica au bord d’une table couverte d’une toile cirée, sous une suspension en tôle émaillée blanche dotée d’un système de poulies équilibrées par un contrepoids en forme de poire. Il mange, à même la boîte imparfaitement ouverte, des pilchards aux aromates. Devant lui, sur la table, trois boîtes à chaussures sont remplies de fiches de bristol couvertes d’une écriture minutieuse ». En 1947 il emménage dans l’appartement qui fut celui d’Hélène Gratiolet. Il n’avait alors qu’ « une cinquantaine d’années (et) exerçait un curieux métier (…) il était tueur de mots » – activité consistant à mettre à jour le dictionnaire en éliminant « tous les mots et tous les sens tombés en désuétude ». Créateur (démiurge) ou destructeur de mots Cinoc crée l’ambiguïté dans son nom même et la façon dont il doit être prononcé. Aucun locataire de l’immeuble n’en connaît l’exacte prononciation – et la liste de possibilités est longue allant de Sinosse à Tchinots.

La digression perecquienne fait sourire mais elle met aussi l’accent sur le destin tragique de tant de juifs apatrides, à la recherche de leur identité – le nom de famille maltraité faisant figure de symbole d’identité bafouée « Cinoc se souvenait que son père lui racontait que son père lui parlait de cousins qu’il avait et qui s’appelaient Klajnhoff, Keinhof, Klinov, Szinowcz, Linhaus, etc. Comment Kleinhof était-il devenu Cinoc ? Cinoc ne le savait pas précisément ». Toutes les variantes autour du nom font aussi probablement allusion à la torah, et à toutes les façons pour les Juifs de dire Dieu – la multiplicité des noms permettant à chaque fois de souligner un attribut ou une qualité différente de Dieu.

(Aparté : dans la tradition musulmane, dieu possède quatre-vingt-dix neuf attributs qui servent à le designer).

C’est par la description de la chambre de Cinoc que la référence à son identité juive est clairement notée puisque « sur le chambranle de la porte est accrochée une mezouza, ce talisman d’appartement orné des trois lettres « shadaï » et contenant quelques versets de la Torah ».

Note de vocabulaire :
La Mezouza est un rouleau de parchemin fixé dans un étui sur le poteau droit de la porte d’entrée d’une demeure. Elle évoque l’unité du nom divin et rappelle par sa présence leurs devoirs aux croyants. Le fidèle doit l’embrasser en entrant ou en sortant de chez lui pour ne pas «entrer de plain-pied dans le monde qui s’offre», selon l’expression d’Emmanuel Levinas.