Figure majeure du XXe siècle Georges Pérec est né en mars 1936 de parents juifs polonais. Son père meurt à la guerre en 1940 et sa mère en déportation en 1943. Il est élevé par sa tante. Pérec remporte le prix Renaudot en 1965 avec son premier roman Les Choses. Il devient membre de l’OuLiPo (Ouvroir de Littérature potentielle) en 1967. Il s’adonne à une écriture de la contrainte, les deux exemples les plus frappants étant La disparition, roman qui omet la lettre E et Les Revenentes où cette fois la même voyelle s’octroie l’exclusivité.

Pérec est également attiré par le théâtre, la radio et le cinéma ; il rédige pièces, scénarios, dialogues, traductions et collabore avec diverses peintres et musiciens. En 1978 il obtient le prix Médicis pour La vie mode d’emploi au sous titre éloquent de « romans » (pluriel alors que le singulier serait attendu). L’œuvre raconte un nombre remarquable d’histoires, décrit la vie de centaines de personnages, traverse plusieurs époques et est le fruit de dix années d’écriture.
Pérec meurt en mars 1982 d’un cancer alors qu’il rédigeait 53 jours, fiction policière publiée à titre posthume.

Le livre La vie mode d’emploi est dédicacé à Raymond Queneau, figure majeure de l’OuLiPo. L’accent est ensuite mis sur le regard et l’observation avec la citation de jules Vernes « Regarde de tous tes yeux, regarde ».
Le roman retrace la vie d’un immeuble parisien situé au 11 de la rue Simon-Crubellier dans le 17e arrondissement (rue imaginaire) entre 1875 et 1975. Il montre ses habitants, leur vie, leurs appartements « immeuble éventré montrant à nu les fissures de son passé, l’écroulement de son présent, cet entassement sans suite d’histoires grandioses ou dérisoires, frivoles ou pitoyables » (Chapitre XXVIII).
L’histoire centrale se déroule autour de trois personnages, Bartlebooth, Winckler et Valène alors que le livre se perd en digressions les plus variées et jongle joyeusement avec recettes de cuisine, entrées de dictionnaire, collages, dessins, extraits de journaux, lettres, régimes alimentaires etc. (véritable fourre-tout, inventaire loufoque et ludique).

Bartlebooth, personnage excentrique, possède une immense fortune et se donne pour but de réaliser le projet suivant :

• s’initier pendant dix ans à la technique de l’aquarelle auprès du peintre Valène
• parcourir le monde pendant vingt ans accompagné de son serviteur Smautf et peindre cinq cent ports de mer, envoyer ensuite les aquarelles à Winckler pour qu’il les colle sur une plaque de bois et les découpe en des puzzles de sept cent cinquante pièces chacun
• reconstituer ensuite pendant les vingt années suivantes, à raison d’un puzzle tous les quinze jours toutes les aquarelles
• décoller enfin toutes les marines de leur support, les transporter à l’endroit où elles ont été peintes et les plonger dans une solution détersive d’où ne ressort plus qu’une feuille blanche et vierge.
Les trois personnages meurent tous avant d’avoir mené à bien ce projet, Winckler tout d’abord, Bartlebooth ensuite alors qu’il n’en est qu’à son quatre cent trente neuvième puzzle puis enfin Valène.

Le début du roman ne fait guère penser à une fiction romanesque, on serait plus enclin à penser qu’il s’agit là d’un essai scientifique ou d’une réflexion théorique sur le thème du puzzle ou du jeu.
L’auteur se lance d’entrée dans une réflexion sur la technique du puzzle et plus précisément sur la place du joueur (Métaphore possible de l’homme) ainsi qui sur celle du faiseur de puzzle (Dieu/puissance supérieure qui commande et détermine chaque geste des hommes). Perec fait preuve ici d’un certain fatalisme puisque, selon lui, rien ne semble complètement libre.

« Fils unique, j’ai longtemps eu un frère ». C’est sur cette phrase laconique et ambiguë que s’ouvre le roman de Philippe Grimbert, Un secret. La première phrase, énigmatique, donne le ton du livre à venir. Il s’agit donc d’un narrateur qui dans son enfance s’imagine un double, compagnon de jeu meilleur et plus fort. L’histoire de la famille semble sans ombre jusqu’au jour où une révélation va éclairer le passé des parents, divulguer des secrets murés dans le silence familial, et par la même ceux d’une époque bouleversée par la guerre.
Le narrateur/auteur puisqu’il avoue porter le nom de Grimbert n’apparaît que sous la forme du « je ». Il se replonge dans ses souvenirs et dans cette « fable » de l’enfance où il s’imaginait un frère, invisible mais doué de toutes les qualités et aptitudes physiques qui lui faisaient à lui si cruellement défaut. Si le double est un héro aux forces décuplées, le narrateur est un enfant ultrasensible, solitaire, faible et mélancolique « Je pleurais sitôt ma lampe éteinte, j’ignorais à qui s’adressaient ces larmes qui traversaient mon oreiller et se perdaient dans la nuit ». On pense ici au jeune Marcel dans La Recherche, profondément émotif et sujet dans toute son enfance aux traumatismes du coucher. Tous deux partagent aussi une constitution physique frêle, presque maladive, ont quasiment le même âge quand s’ouvre le roman, soit une dizaine d’années et éprouvent un amour possessif et excessif pour leur mère.

C’est tout d’abord dans le nom que prend racine le secret de la famille, celui d’une judéité refoulée. Ainsi par la bouche du narrateur confronté aux questions de ses camarades et de son entourage, on apprend que deux lettres ont effacé du nom de famille les traces de l’origine juive de la famille transformant Grinberg en Grimbert « Grinberg sera lavé de ce « n » et de ce « g », ces deux lettres porteuses de mort ». Le baptême aussi est là pour radier une appartenance dangereuse, voire perçue comme honteuse « (mon baptême) un rempart entre la colère du ciel et moi. Si par malheur la foudre devait de nouveau se déchaîner, mon inscription sur les registres de la sacristie me protégerait ».
D’autres Juifs feront ainsi un choix similaire pour échapper à la répression et rester en vie alors que les déportations lors de la seconde guerre mondiale sévissent. L’auteur maintenant reconnu Irène Némirovsky persécutée par le gouvernement de Vichy se convertit avec sa famille au catholicisme – ce qui hélas ne l’empêchera pas d’être arrêtée et déportée le 13 juillet 1942 à Auschwitz où elle meurt un mois plus tard.

Les grands-parents paternels et maternels du narrateur sont tous des émigrés, du côté paternel Joseph et Caroline viennent de Roumanie et du côté maternel André et Martha de Lituanie. Les uns tiennent un commerce que reprendra ensuite le père du narrateur, Maxime, tandis que Martha, couturière, assure seule l’éducation de sa fille Tania et mère du narrateur. André, violoniste désabusé les quitte alors que Tania est encore enfant. La famille du narrateur se compose encore d’un oncle et d’une tante, frère et sœur de Maxime, et de Louise enfin, amie et confidente de toujours. Louise exerce la profession de kinésithérapeute/masseuse et joue volontiers le rôle d’infirmière aussi auprès du jeune narrateur avec lequel elle partage mélancolie et solitude.

Tous les deux beaux, forts et athlétiques, Maxime et Tania semblent faits pour s’entendre et s’aimer. Ainsi le narrateur s’imagine l’idylle de ses parents comme la suite logique d’une attirance réciproque. Tout le second chapitre du livre développe cette première histoire, celle que s’est créée l’enfant au cours du temps et qui sera ensuite balayée après les révélations faites par Louise lorsque le narrateur atteint l’âge de quinze ans. L’attirance des parents, certes immédiate et partagée, remonte en réalité au premier mariage de Maxime. Le jour de ses noces avec Hannah, Maxime est présenté à la belle-sœur de sa femme et en tombe de suite amoureux « Tania est la plus belle femme que Maxime ait jamais vue (…) sa poitrine se déchire (…) l’éclat de cette femme lui brise le cœur » imagine alors le narrateur dans cette seconde histoire réinventée des débuts. Tania, mariée à Robert, le frère de Hannah n’est aussi pas insensible à ce nouveau beau-frère qui « soutient son regard une seconde de trop » mais elle cherche néanmoins à l’éviter après son mariage, mal à l’aise devant le désir qui les pousse l’un vers l’autre. De son mariage Maxime a un fils : Simon, beau, fort et sportif comme lui et dont il est fier. Les années passent, Hannah réalise avec effroi l’attirance de son mari pour Tania « Elle connaît suffisamment son mari pour y lire un désir fou, une fascination qu’il ne songe même pas à dissimuler. Jamais il ne l’a regardée ainsi ». Puis la guerre arrive, stigmatisant de plus en plus les Juifs ; les rafles commencent à sévir et alors que Simon a huit ans la famille décide de se réfugier en zone libre. Maxime et Georges, mari de sa sœur Esther, partent en reconnaissance et arrivent sans encombre à Saint Gaultier, petit village situé en zone libre, où doit bientôt les rejoindre le reste de la famille. Une lettre de Maxime à Hannah lui contant l’arrivée de Tania (dont le mari est parti pour la guerre) la bouleverse et déclenche le drame à venir. Alors qu’Hannah, Simon, Louise et Esther s’apprêtent à franchir la ligne, la police les arrête et contrôle leur identité; Hannah en proie à une jalousie dépressive est prise de folie et montre ses vrais papiers, révélant son identité juive. « Hannah la timide, la mère parfaite, s’est transformée en héroïne tragique, la fragile jeune femme est soudain devenue une Médée, sacrifiant son enfant et sa propre vie sur l’autel de son amour blessé ». Simon et Hannah sont alors déportés et mourront dans les camps.

Note : Selon la légende, Médée, fille du roi de Colchique sur les bords de la mer Noire, joue un rôle crucial dans le cycle des Argonautes. Elle est le type même de la femme fatale, conduite au pire par sa passion pour Jason. Elle l’aide tout d’abord dans la conquête de la Toison d’or et n’hésite pas pour ce faire à tuer son jeune frère en le dépeçant et le faisant jeter à la mer pour que son père arrête sa course et lui rende les hommages dus au mort. En échange de son aide, Jason promet à Médée le mariage, mais après dix ans ensemble il la répudie pour se fiancer à Glauke, la fille de Créon. Folle de rage et de jalousie, Médée tue sa rivale en lui offrant une parure de mariage qui la brûle elle et son père, puis enfin et surtout elle tue par vengeance les deux fils qu’elle a eus avec Jason.
Le personnage de Médée a inspiré de nombreux auteurs ; on pense à Ovide, Sénèque, Euripide mais aussi bien plus tard Corneille, Franz Grillparzer ou encore Anouilh. Elle reste la figure emblématique de la femme abandonnée et de l’héroïne passionnée, être violent et entier, prête à toutes les fureurs meurtrières pour venger son amour bafoué.

La tragédie consumée, Tania et Maxime inéluctablement se retrouvent. Ils se marient puis donnent naissance au narrateur, portrait très éloigné de Simon et d’eux-mêmes puisque dès le début « C’est un enfant fragile qu’il faut arracher à la mort ».
Bouleversé par les révélations de Louise le narrateur refait le chemin de la rencontre de ses parents (chapitre trois et quatre) et comprend que ce double imaginaire de son enfance n’était autre que son frère, Simon, mort quelques années plus tôt et dont il avait un jour retrouvé la peluche au grenier – petit chien en peluche oublié dans le café d’où sa mère et lui seront emmenés. Simon, tel un fantôme, hante l’enfance du narrateur; il s’agit d’un corps à corps funeste dont seul le narrateur pourra sortir vivant (Il tue en quelque sorte le frère pour pouvoir exister). Une fois adulte, le narrateur apprendra le sort final de ces morts : Hannah et Simon gazés à Auschwitz juste après leur arrivée, Robert mort dans un stalag du typhus, les grands-parents tous décimés dans les camps. Dans son histoire personnelle forte et douloureuse le narrateur découvre sa vocation, la philosophie et la psychanalyse « Délivré du fardeau qui pesait sur mes épaules j’en avais fait une force, j’en ferais de même avec ceux qui viendraient à moi ». C’est lui qui bien plus tard libère son père de son secret lui révélant les détails sur la fin de sa première femme et de son fils. Celui-ci ne supportera cependant pas le poids de la culpabilité et la décrépitude de sa femme handicapée après une attaque cérébrale et se suicidera avec elle en se jetant du balcon du salon « pour un ultime plongeon ».

L’épilogue qui suit les cinq chapitres du livre éclaire les motifs et objectifs du narrateur qui l’ont poussé à la rédaction du roman. Alors que le narrateur visite avec sa fille adolescente le parc du château près de chez lui, il découvre un cimetière de chiens, animaux ayant appartenu au propriétaire du château, respectueusement et affectueusement enterrés dans le parc, immortalisés par une inscription et une date. Ironie et paradoxe suprêmes, ce même propriétaire, le comte de Chambrun, était aussi le mari de la fille de Laval, antisémite notoire et responsable de la déportation puis de la mort de milliers de Juifs. Le comte d’ailleurs n’était pas seulement le beau-fils de Laval mais aussi un avocat célèbre et son plus fervent défenseur.
C’est lors de cette visite que germe pour le narrateur/auteur l’idée du livre et la volonté de rendre à son frère ce que l’histoire lui a refusé « Devant ce cimetière, entretenu avec amour par la fille de celui qui avait offert à Simon un aller simple vers le bout du monde, l’idée de ce livre m’est venue (…) ce livre serait sa tombe ».

Les échos aux autres romans d’Ernaux sont fréquents dans Les années. Allusions à d’autres récits, roman dans le roman, ils établissent le lien entre les différentes époques que traverse le narrateur « elle », ce double flou de l’auteur. Chaque passage sélectionné plus bas reprend un thème développé plus amplement dans l’œuvre d’Ernaux et se propose de donner un éclairage supplémentaire sur ces pans de roman à peine évoqués et qui pourtant contribuent à tisser la trame du livre. Les incursions dans l’histoire individuelle voire intime du narrateur brossent au long des pages le portrait du personnage central, ballotté par son temps et l’Histoire d’une époque.

Une femme et Les armoires vides:
Une femme traite de la maladie puis de la mort de la mère, Les armoires vides du mal-être de l’auteur et de sa déchirure sociale.

La première image décrite dans Les années reprend le portrait de la mère, campée dans Une femme et dans Les armoires vides. L’image est volontairement choquante, celle d’une femme saisie au moment où elle urine derrière le café dont elle est la gérante « la femme accroupie qui urinait en plein jour derrière un baraquement servant de café, en bordure des ruines, à Yvetot, après la guerre, se reculottait debout, jupe relevée, et s’en retournait au café ». (p. 11)

Aparté : Yvetot, petite ville de Normandie, non loin de Rouen, rappelle Flaubert dans Madame Bovary. C’est là qu’est commandée l’exubérante pièce montée servie à la noce d’Emma et de Charles.

« Cette dame majestueuse, atteinte d’Alzheimer, vêtue d’une blouse à fleurs comme les autres pensionnaires de la maison de retraite, mais elle, avec un châle bleu sur les épaules, arpentant sans arrêt les couloirs, hautainement, comme la duchesse de Guermantes au bois de Boulogne »(p. 12)

« Elle traîne (…) veillant à ne pas transgresser la rigoureuse loi maternelle de l’heure (« quand je dis telle heure, c’est telle heure, pas une minute de plus »). (p.56) – On note notamment l’utilisation assez fréquente du discours direct pour introduire les propos des parents « Si tu avais eu faim pendant la guerre tu serais moins difficile ». (p. 64)

« On préférait ne pas parler des maladies nouvellement apparues qui n’avaient pas de remèdes. Celle au nom germanique, Alzheimer, qui hagardisait les vieux et leur faisait oublier les noms, les visages » (p. 153)

« Les moments importants de son existence actuelle sont les rencontres avec son amant l’après-midi dans une chambre d’hôtel rue Danielle-Casanova et les visites à sa mère à l’hôpital, en long séjour » (p. 158)

Une passion simple et Se perdre :
Les deux romans sont sur le thème de la relation amoureuse et de la sexualité.
« Le latin, l’anglais, le russe apprit en six mois pour un soviétique et il n’en restait que da svidania, ya tebia lioubliou karacho » (transcription du russe pour au revoir, je t’aime, merci).

« Les moments importants de son existence actuelle sont les rencontres avec son amant l’après-midi dans une chambre d’hôtel rue Danielle-Casanova (…) elle somnole après l’amour, imbriquée dans son corps massif à lui, avec le bruit des voitures en fond» (p. 157)

La honte
Sur la violence familiale et le milieu social

« La scène entre ses parents, le dimanche avant l’examen d’entrée en sixième, au cours de laquelle son père a voulu supprimer sa mère en l’entraînant dans la cave près du billot ou la serpe était fichée » (p.58).

L’événement :
Sur le thème de l’avortement clandestin subi par le narrateur/auteur

« Faute d’avoir eu peur à temps dans la pinède ou sur le sable de la Costa Brava, le temps s’arrêtait devant un fond de culotte toujours blanc depuis des jours. Il fallait faire passer d’une façon – en Suisse pour les riches – ou d’une autre – dans la cuisine d’une femme inconnue sans spécialité, sortant une sonde bouillie d’un fait-tout ». (p. 82).

« On avait été si seule avec la sonde et le sang en jet sur les draps » (p. 111)

« Dans quelques mois, l’assassinat de Kennedy à Dallas la laissera plus indifférente que la mort de Marilyn Monroe l’été d’avant, parce que ses règles ne seront pas venues depuis huit semaines. ». (p.89)

La place :
Sur la mort soudaine du père

« Dans l’insoutenable de la mémoire, il y a l’image de son père à l’agonie, du cadavre habillé du costume qu’il n’avait porté qu’une seule fois, son mariage à elle, descendu dans un sac plastique de la chambre au rez-de-chaussée par l’escalier trop exigu pour le passage d’un cercueil » (p. 122).

La femme gelée
Sur la femme dans le couple et la difficulté d’être à deux au quotidien

« Au moment même où elle fait ce constat, elle sait qu’elle n’est pas prête à renoncer à tout ce qui ne figure pas dans ce journal intime, cette vie ensemble, cette intimité partagée dans un même endroit, l’appartement qu’elle a hâte de retrouver, les cours finis, le sommeil à deux, le grésillement du rasoir électrique le matin, le conte des Trois Petits Cochons le soir, cette répétition qu’elle croit détester et qui l’attache » (p. 100)

« Dans ce huis clos l’air libre, momentanément débarrassée du souci multiforme dont son agenda porte les traces elliptiques – changer draps, commander rôti, conseil de classe, etc. – et de ce fait livrée à une conscience exacerbée, elle n’arrive pas (..) à se déprendre de sa douleur conjugale, boule d’impuissance, de ressentiment et de délaissement » (p.141)

L’usage de la photographie
Sur la photographie, les relations sexuelles et la maladie (cancer).

»C’est une sensation (…) qui l’a conduite au travers des années, à être ici, dans ce lit avec cet homme jeune (…) se retrouvant à cinquante-huit ans près d’un homme de vingt-neuf ans » (p. 205)

« Dans cet entre-deux d’une naissance certaine et de sa mort possible, la rencontre d’un homme plus jeune dont la douceur et le goût pour tout ce qui fait rêver, les livres, la musique, le cinéma, l’attirent – hasard miraculeux qui lui offre l’occasion de triompher de la mort par l’amour et l’érotisme » (p. 235)

L’occupation
Sur la jalousie amoureuse

« Une jalousie vis-à-vis de la nouvelle compagne d’âge mûr du jeune homme, comme si elle avait besoin d’occuper le temps libéré par la retraite – ou de redevenir jeune grâce a une souffrance amoureuse qu’il ne lui avait jamais procurée lorsqu’ils étaient ensemble, jalousie qu’elle a entretenue a la manière d’un travail pendant des semaines, jusqu’à ne plus vouloir qu’une chose, en être débarrassée » (p. 234)

Le carnet de bord ou les notes éparses prises par Yourcenar pendant et après la rédaction d’Hadrien permettent d’expliquer son objectif « je me suis plu à faire et à refaire ce portrait d’un homme presque sage », sa démarche, son souci de véracité dans le texte et son cheminement d’écriture. La qualité des notes s’apparentent au style du roman, même pureté de phrases, emploi de subjonctifs, et de phrases pivots – charnières sur lesquelles s’enchâssent le texte.

On comprend alors les motivations qui l’ont poussée à délaisser son texte alors qu’elle n’avait que vingt-six ans pour le reprendre ensuite à quarante ans passés « j’étais trop jeune. Il est des livres qu’on ne doit pas oser avant d’avoir dépassé quarante ans (…) il m’a fallu ces années pour apprendre à calculer exactement les distances entre l’empereur et moi ». Seule phrase qui selon Yourcenar subsiste à la rédaction initiale « Je commence à apercevoir le profil de ma mort ». La technique imaginée à l’époque reste la même, une lettre à la première personne et sans aucun dialogue ; les mémoires d’un homme vieillissant au passé riche en couleurs, assagi par les années, contemplatif et serein devant la mort qui approche. Les dialogues sont évincés au profit d’un long monologue.

Il s’agit là de mémoires donc introspectives et non d’un journal, pris sur le vif, puisque selon Yourcenar un homme d’action ne tient pas de journal – activité trop contemplative « Ceux qui auraient préféré un journal d’Hadrien à des Mémoires d’Hadrien oublient que l’homme d’action tient rarement de journal : c’est presque toujours plus tard, du fond d’une période d’inactivité, qu’il se souvient, note, et le plus souvent s’étonne ».

Le roman s’impose par sa psychologie alliée à une démarche historique permanente « Un pied dans l’érudition, un autre dans la magie, ou plus exactement, et sans métaphore, dans cette magie sympathique qui consiste à se transporter en pensées à l’intérieur de quelqu’un ». L’histoire ne prend sens que dans un temps retrouvé, seul à même de cristalliser et fixer les événements, capable de prendre possession d’un monde extérieur »– Référence directe à Proust pour qui le temps ne prend sens qu’à travers le processus de réappropriation (symbole de l’art par excellence).

D’autres auteurs se sont frottés à cet exercice et ont fourni une entrée romanesque dans l’histoire ou ont donné une approche historique au roman. L’exemple le plus proche est probablement celui de Flaubert dans Salammbô, qui eut l’idée de ressusciter un épisode peu connu de l’histoire de Carthage. Par ses recherches, son souci de l’exactitude documentaire (encore plus flagrant dans Bouvard et Pécuchet avec la lecture de milliers de livres avant la rédaction du roman), sa vive imagination et la pureté de son style (rappelons le zèle employé par l’auteur pour peaufiner son texte), Flaubert a su rendre l’atmosphère du temps, d’une ville au carrefour de la civilisation et de la barbarie, avec tous ses contrastes.

Quelques mots enfin dignes d’être relevés dans ces notes sur le personnage central après Hadrien, Antinoüs, amant de l’empereur, visage emblématique en esthétique, reproduits à l’excès au cours du temps « portraits d’Antinoüs : ils abondent, et vont de l’incomparable au médiocre (…) exemple, unique dans l’antiquité, de survivance et de multiplication dans la pierre d’un visage qui ne fut ni celui d’un homme d’Etat ni celui d’un philosophe, mais simplement qui fut aimé ».

Camée d’après la gemme de Marlborough représentant Antinoüs (Italie par un graveur inconnu de la seconde moitié du 18e siècle) – St Petersburg, Musée de l’Hermitage

« De tous les objets encore présents aujourd’hui à la surface de la terre, c’est le seul dont on puisse présumer avec quelque certitude qu’il a souvent été tenu entre les mains d’Hadrien ».
Enfin je terminerai par le rappel des vers de John Keats extraits de Ode on a Grecian Urn en écho au passage de Yourcenar sur « l’admirable vase, retrouvé à la villa Adriana et placé aujourd’hui au Musée des Thermes, où une bande de hérons s’éploie et s’envole en pleine solitude dans la neige du marbre ».
«Beauty is truth, truth beauty,–that is all
Ye know on earth, and all ye need to know».

Animula Vagula Blandula constitue la première partie des Mémoires d’Hadrien et met en place la technique narrative du roman « Mon cher Marc », lettre testament de l’empereur Hadrien à Marc Aurèle, son fils adoptif alors âgé de dix-sept ans « je ne m’attends pas à ce que tes dix-sept ans y comprennent quelque chose ».
Le discours commence par le « je » du narrateur « je suis descendu ce matin chez mon médecin Hermogène » roman à la première personne introduisant le lecteur au plus près des pensées du personnage (sentiment de proximité voire d’intimité). Rappelons que le titre de cette partie se réfère au propre poème d’Hadrien Animula vagula blandula – mélange subtil donc entre réalité et imagination.

La plupart des grands thèmes développés ensuite dans le roman sont abordés ici : la maladie, ses servitudes et implications « méditation écrite d’un malade qui donne audience à ses souvenirs » , l’homme face à la sagesse et la mort « Ma marge d’hésitation ne s’étend plus sur des années mais sur des mois (…) je commence à apercevoir le profil de ma mort », l’amour « l’un des points de rencontre du secret du sacré », la chasse ou la guerre « j’ai peine à ne pas me laisser aller à d’interminables histoires de chasse ».

Profondeur et beauté du texte apparaissent de suite à la lecture dans le choix du vocabulaire et l’emploi du registre de langue soutenue « après m’être dépouillé de mon manteau », dans les expressions à valeur poétique « je commence à apercevoir le profil de ma mort » ou encore dans l’emploi des temps conjugués et maintenant inusités tels que le subjonctif imparfait « Ai-je jamais obtenu qu’un homme en fît autant ? (p. 14) ou le conditionnel passé deuxième forme « j’eusse opté» .

Hadrien a « soixante ans ». il est malade du cœur « hydropisie » (ou épanchement de liquide, œdème); il souffre de fatigue, de suffocation « mes jambes enflées ne me soutiennent plus (…) Je suffoque » et d’insomnie « De tous les bonheurs qui lentement m’abandonnent, le sommeil est l’un des plus précieux, des plus communs aussi ».
Hadrien réfléchit au symptôme de l’insomnie, ses raisons et conséquences, cette « obstination maniaque de notre intelligence à manufacturer des pensées, des suites de raisonnements, des syllogismes et des définitions bien à elle, son refus d’abdiquer en faveur de la divine stupidité des yeux clos ou de la sage folie des songes».

On pense ici à Homère dans l’odyssée « car le sommeil, ayant fermé leurs paupières, fait oublier à tous les hommes les biens et les maux”.
Le sommeil vu comme « frère de la mort » est une image commune dans la littérature, ayant ses racines dans la mythologie grecque. Thanatos personnifie la mort, il est le fils de la nuit. Son frère jumeau est Hypnos, le sommeil. Il possède le pouvoir absolu d’endormir aussi bien les hommes que les dieux. Hypnos est le père de Morphée, dieu des songes, qui apporte le rêve aux dormeurs.

Aparté ci-dessous sur le thème du sommeil et de la mort au travers de la poésie et de la peinture.

Morphine

Groß ist die Ähnlichkeit der beiden schönen
Jünglingsgestalten, ob der eine gleich
Viel blässer als der andre, auch viel strenger,
Fast möcht ich sagen viel vornehmer aussieht
Als jener andre, welcher mich vertraulich
In seine Arme schloß — Wie lieblich sanft
War dann sein Lächeln und sein Blick wie selig!
Dann mocht es wohl geschehn, daß seines Hauptes
Mohnblumenkranz auch meine Stirn berührte
Und seltsam duftend allen Schmerz verscheuchte
Aus meiner Seel — Doch solche Linderung,
Sie dauert kurze Zeit; genesen gänzlich
Kann ich nur dann, wenn seine Fackel senkt
Der andre Bruder, der so ernst und bleich. —
Gut ist der Schlaf, der Tod ist besser — freilich
Das beste wäre, nie geboren sein.

Heinrich Heine (1797-1856)

Sleep and his brother death
Just ere the darkness is withdrawn,
In seasons of cold of heat,
Close to the boundary line of Dawn
These mystical brothers meet.
They clasp their weird and shadowy hands,
As they listen each to each
But never a mortal understands
Their strange immortal speech

William Hamilton Hayne (1856–1929)

Sleep and his half brother death par John William Waterhouse, peintre britannique, 1849-1917 (collection privée)

La maladie et l’approche de la mort entraînent une réflexion de l’empereur sur sa vie, ses actes et ses conséquences « je compte sur cet examen des faits pour me définir, me juger peut-être, ou tout au moins pour me mieux connaître avant de mourir ». Pour ce faire Hadrien dit avoir recourt à trois moyens : « l’étude de soi » (et principe même de l’introspection qu’il poursuit dans sa lettre à Marc), « l’observation des hommes » et enfin « les livres » – chaque méthode n’étant pas sans risques et dangers.
Cependant, c’est avec lucidité et honnêteté qu’Hadrien refait le parcours des années passées et remet en cause sa condition d’homme de pouvoir et de demi-dieu. Comment ne pas d’ailleurs se sentir un homme tout simplement face à l’expérience de la finitude et de la maladie ? « Il est difficile de rester empereur en face d’un médecin, et difficile aussi de garder sa qualité d’homme ».

Homme d’action proche du peuple, Hadrien au cours de sa vie se distingue par son amour de la simplicité et de la frugalité, si loin de l’excès romain en usage « Manger un fruit, c’est faire entrer en soi un bel objet vivant, étranger, nourri et favorisé comme nous par la terre ; c’est consommer un sacrifice ou nous nous préférons aux choses ». Simple mais néanmoins toujours emprunt de sensualité il précise avoir été «sobre avec volupté ».

La dichotomie entre le corps et l’esprit est toujours présente dans le texte, face à la maladie (esprit pris au piège d’un corps) mais aussi face à l’amour « ce jeu mystérieux qui va de l’amour d’un corps à l’amour d’une personne », où « chaque parcelle d’un corps se charge pour nous d’autant de significations bouleversantes que les trais d’un visage (…), qu’un seul être (…) nous hante comme une musique et nous tourmente comme un problème ; qu’il passe de la périphérie de notre univers à son centre, nous devienne enfin plus indispensable que nous-mêmes, et l’étonnant prodige a lieu, où je vois bien davantage un envahissement de la chair par l’esprit qu’un simple jeu de la chair ». Envahissement ou envoûtement qu’Hadrien explorera dans sa relation à Antinoüs, passion pleinement révélée par la mort sacrificielle et prématurée de ce dernier en l’honneur d’Hadrien.

C’est par la voix même de l’empereur Hadrien que Yourcenar décide de commencer son roman Les mémoires d’Hadrien reprenant une de ses poésies «Animula vagula blandula ». Cette poésie servira également d’épitaphe à l’empereur.
« Animula vagula, blandula,
Hospes comesque corporis,
Quae nunc abibis in loca
Pallidula, rigida, nudula,
Nec, ut soles, dabis iocos »
P. Aelius Hadrianus, Imp.
Yourcenar nous livre sa traduction à la fin du roman du roman « Petite âme, âme tendre et flottante, compagne de mon corps, qui fut ton hôte, tu vas descendre dans ces lieux pâles, durs, et nus, où tu devras renoncer aux jeux d’autrefois.».

Marguerite Yourcenar est née Marguerite de Crayencour, le 8 juin 1903 à Bruxelles (Belgique). Sa mère meurt des suites d’une fièvre puerpérale et Marguerite est élevée par des nourrices et bonnes alors que son père voyage à travers le monde. L’anagramme Yourcenar deviendra son nom officiel lorsqu’elle prend la nationalité américaine en 1947.
A l’instar de son père, aristocrate cultivé et grand lecteur, Marguerite lit sans relâche et découvre très jeune des livres qui scandalisent l’entourage de la famille : Huysmans, Tolstoï, d’Annunzio, Romain Rolland etc. Elle étudie l’anglais, le latin, le grec et l’italien. Une grande complicité se noue à l’adolescence entre le père et la fille, complicité qui les unira jusqu’à la mort de celui-ci. Ils ont coutume de lire ensemble, à haute voix « tout Shakespeare, tout Tolstoï pas mal de Dostoïevski : Virgile en latin, Homère en grec ». Marguerite commence à écrire à seize ans, c’est à cette époque qu’elle décide de devenir écrivain. Elle voyage beaucoup et ces « projets de la vingtième année », comme elle les nommait, alimenteront toute son œuvre à venir.
Après quelques années de voyages, notamment en Italie, Autriche et Grèce mais aussi quelques années de dissipation, dans l’alcool, les relations amoureuses avec hommes et surtout femmes, Marguerite se met à écrire et traduire (Elle traduira entre autres Les Vagues de Virginia Woolf). En 1937 elle fait la connaissance de la grande passion de sa vie : Grace Frick, une Américaine de son âge. Elles entament de nombreux voyages ensemble et s’installent finalement aux Etats-Unis où elles vivront jusqu’à la mort de Grace en 1979 et celle de Marguerite le 17 décembre 1987 à quatre-vingt-quatre ans. Notons que Grace traduira en anglais Les Mémoires d’Hadrien.

Les principaux romans et nouvelles de Yourcenar sont : Les mémoires d’Hadrien, Alexis ou le traité du vain combat le coup de grâce, L’œuvre au noir, Anna, Soror, Un homme obscur une belle matinée. Yourcenar est reçue à l’Académie française en janvier 1981. C’est la première femme académicienne. Double voire triple victoire sachant que Yourcenar est aussi une lesbienne affichée et a fait le choix de la nationalité Américaine.

Les Mémoires d’Hadrien sont le fruit d’un long mûrissement. La genèse du livre date des années vingt puisque Yourcenar en commence à vingt-six ans la rédaction. Elle s’y remettra ensuite en 1949 soit à l’âge de quarante-six ans. Elle redécouvre au milieu de vieux papiers dans une valise qui lui arrive de Suisse aux Etats-Unis où elle réside avec son amie Grace Frick (sur l’île des Monts-Déserts) quelques feuillets jaunis, dactylographiés, commençant par « Mon cher Marc ». Depuis 1937, elle n’avait plus travaillé à ce projet trop vaste, dont le ton ne lui avait pas paru « juste » à l’époque. C’est alors la symbiose complète avec son personnage et trois ans lui permettront de donner naissance aux Mémoires d’Hadrien. Questionnée lors d’un entretien Yourcenar déclarait s’être imprégnée « complètement du sujet jusqu’à ce qu’il sorte de terre, comme une plante soigneusement arrosée ». Finalement publié en décembre 1951, le succès du livre passe toute attente.

Le livre est l’autobiographie fictive de l’empereur Hadrien rédigée sous forme de monologue (aucun dialogue dans le roman).
Hadrien, vieux, malade et solitaire, fait le bilan de sa vie et se confie dans une longue lettre à son petit fils adoptif Marc Aurèle passant en revue ses souvenirs, bonheurs, plaisirs, passions, rêves, défaites et erreurs.
L’homme apparaît alors comme un homme d’état (empereur), un homme d’action, un administrateur, un poète, un architecte, un protecteur des arts et des lettres, un voyageur, un amant passionné ou bien encore comme un homme religieux.

Hadrien est une figure complexe aux multiples facettes que l’auteur a su rendre humaine et vivante. Profondeur, humanisme et intemporalité caractérisent cette œuvre.

Note historique : Hadrien est né en 76 à Italica en Bétique (Espagne). Il est mort en 138 dans sa demeure. Il succède à son père adoptif Trajan en 117. Parmi ses constructions les plus connues on compte :
• le temple de Vénus et de Rome
• le Panthéon
• son propre mausolée – aujourd’hui château saint Ange
• le mur d’Hadrien
• les arènes de Nîmes
• le pont du Gard

La visite de la villa Adriana à Tibur (Tivoli) sera le point de départ ou l’« étincelle » qui poussera Yourcenar dans sa vingtième année à entamer une œuvre sur l’empereur Hadrien.

Note littéraire : Héritage classique et référence à l’Antiquité dans Les mémoires d’Hadrien, que partagent d’autres auteurs du 20e siècle tels que :
• Camus Le mythe de Sisyphe (1942) et Caligula (1934)
• Sartre Les mouches (1943)
• Cocteau Orphée (1926) Antigone (1928) et La machine infernale (1938)
• Giraudoux Amphitryon 38 (1929) La guerre de Troie n’aura pas lieu (1935) et Electre (1937)
• Anouilh Eurydice (1941) Antigone (1944)
• Supervielle Orphée (1946)

La rencontre, perçue sous l’angle du coup de foudre, met en lumière les différences et similitudes patentes entre Bouvard et Pécuchet. Tel Don Quichotte et Sancho Panca tout dans leur apparence physique les oppose. L’un est grand, sec, Bouvard ; l’autre est petit, plus rond. Bouvard a les traits enfantins « cheveux blond » « boucles légères » « yeux bleuâtres » « visage coloré » alors que Pécuchet a les traits durs « mèches garnissant son crâne élevé étaient plates et noires », l’air « sérieux ». Bouvard a un tempérament expansif, communicatif, son tempérament, « confiant, étourdi, généreux » Il rit volontiers. L’autre en revanche est renfermé et taciturne « discret, méditatif, économe ». A ce propos le film réalisé par Jean-Daniel Verhaeghe joue parfaitement sur ces différences dans le portrait des deux personnages, Bouvard est interprété par Jean-Pierre Marielle et Pécuchet par Jean Carmet.

Malgré toutes ces différences, ils se découvrent de nombreux points communs, ils sont du même âge, quarante-sept ans, sont employés de bureau et plus précisément copistes « ils faillirent s’embrasser par dessus la table en découvrant qu’ils étaient tous les deux copistes ». Bouvard travaille « dans une maison de commerce », Pécuchet au « Ministère de la Marine ». Ils vivent tous les deux seuls; Bouvard est veuf et Pécuchet est célibataire. Ils semblent aussi partager certaines manies de vieux garçons, ayant inscrit leurs noms respectifs dans leurs chapeaux « Tiens, nous avons eu la même idée, celle d’inscrire notre nom dans nos couvre-chefs ». A peine la conversation est-elle entamée qu’ils réalisent à quel point ils se comprennent et partagent une opinion semblable « Pécuchet pensait de même », « Bouvard aussi », « leurs opinions étaient les mêmes » « Chacun en écoutant l’autre retrouvait des parties de lui oubliées ».

Les expressions et images employées sont absolument similaires à celles utilisées pour décrire le coup de foudre amoureux ; même magie du moment, sentiment de trouble, désir de contact « Leurs mains étaient jointes », «ils faillirent s’embrasser », « Vous m’ensorcelez, ma parole d’honneur ! ». Ils se rencontrent par un dimanche désoeuvré d’été sur un banc public, se plaisent, se découvrent, se reconnaissent et deviennent aussitôt inséparables. Pour que la rencontre et la magie se prolongent ils décident de dîner ensemble au restaurant, vont ensuite prendre un café dans un autre établissement, l’un accompagne l’autre chez lui et inversement avant de se retrouver le lendemain au bureau de Bouvard, puis à celui de Pécuchet. « Ils finirent par dîner ensemble tous les jours », se promènent et découvrent Paris, visitent des musées, suivent des cours, font lorsqu’ils sont libres des escapades à la campagne et rêvent de changer de vie «La monotonie du bureau leur devenait odieuse ».
Leur rencontre va être déterminante «Ils s’étaient tout de suite, accrochés, par des fibres secrètes », et va changer le cours de leur vie « Ce qu’on appelle le coup de foudre est vrai pour toutes les passions. Avant la fin de la semaine, ils se tutoyèrent. »

Lorsqu’il décrit la relation passionnée qui existe entre Bouvard et Pécuchet Flaubert se moque volontiers de ses personnages. Il faut néanmoins garder en tête le fait que Flaubert lui-même accordait une importance particulière à l’amitié, la portant au dessus de toute autre relation. Il ne croyait pas au mariage, ni aux enfants et est connu pour avoir fait preuve envers ses amis d’une jalousie possessive.
Ce n’est donc pas sans une certaine compréhension ou connivence que Flaubert affirme que « l’union de ces deux hommes était absolue et profonde ».

Quelques mois après la rencontre Bouvard reçoit une lettre qui va décider de leur avenir commun et propulser l’histoire.
L’héritage impromptu est préparé quelques pages avant l’arrivée de la lettre, lorsque Pécuchet visitant l’appartement de Bouvard regarde le portrait du soi-disant oncle de Bouvard et s’exclame « On le prendrait plutôt pour votre père ».
D’ailleurs Bouvard lui-même n’était pas dupe de la situation « le neveu l’avait toujours appelé mon oncle bien que sachant à quoi s’en tenir ».
Pour la première fois depuis le début du roman, Flaubert donne au lecteur une indication de temps en précisant la date à laquelle Bouvard reçoit la lettre du notaire « C’était le 20 janvier 1839 ». Il souligne donc par cette référence au temps l’importance de l’événement à venir.

Le premier évanouissement passé après l’ouverture de la missive, Bouvard se précipite vers le bureau de son ami afin de lui faire partager sa joie « Il courut tout d’une haleine jusqu’au Ministère de la Marine ».
On apprend alors par les propos du notaire le passé du père de Bouvard, ayant eu cet enfant illégitime dans sa jeunesse, s’étant marié sur le tard et ayant eu ensuite deux fils qui l’avaient déçu. A sa mort il décide donc de réparer le passé et de rendre justice à son fils naturel lui léguant «deux cent cinquante mille francs ».

C’est alors que commence une phase de rêve, de préparation pour réaliser leur rêve de toujours ; c’est à dire fuir la ville, la routine du travail et se réfugier à la campagne afin de se vouer à l’étude des idées et de la connaissance.
Mais Bouvard, fidèle à son amitié, promet d’attendre son ami Pécuchet qui doit encore travailler deux années avant de prendre sa retraite. Il cherche donc la demeure idéale, et finit, grâce à son ami Barberou, par la trouver en Normandie dans un village nommé Chavignolles (près de Caen).

Deux individus, copistes de leur métier, se rencontrent par hasard un jour d’été à Paris et se lient d’une violente amitié. L’un d’eux, Bouvard, fait un héritage; l’autre, Pécuchet apporte ses économies et ils quittent ensemble la capitale pour se retirer à la campagne. Ils achètent un manoir à Chavignolles en Normandie et se livrent à la découverte du savoir, se lançant à corps perdu dans une série d’études et d’expériences qui embrassent toutes les connaissances de l’humanité. Leur bonne volonté n’a d’égale que leur incompétence et après avoir essuyé échec sur échec, ils décident de revenir à leur première condition et redevenir copistes.

Bouvard et Pécuchet est l’ultime roman de Flaubert, publié à titre posthume. Flaubert meurt subitement en 1880 à l’âge de cinquante neuf ans d’une hémorragie cérébrale lors de sa rédaction. Le premier titre auquel il avait pensé était Les deux cloportes (cloporte pour individu répugnant et servile). Il l’abandonne assez vite pour Bouvard et Pécuchet, noms des deux personnages centraux. Le roman se présente sous forme de onze chapitres, suivis dans une seconde partie du Dictionnaire des Idées reçues. Le second volume qui devait être le résultat de la copie des personnages ne verra le jour que sous sa forme initiale, sans véritable lien avec le premier volume.

C’est un roman philosophique contenant très peu d’intrigue, ce qui pour une grande part a contribué à déconcerter le public et a engendré une critique controversée. Il reste encore aujourd’hui le roman le moins bien compris et certainement le plus dur d’accès de Flaubert. Son roman le plus connu est Madame Bovary et le concept de « bovarysme » est entré dans l’usage commun au même titre que le « narcissisme », « donjuanisme » ou « sadisme ». Fait preuve de « bovarysme » qui se conçoit autre, se croit mieux que ce qu’il est en réalité (écart de soi à soi, prédilection pour l’imagination).
Flaubert est d’ailleurs l’auteur de peu de romans – par ordre de parution : Mémoires d’un fou, L’Education sentimentale, Madame Bovary, Salammbô, La tentation de Saint Antoine, Novembre et autres textes de jeunesse, Trois Contes (Un cœur simple, Saint Julien l’hospitalier, Hérodias) et enfin Bouvard et Pécuchet.

Bouvard et Pécuchet sont deux anti-héros qui ont soif d’idéal. Ils sont volontairement campés comme des personnages médiocres, soit selon l’auteur «susceptibles du meilleur comme du pire ». Ils veulent comprendre et maîtriser le monde par le savoir et brassent de façon éclectique et arbitraire toutes les sciences, passant du jardinage à l’agriculture, de la chimie à la médecine, de l’astronomie à l’archéologie, de l’histoire à la littérature, de la politique à l’hygiène, du magnétisme à la sorcellerie, de la philosophie à la religion pour enfin se perdre dans les méandres de l’éducation. Flaubert nous fait vivre les échecs répétés de ses deux personnages, montre leur désillusion avant de les renvoyer à leur occupation initiale de copiste. La construction est donc en spirale et la conception du bonheur semble échouer dans la routine et la monotonie d’un travail fastidieux et routinier.

L’Image du copiste, philosophe malgré lui, ou perçu comme tel, évoque celle de Bartleby, the scrivener, nouvelle éponyme de Melville (publiée en 1853). Bartleby, sans raison, refuse de se plier aux ordres de son chef et décline poliment toute demande de celui-ci. La courtoisie de sa réponse en fait une arme d’autant plus redoutable et tranchante « I would prefer not » et lui donne des allures de sage. C’est donc sous une apparente douceur qu’il affirme de façon agressive sa différence et prône une liberté absolue.
Comme Bartleby, Bouvard et Pécuchet sont à la fois comiques et tragiques. Car si les deux compères font preuve d’une bêtise affirmée et cocasse dans toutes leurs démarches, ils n’en restent pas moins remarquables et profondément humains dans leur volonté de se surpasser, dans leur innocence et leur ténacité.

Flaubert insiste sur la médiocrité de ses deux « héros », sur leur naïveté ; il force le trait car son objectif premier est de réaliser l’encyclopédie de la bêtise ou une « encyclopédie critique en farce ». On pense ici aux désirs encyclopédiques de l’époque, communs notamment chez Diderot et Balzac.
A l’origine l’histoire s’inspire d’une nouvelle d’un auteur du 19e aujourd’hui méconnu, Barthélemy Maurice Les Deux Greffiers. Flaubert aurait ensuite passé deux années de recherche, de 1972 a 1974, et lu pas moins de mille cinq cent livres avant de se lancer dans l’écriture.

Son entreprise titanesque est au service de sa vengeance, il attaque ses contemporains, crache sur le bourgeois, « vomit sa haine » ou bien encore et selon ses dires « éjacule sa colère ».

Charlotte et ses deux petits-enfants se retrouvent les soirs d’été après dîner sur le balcon du petit appartement de Saranza, en Russie ; elle leur raconte alors des souvenirs de son enfance française, tissu d’anecdotes, de lectures, de songes, de stéréotypes et de faits disparates qui font ressurgir un monde évanoui, l’« univers englouti » de l’atlantide française. « La France de notre grand-mère telle une Atlantide brumeuse, sortait des flots ». Ce thème de l’Atlantide française deviendra un motif récurrent dans le roman. Rappelons que selon Platon l’Atlantide (Altantis) est une île fabuleuse qui aurait existée il y a environ neuf mille ans dans l’océan Atlantique et qui aurait été engloutie à la suite d’un cataclysme.

C’est ici un pays de pure fantaisie, celui d’un créateur: Aliocha et d’une messagère: Charlotte, un produit de l’imagination enfantine. Le balcon de l’appartement est un lieu entre ciel et terre, un endroit flottant, propice à l’envol vers d’autres mondes « balcon suspendu ». Il est vu comme un « balcon volant » à l’exemple du tapis volant dans les contes de fée ou bien encore d’une machine à voyager dans le temps « le balcon tanguait légèrement, se dérobant sous nos pieds, se mettant à planer ». La brève référence à Jules Verne dans les livres évoqués par Charlotte donne le ton et permet de mieux comprendre les lectures qui alimentent l’imaginaire des enfants.
Lieu et atmosphère sont décrits en demi-teinte « brume », « ombre », tout est solennel et empreint de silence « nous nous taisions ». La répétition de « ciel », « étoiles » contribue à créer un monde magique. Charlotte est alors comme une fée qui éveille le narrateur à la beauté de la langue française. Tous les sens sont en éveil: vue « soleil […] étoiles, ciel », odorat « senteurs fortes », toucher « brise » et ouïe à travers le récit de la grand-mère (synesthésie ou association de sensations relevant de domaines perceptifs différents). Le style est poétique « un soleil de cuivre brûlant frôla l’horizon, resta un moment indécis, puis plongea rapidement » et l’emploi du passé simple souligne le caractère littéraire du récit.

Charlotte est perdue dans ses pensées « son regard fondait dans la transparence du ciel » et le français est pour elle comme une tour d’ivoire qui lui permet d’échapper à la banalité de la vie. Elle voyage en pensées, revit ses souvenirs idéalisés alors qu’elle reprise « un chemisier étalé sur ses genoux ». De façon similaire, les mots « Bartavelle et ortolans truffés rôtis » proférés par la sœur du narrateur permettront à celui-ci de transcender le temps et l’espace et de le propulser comme par magie à Cherbourg.

Paris apparaît ainsi en 1910 lors de l’inondation. Qui dit Atlantide dit « eau », l’exemple est donc particulièrement bien choisi puisqu’il traite de l’inondation de Paris et tout le vocabulaire employé renvoie au domaine marin « vagues », « marée », « rivières », « eaux » ; « lacs » et « flots ». Le silence qui règne sur le balcon répond au silence de Paris inondée (image associée à la vue de la steppe – rapprochement commun entre étendue de la steppe russe et surface de la mer).

L’Atlantide française est un mélange d’éléments hétérogènes, de stéréotypes, puisés essentiellement dans la rêverie collective du peuple russe : Paris, art, amour, vin, fromage, tour Eiffel etc. « Tous ces innombrables vins formaient, selon Charlotte, d’infinies combinaisons avec les fromages […] Nous découvrions que le repas, oui, la simple absorption de nourriture, pouvait devenir une mise en scène, une liturgie, un art ».
La France apparaît dans les livres, lors des récitations et lectures de Charlotte. C’est un monde littéraire. Il y a une idée de salut par la littérature et par le maniement d’une langue, le français – La clef qui ouvre la porte de l’Atlantide étant la langue française.
L’Atlantide connaît son propre temps, indépendant du cours de l’histoire. Sa chronologie n’a rien à voir avec la réalité, ex. déluge de Paris au printemps de 1910 apparaît dans le roman comme étant concomitant à la visite du tsar en 1896. La chronologie suit le hasard des remémorations de Charlotte. Il s’agit pour l’auteur d’une initiation (par étapes). Le choix des événements relatés par Charlotte est très subjectif, disparate: histoire de Neuilly (ville natale de Charlotte), visite du tsar et de la tsarine à Paris, mort du président Félix Faure, inondation de Paris, construction de la tour Eiffel, assassinat de Louis d’Orléans par Jean Sans Peur, et le bruit des armes des anarchistes dans les rues de Paris. Les histoires bien réelles aussi et d’importance assurément comme l’Affaire Dreyfus (dans les années 1894-1899) restent en marge du récit de Charlotte.

Pour les enfants l’image précède toujours la perception des mots « Soudain nous nous rendîmes compte que quelqu’un parlait déjà depuis un moment. Notre grand-mère nous parlait ! » Peut-être est-ce simplement parce que cette histoire a déjà été entendue un autre soir ou bien alors parce que, dans le monde magique de l’enfance, l’imagination triomphe toujours. La représentation qu’ils ont de l’Atlantide française est d’ailleurs parfois assez comique. Ainsi Aliocha voit Neuilly en village russe avec des isbas « Neuilly-Sur-Seine était composée d’une douzaine de maisons en rondins. De vraies isbas avec des toits recouverts de minces lattes argentées par les intempéries d’hiver, avec des fenêtres dans des cadres en bois joliment ciselés, des haies sur lesquelles séchait le linge ». Tout le folklore russe est présent « isbas », « télègues », « babouchkas ». Proust y est même imaginé en dandy Russe jouant au tennis « au milieu des isbas »
Ceci dit, que le jeune narrateur essaie de comprendre l’Atlantide française à travers sa réalité russe est un processus normal lié à toute découverte, la première étape de la connaissance étant toujours la comparaison avec ce qu’on a déjà rencontré « La réalité russe transparaissait souvent sous la fragile patine de nos vocables français ».

Mais la francité d’Aliocha provoque chez lui des sentiments contradictoires, elle est à la fois constructive et destructive (Référence plus tard à son adolescence et au rejet de la culture française).
Enfin Aliocha-Makine perd son idéal d’enfance à la découverte de la vraie France (faite de désillusions). Une fois à Paris, déçu, il se retourne vers une autre Atlantide, russe, cette fois « C’est en France que je faillis oublier totalement la France de Charlotte…. » (Paradoxe développé tout au long de la quatrième partie du roman, partie entièrement située en France).

La vision de la France comme de la Russie est faussée.
Les différences culturelles entre les deux pays sont soulignées en permanence et dans tous les domaines : politique, gastronomie, mode, amour etc. La France est clairement idéalisée alors que la Russie paraît très réelle (ébauche en noir et blanc dont Makine lui-même n’est pas dupe).
Notons en conclusion que rêver de la France correspond à une ancienne tradition russe et qu’au 19e siècle la langue française est la langue de l’éducation en Russie, une marque d’appartenance à la haute société ex. Tolstoï, Dostoïevski etc.

Un jeune garçon russe écoute sa grand-mère d’origine française lui conter le Paris de son enfance. Récit et rêves se confondent et font émerger de la steppe sibérienne un continent perdu, La France.
Andreï Makine reçoit en 1995 pour son roman Le testament français à la fois le prix Goncourt et le prix Médicis (jamais vu auparavant). Le roman, vendu en France à plus d’un million d’exemplaires, le consacre comme auteur.
Makine est né en Russie à Krasnoïarsk en Sibérie, le 10 septembre 1957. Il passe un doctorat de lettres à l’Université d’Etat de Moscou Lomonossov et rédige une thèse sur la littérature française contemporaine. Il enseigne ensuite la philosophie à l’Institut Novgorod. En 1987 lors d’un ’échange culturel avec la France il obtient un poste de lecteur dans un lycée et en profite pour demander le droit d’asile politique. Il s’établit à Paris et présente à la Sorbonne une thèse de doctorat sur l’auteur russe Ivan Bounine.

L’auteur vit actuellement à Montmartre dans un petit appartement et possède une cabane « isba » dans les Landes. Il y mène une vie austère, presque ascétique et écrit jusqu’à seize heures par jour. « Lors d’un entretien et en réponse à la question de savoir s’il considérait la pauvreté comme une vertu, il dit: « C’est la liberté par rapport au matériel qui en est une, on peut être très riche, ou très pauvre, et avoir cette vertu. Il y a des clochards mesquins et des clochards généreux ». A côté de son activité d’écrivain il enseigne la littérature russe à l’École normale et à Sciences Po.

De langue maternelle russe Makine a fait le choix du français comme langue d’expression littéraire et c’est dans en français qu’il rédige toute son œuvre. Elle compte à ce jour une douzaine de romans et quelques essais traduits dans une trentaine de langues.
A titre d’anecdote, Makine a dû pour se faire publier en France au tout début des années quatre vingt dix faire croire à l’existence d’un traducteur. C’est donc un pseudo Albert Lemonnier qui traduit ses deux premiers romans : La Fille d’un héros de l’Union soviétique et Confession d’un porte-drapeau déchu. Makine qui ne rédige pas ses romans en russe a cependant dû traduire vers le russe son second roman afin de montrer à l’éditeur le texte « original ».
Si son œuvre est en français, il s’inscrit néanmoins dans la grande tradition du roman russe et la Russie reste la toile de fond de son œuvre. C’est d’ailleurs son appartenance aux deux cultures, russe et française, qui constitue l’originalité de son style littéraire.

Une des questions fondamentales soulevées par le testament français mais aussi par l’oeuvre entière de Makine touche donc à l’identité, à ses fondements, à l’écart entre l’imaginaire et la réalité, aux difficultés de vivre entre deux cultures et entre les langues qui les constituent.
Il est donc intéressant de réfléchir ici à la notion de mutilinguisme (bilinguisme, trilinguisme, etc.) et aux diverses façons d’acquérir une autre langue (culture). Selon les linguistiques il existe quatre modes d’acquisition :
• L’assimilation
La culture d’origine est totalement rejetée au profit de la nouvelle culture, exemple fréquent chez les personnes ayant immigrées aux Etats-Unis au siècle dernier.
• La séparation
La nouvelle culture est totalement ignorée au profit de la culture d’origine, exemple dans certaines parties de Chinatown où la vie peut entièrement évoluée en chinois sans nécessité de parler l’anglais.
• L’intégration
Culture d’origine et nouvelle culture fusionnent, s’enrichissant l’une l’autre.
• La déculturation
Aucune culture n’arrive véritablement à s’asseoir et l’individu se retrouve entre-deux langues, entre-deux mondes.

L’expérience du multilinguisme montre que le monde n’est pas une unité, il y a toujours plusieurs façons d’exprimer un concept, il y a toujours l’idée d’un ailleurs. Cette exercice permet plus aisément la généralisation, l’abstraction (cf. Bakhtine).

Mais la langue n’est pas seulement un système de mots, elle est faite de sons, de références et d’images. « Je sentais que ces paroles simples s’imprégnaient de sons, d’odeurs, de lumières voilées par le brouillard des grands froids » (les paroles alliées ici à plusieurs sens, auditif, olfactif, visuel/ cf. synesthésie).
Evoquer le même mot en russe ou en français entraîne par conséquent des sensations très différentes « [ …] ce reflet dans l’herbe, cet éclat coloré, parfumé, vivant, existait tantôt au masculin et avait une identité crissante, fragile, cristalline imposée, semblait-il, par son nom de tsvetok, tantôt s’enveloppait d’une aura veloutée, feutrée et féminine – devenant « une fleur ».

Chez Makine bilinguisme et double culture ont une fonction artistique. Le français est l’outil littéraire qui lui permet la distanciation. Aliocha/Makine échappe donc à la banalité du quotidien (russe), à sa trivialité grâce à l’emploi du français et la référence culturelle qui en découle. « Nous restions au bout de la file ; hypnotisés par la puissance anonyme de la foule. J’avais peur de lever les yeux, de bouger, mes mains enfoncées dans les poches tremblaient. Et c’est comme venant d’une autre planète que j’entendis soudain la voix de ma soeur – quelques paroles teintées d’une mélancolie souriante : -Te rappelles-tu : Bartavelles et ortolans truffés rôtis ?… […] Je sentis mes poumons s’emplir d’un air tout neuf – celui de Cherbourg – à l’odeur de brume salée, des galets humides sur la plage, et des cris sonores des mouettes dans l’infini de l’océan. […] Tout simplement, l’instant qui était en moi – avec ses lumières brumeuses et ses odeurs marines – avait rendu relatif tout ce qui nous entourait : cette ville et sa carrure très stalinienne, cette attente nerveuse et la violence obtuse de la foule ».
(Bartavelles et ortolans étant des petites perdrix, mets coûteux et goûtés des gourmets)
Tout l’écriture du roman tire sa force de l’interaction entre le russe et le français, de cette double présence linguistique. « C’est dans ses moments-là, en me retrouvant entre deux langues, que je crois voir et sentir plus intensément que jamais ».

Mais c’est un rapport souvent conflictuel, fait de tensions multiples et traversé par des moments d’attraction et de répulsion. Aliocha est tantôt subjugué par le monde français; tantôt dégoûté puis fasciné de nouveau par son appartenance russe.

Pour Makine la langue est capable de définir, créer l’identité. Il est alors intéressant de noter qu’après le succès de son roman Le testament français et sur ordre spécial de François Mittérand, Makine a reçu la nationalité française.
Sur le concept d’identite nationale et de base linguistique, rappelons enfin que la Constitution américaine ne détermine aucune langue comme étant « langue officielle » des États-Unis.

Makine est loin d’être le seul écrivain à avoir fait le choix d’une langue d’expression littéraire différente de sa langue maternelle. Les écrivains bilingues voire multilingues, à cheval entre deux cultures, sont nombreux au 20e siècle. On pense à Samuel Beckett, Elias Canetti, Emile Cioran, Joseph Conrad, Witold Gombrowicz, Julien Green, Eugene Ionesco, Joseph Kessel, Vladimir Nabokov, Jorge Semprun etc…
Questionné sur son identité Nabokok aimait répondre « Je suis un écrivain américain, né en Russie, et formé en Angleterre où j’ai étudié la littérature française avant de passer quinze ans en Allemagne. »