Il est assez rare de nos jours d’entrer dans une salle de cinéma comble, et encore plus de lire le générique de fin sous les applaudissements de l’audience. Ce fut le cas cependant pour le dernier film du réalisateur français Michel Hazanavicius – oui, son nom est difficile à prononcer et se lit en cinq mouvements; il faut prendre son temps.

The Artist, est un hommage au cinéma muet et montre les affres d’un acteur à succès, George Valentin alias Jean Dujardin, se voyant reléguer au vestiaire par l’arrivée du cinéma parlant. Une charmante rencontre, Peppy Miller, actrice en herbe, (interprétée par Bérénice Bejo) joue la carte de la modernité, et ravit rapidement la tête d’affiche tout en devenant secrètement l’ange gardien de Valentin dont elle s’est éprise. Accablé par son déclin, Valentin se refugie dans l’alcool et ne trouve plus secours et réconfort qu’auprès de son chien, fidèle terrier auquel il ne manque que….la parole. L’amour de la belle Peppy sauvera le malheureux artiste de sa dépression et c’est aux sons des claquettes que s’achève le film ou plutôt celui que les deux tournent ensemble.

Dujardin est parfait dans son image de beau ténébreux, et la ressemblance à Clark Gable est confondante. Quant à Bejo elle pétille d’entrain durant tout le film.

On notera quelques beaux passages. Par exemple quand les deux acteurs répètent une scène où il doit incarner un personnage autoritaire et où il succombe à chaque séquence de tournage au charme de la jeune fille. Une autre où c’est elle cette fois qui se glisse en catimini dans sa loge et passe voluptueusement les mains dans sa veste imaginant qu’il l’enlace.

L’intrigue est légère, le propos intéressant et l’hommage vibrant. Un film en noir et blanc, muet, aurait par ailleurs pu rebuter un public habitué aux effets spéciaux et à l’action trépidante. Au lieu de cela, il surprend et rafraîchit. Les clins d’œil ludiques, dans la tradition du cinéma muet, sont plein d’humour et volontiers autocritiques.

Le film précédent d’Hazanavicisus, OSS 117, était une parodie de films d’espionnage. Loufoque il m’avait laissé perplexe ; celui-ci m’a séduite. Je me demande maintenant à quel hommage le réalisateur paiera tribut la prochaine fois.

Mais pour l’heure, qu’on se le dise, The Artistest un divertissement aussi esthétique qu’intelligent.

Pesanteur ou légèreté, un choix entre deux possibles, celui que doivent faire les personnages de Kundera dans L’insoutenable légèreté de l’être. Y a-t-il antinomie entre les deux concepts, et où se situe la valeur morale ? Le roman joue en permanence sur l’ambigüité des notions, et les pôles opposés tels que le bien et le mal, le corps et l’âme. Quelques pages d’introduction rappellent le concept nietzschéen de l’éternel retour et dressent le décor dans lequel évolueront les personnages. Nous n’avons qu’une vie, comment savoir alors si le chemin choisit est le bon, puisqu’il ne nous sera jamais donné de vérifier les autres – toutes ces voies que la vie nous proposaient et que nous avons intentionnellement, ou non, laissé de côté, décidé de ne pas prendre.

Plusieurs couples, un notamment, formé par Tomas et Tereza tisse une histoire d’amour, de fidélité, d’infidélités surtout, et de jalousie. Le tout se déroule sur fond de communisme à l’époque où Prague subit le joug soviétique. 1968, les chars russes avancent ; un système de répression s’instaure et force chacun à choisir son camp, celui des partisans ou celui des réprimés. La neutralité n’existe plus.

Le roman raconte l’insouciance, dans la rencontre de Tereza, la jeune serveuse de province et de Tomas, le chirurgien praguois promu à une belle carrière, dans leur amour ; la frivolité aussi dans les aventures érotiques de ce dernier (ou serait-ce une forme de philosophie libertine afin de mieux s’emparer le monde à travers le corps des femmes ?); il raconte encore la responsabilité dans leur désir de former un couple durable, et le courage dans la volonté de ne pas céder au régime. Rien n’est donné pour acquis, tout se conquiert et l’on passe du lourd au léger et inversement sans que les frontières soient toujours claires.

« Es muss sein » (il le faut), le motif de la phrase de Beethoven, dans le mouvement du dernier quatuor opus 135, devient l’expression favorite de Tomas pour expliquer ce qui le pousse de l’un à l’autre, de sa femme à ses nombreuses maîtresses, « weil einmal ist auch keinmal » (une fois ne compte pas) ainsi que d’un vague engagement politique à une décision ferme qui déterminera son avenir. Jeune chirurgien brillant, il devient laveur de vitres puis enfin conducteur de camions dans un village de campagne.

Si au pays des soviets rien n’est l’œuvre du hasard – l’œil de la police secrète est partout – c’est pourtant grâce à lui ou plus exactement à six hasards consécutifs, savamment orchestrés par le destin, que l’histoire d’amour de Tereza et Tomas voit le jour. La liberté, seule, ensuite dicte leur conduite.

Kundera, Tchèque de naissance, a opté pour la France et la nationalité française ; il n’en reste pas moins baigné depuis l’enfance dans un monde très empreint de culture germanique. L’allemand est souvent utilisé comme référence dans le texte, à travers ses philosophes, ses musiciens, son histoire. Selon l’auteur, l’allemand est « une langue de mots lourds ». Elle épouse ou corrobore la dualité et la contradiction apparente que le roman s’engage à démontrer. Si les mots pèsent lourds ou ont du poids, ils ont donc un impact, de la force et aussi de la valeur. Ce qui alors, de prime abord, pouvait apparaître comme un jugement purement négatif se transforme en positif. Car au fond la pesanteur n’est-elle pas ce qui retient, ce qui empêche l’évaporation – voire la dissipation, du sens et de la vie ?

Une autre métaphore s’impose à mes yeux, celle de la Beauté, avant l’Amour même peut-être. Car la beauté illustre le mieux ces deux concepts ; elle est légère et pesante à la fois « Ô Beauté, monstre énorme, effrayant, ingénu! » disait Baudelaire « Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres ? ».

L’insoutenable Légèreté de l’être a été salué par le public à sa sortie, traduit ensuite dans des dizaines de langues, et enfin a été rendu célèbre par le film du même nom avec Juliette Binoche, alors toute jeune, dans le rôle de Tereza. C’est aussi, avant d’être un magnifique titre et donc une promesse tacite au lecteur, un beau roman et un excellent début de lecture pour les prémisses d’une année à peine née. Sous des aspects de simplicité ou devrais-je dire légèreté, il engage à réfléchir et repenser ce qui nous détermine, nous donne du poids, et en conséquence nous soutient.

Quelques citations glanées au fil de la lecture :

« Ne pouvoir vivre qu’une vie, c’est comme ne pas vivre du tout »

« Le but de l’acte d’amour n’était pas la volupté mais le sommeil qui lui succédait ».

« L’amour ne se manifeste pas par le désir de faire l’amour (ce désir s’applique à une innombrable multitude de femmes) mais par le désir du sommeil partagé (ce désir-là ne concerne qu’une seule femme) »

« Ce qui fait la grandeur de l’homme, c’est qu’il porte son destin comme Atlas portait sur ses épaules la voûte du ciel »

« Pour qu’un amour soit inoubliable, il faut que les hasards s’y rejoignent dès le premier instant comme les oiseaux sur les épaules de saint François d’Assise ».

« La transformation de la musique en bruit est un processus planétaire qui fait entrer humanité dans la phase historique de la laideur totale »

« Les régimes criminels n’ont pas été façonnés par des criminels, mais par des enthousiastes convaincus d’avoir découvert l’unique voie du paradis »

« Il faisait des choses auxquelles il n’attachait aucune importance, et c’était beau »

« L’histoire est aussi légère que la vie de l’individu, insoutenablement légère, légère comme un duvet, comme une poussière qui s’envole, comme une chose qui va disparaître demain »

« Avant d’être oubliés, nous serons changés en kitsch. Le kitsch, c’est la station de correspondance entre l’être et l’oubli »

A l’aide de sa caméra et sur le thème de la rose, l’artiste tente de cerner l’univers viennois, sa profondeur et sa légèreté, voire sa complexité. Sur chaque photo on découvre une rose, tantôt blanche, tantôt noire ou encore colorée.

Mise en situation, elles jouent toutes les rôles qui leur sont assignés.

La première, de couleur chair, repose sagement sur une planche en bois, prête à être aplatie et panée comme l’illustre escalope viennoise. La seconde bouge, joueuse et frivole et sème avec humour ses pétales au gré du vent. Une autre encore est prisonnière d’une roue métallique, à l’instar de celle plus grande et plus connue du Prater.

Pourpre et de velours, une rose charnue évoque les abords de Vienne, quartiers de plaisir et de conquêtes d’un moment.

Une encore, ou plutôt plusieurs, se partagent l’espace d’une portée musicale, car qui dit Vienne dit bien-sur musique, à travers les chansons fredonnées dans les tavernes viennoises, mais aussi les airs d’opéra et les concerts symphoniques.
La politique de Vienne, ambigüe parfois, surtout quand elle touche à l’immigration est représentée par des roses noires qui en côtoient d’autres blanches, leur font face, presque menaçantes – métaphore de la mixité comme de la dichotomie d’une culture en lutte avec son passé et ses frontières si malmenées par le temps.

Plus loin, on retrouve quelques nuages de pétales neigeux, vaporeux, ils dessinent le ciel de Vienne. De longues et fines tiges, sans feuille, montent vers le ciel et miment les arbres de la forêt Viennoise. Là quelques feuilles séchées, en piles inégales, simulent les montagnes si proches de la ville.
Quant aux épines entrelacées, elles rappellent vu du ciel l’enchevêtrement d’un réseau urbain, riche – fait de rails de métro, de tramway, comme de lignes de bus.

Une dernière photo enfin transforme les roses en ombre chinoise quand la nuit vient à tomber sur la ville.

La liste de roses n’est pas exhaustive, celles des photos non plus. Aussi j’invite tous ceux que la beauté interpelle à se prendre un moment pour rêver Vienne à travers cette somptueuse série de photographies et bientôt de cartes postales.

L’artiste vit à Vienne. Son exposition intitulée Wiener Bilder sera au Luxembourg en 2012.

On peut à partir de ce blog et dans la rubrique Liens accéder à son site : Bettina Frenzel Photographe.

Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature 2006, publie en 2008 Le musée de l’Innocence.Le roman qui se déroule à Istanbul entre 1975 et 1984 conte l’amour fou entre Kemal, jeune homme riche et cultivé de l’aristocratie stambouliote, et sa cousine éloignée, Füsun. Après de tragiques événements le héros se lance à la recherche du passé et consacre le reste de sa vie à ériger un musée à la mémoire de son amante. Il collectionne alors avec frénésie objets et reliques en relation avec son histoire d’amour.

Dans cette fable Pamuk se penche sur les paradoxes de la société turque, les contradictions entre le monde moderne et traditionnel, notamment en ce qui concerne l’amour et la liberté sexuelle. La ville d’Istanbul devient un personnage à part entière, entraînant le lecteur dans les méandres de l’âme humaine.

Nous explorerons dans ce cours les thèmes de l’obsession passionnelle, de la possession, du désir, ainsi que de la force du souvenir et du temps. Pamuk s’inscrit ici dans la lignée d’autres auteurs tels que Proust et son idée de temps retrouvé – analogies que nous ne manquerons pas d’étudier dans notre analyse de l’œuvre.

Alliance Française de Chicago – Cours de littérature session Hiver 2011-2012

De septembre à mai prochain j’aurai le plaisir d’animer les conversations du groupe de lecture de l’AF autour de sept œuvres :
  • La carte et le territoire de Michel Houellebecq
    Chronique mondaine, roman à clefs, polar, l’auteur flirte avec les genres et heureusement nous épargne les dérives charnelles et peu ragoûtantes et dont il est généralement friand.
    Un livre aux multiples facettes et à la structure parfaitement maîtrisée, qui nous livre de façon parodique un reflet de notre société.
  • La femme qui attendait d’Andreï Makine
    Poétique et empreint d’une aura de mystère, le roman fascine le lecteur jusqu’à la dernière page et ce, bien que le Temps peut-être en soit le seul vrai personnage.
    Idéaliste, descriptif et proustien – un vrai Makine!
  • La délicatesse de David Foenkinos
    Moins délicate ou subtile que le titre l’implique, une comédie à l’eau de rose qui n’est cependant pas dépourvue de charme. Les frères Foenkinos (David l’auteur et Stéphane, le réalisateur) se lancent en duo dans le tournage du film. Audrey Tautou prêtera ses yeux de biche au personnage principal. La sortie est prévue en 2012.
  • Le rapport de Brodeck de Philippe Claudel
    Puissant, kafkaïen, un livre qui dérange et subjugue à la fois. Un nouvel éclairage de la violence (physique, psychique) de l’auteur-réalisateur du très beau film Il y a longtemps que je t’aime.
  • Tout bouge autour de moi de Dany Laferrière
    Un témoignage sur le vif du tremblement de terre en Haïti en janvier 2010, vécu par l’auteur (Québécois d’adoption et de nationalité canadienne) de passage dans son pays d’origine.
  • Les années d’Annie Ernaux
    Soixante ans d’histoire, collective et intime, que l’auteur reconstruit à travers le souvenir.
    Les retours en arrière au rythme des années sont perçus comme une série d’abymes et plongent le lecteur dans le vertige du temps, à la fois celui de la France, d’une génération, et d’un individu.
  • Ritournelle de la faim de Jean-Marie Le Clézio
    Roman d’apprentissage inspiré de l’histoire familiale de l’écrivain, le lecteur remonte le cours de la vie d’Ethel, à travers rêve et réalité.

Un aperçu de chaque auteur, à travers une œuvre et je l’espère une porte ouverte sur le reste de leurs parutions.

Cette voix familière, mienne,
vibrante, près des mots réconforts,
seule à faire danser en volutes
voluptueuses les espoirs les plus fous,
dissipe les peurs, berce le présent.

Elle seule calme les fureurs naissantes
monstres effrayants de l’angoisse moite
à l’affût d’une faiblesse prochaine.
Raisonne la raison chancelante
d’un écho simple aux accents caressants.

S’en passer pour fondre dans l’oubli,
ce serait renoncer et mourir
au jour, au bonheur du lendemain
sans elle, ne plus rêver mais glisser
noir, triste et amère vers la fin.

Souffrance quand il faut l’attendre
et que les heures à tuer, maudites,
se refusent, s’étirent inflexibles,
sonnant l’absence, vidant la vie
de sa voix familière, mienne.

La femme fatale est un des grands mythes de notre société. Figure historique ou de fiction elle hante la mythologie gréco-romaine, judéo-chrétienne, mais aussi la littérature, la musique et la peinture.
Irrésistiblement belle et sexuellement effrénée elle symbolise à la fois luxure et manipulation. On s’éprend, se consume, puis finit souvent par succomber à ses charmes pervers.
Afin de lever le voile qui recouvre cette image troublante et fantomatique je propose à partir de septembre huit séances de cours et une flânerie à travers la littérature, les arts et les cultures.

• Lilith – Lilith d’Octave Mirbeau 1848-1917
Autres figures de la mythologie judéo-chrétienne : Eve, Dalila
Opéra Samson et Dalila de Camille Saint-Saëns 1835-1921

• Salomé – Moralités légendaires de Jules Laforgue 1860–1887 et Hérodias de Flaubert 1821-1880
Opéras Hérodiade de Jules Massenet 1842-1912 et Salomé de Richard Strauss 1864-1949
Poème Atta Troll de Heinrich Heine 1797-1856 et pièce de théâtre Salomé d’Oscar Wilde 1854-1900
Tableaux de Gustave Moreau 1826-1898 et de Gustav Klimt 1862-1918
Autres figures de la mythologie Gréco-romaine : Circé, les sirènes, Hélène de Troie

• Cléopâtre et Clarimonde – Une nuit de Cléopâtre et La morte amoureuse de Théophile Gautier 1811-1872
Opéra Antony and Cleopatra de Samuel Barber 1910-1981

• Manon Lescaut – Manon Lescaut de l’Abbé Prévost 1697-1763
Opéra Manon Lescaut de Puccini 1858-1924 et Manon de Jules Massenet 1842-1912

• Carmen – Carmen de Prosper Mérimée 1803-1870
Opéra Carmen de Georges Bizet 1838-1875

• Marguerite Gautier – La dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils 1824-1895
Opéra La Traviata de Guiseppe Verdi 1813-1901

• Nana – Nana d’Emile Zola 1840-1902

• Femme fatale en général – Les fleurs du mal de Baudelaire 1821-1867
J’ai choisi en titre de cet article un vers du célèbre poème Les métamorphoses du Vampire :

« Moi, j’ai la lèvre humide, et je sais la science
De perdre au fond d’un lit l’antique conscience.
Je sèche tous les pleurs sur mes seins triomphants,
Et fais rire les vieux du rire des enfants.
Je remplace, pour qui me voit nue et sans voiles,
La lune, le soleil, le ciel et les étoiles !
Je suis, mon cher savant, si docte aux Voluptés,
Lorsque j’étouffe un homme en mes bras redoutés,
Ou lorsque j’abandonne aux morsures mon buste,
Timide et libertine, et fragile et robuste,
Que sur ces matelas qui se pâment d’émoi,
Les anges impuissants se damneraient pour moi ! »
(extrait)

… la liste est loin d’être exhaustive et ce n’est qu’un bref aperçu des plaisirs en perspective.

Classe de littérature, automne 2011 – Alliance Française de Chicago

Soif de savoir, sublime sagesse
Par mon sang nourriture bénie
Car la nature est en liesse
J’irrigue ton cerveau et ta vie

Rondeurs riment avec bonheur
De ta tête tournée, entend
L’écho coloré de ces chants
A travers moi feutrés, sans peur

Résonnent les notes, les langues
A tes oreilles à peine formées
Slaves mélodies âpres ou suaves
De tant d’autres entrecoupées.

Les vifs battements de ton cœur
Suivent le rythme de la prose,
Des vers qu’offrent les auteurs
Sur lesquels mon désir se porte

Messages chiffrés que filtre
L’intelligence à l’éveil
Délicates mains que frôlent
Le visage encore au sommeil

Les jambes se replient sans cesse
Petit Etre aux traits encore bleuis
Tu sais par tes yeux m’éblouirent
Toi seul me combles d’allégresse.

Six ans, si beau.
Balzac avait déjà dans Eugénie Grandet traité de la paternité et de l’importance de l’argent. On y voyait l’avarice du père Grandet côtoyer la générosité de sa fille, l’or triomphé des sentiments et la pureté finalement vaincue. Les thèmes réapparaissent dans Le Père Goriot et si l’approche ainsi que les retombées sont différentes, il n’en reste pas moins que la paternité comme l’argent restent les deux grands moteurs de l’histoire.
Goriot est père, Goriot est deux fois père, Goriot est le père eternel. Il est celui dont la vie ne tourne qu’autour du bonheur de ses deux filles : Anastasie et Delphine qu’il idolâtre. L’argent, quant à lui, est ce qui décrit les jeunes femmes. Il les motive, les définit. Pour arriver dans le monde, s’en faire accepter et entretenir leurs amants de cœur, elles n’hésitent pas à saigner leur père, le réduire petit à petit à la mendicité et finalement à le faire mourir.

Un autre personnage tisse le lien funeste entre père et filles, Eugène de Rastignac. C’est un jeune homme ambitieux, provincial noble et désargenté. Il monte à Paris pour y faire son droit, mais surtout pour y faire bonne fortune et devenir quelqu’un. Encore innocent car non exposé au vice, il se propose d’apprendre très vite les roueries du Faubourg Saint Germain, conscient de devoir en passer par là pour arriver dans la vie. Il devient le confident de sa cousine, madame la vicomtesse de Beauséant, reine des salons parisiens, qui l’introduit dans le monde ; devient le protégé d’un ancien forçat évadé, Vautrin alias Trompe la mort puis enfin l’amant de la belle Delphine de Nucingen. L’ascension sociale comme dans Bel Ami de Maupassant se fait par les femmes. Peu de place est faite ici pour les vrais sentiments qui finissent enterrer dans les campagnes ou railler en place publique. Madame de Beauséant, véritablement éprise de son amant, le marquis d’Ajuda-Pinto en fait les frais. Trahie, délaissée puis raillée elle fuit le monde et cache sa douleur en province.

Le vice vainqueur de la vertu est un thème proprement balzacien. Il est amplement développé dans le personnage de Goriot qui incarne la bonté sacrifiée. L’amour du père pour ses filles, poussé à l’extrême, est pathologique et remplace la monomanie du Père Grandet pour l’argent. Elles sont ses pièces d’or, tout son trésor -celui pour lequel il sacrifie sa fortune, son honneur et sa vie.

A soixante neuf ans et après avoir richement marié ses deux filles, l’ancien vermicellier Goriot, prend un appartement à la pension Vauquer tenue par la veuve du même nom. Encore bien portant, il attire au début l’attention de la veuve, à l’affut d’un possible prétendant. Très vite l’intérêt tourne court. Les pensionnaires sous la houlette de madame Vauquer rabaissent Goriot à mesure que sa bourse se vide car chaque visite de Delphine et Anastasie équivaut à une nouvelle demande d’argent pour alimenter les frivolités des jeunes femmes. Goriot troque son logement pour un autre moins confortable puis finalement pour une chambre délabrée dans les combles du bâtiment. De façon paradoxale, plus ses moyens financiers et sa reconnaissance sociale baissent et plus il monte les étages de la sombre pension.

Rastignac prend en pitié Goriot, bientôt surnommé dans la pension par condescendance « le Père » Goriot. Eugène est tiraillé entre son inclination pour Delphine et sa compassion pour le bonhomme exploité par tous. De façon similaire il oscille entre l’appel de la vertu incarnée par sa famille (mère et sœur) en province et l’attrait du vice dans la personne de Vautrin. Tel Méphistophélès voulant s’emparer de l’âme de Faust Vautrin cherche à corrompre le jeune homme et le faire tremper dans une sordide affaire de duel qui lui permettra finalement d’épouser une pauvre mais riche héritière de la pension, Victorine Taillefer. Vautrin ne pourra pas jouir des résultats de son complot. Repairé par la police, il tombe dans un traquenard mené par une des pensionnaires, Mademoiselle Michonneau. Celle-ci permet son arrestation en faisant tomber le masque du bon bourgeois et en révélant sa véritable identité de forçat évadé et de voleur de grand chemin.

Si nombre de personnages ont une psychologie fouillée et jouent un rôle important dans le roman (pour exemple Vautrin), Rastignac n’en reste pas moins la véritable clef de l’intrigue, le point névralgique de l’œuvre – celui vers lequel convergent tous les intérêts et autour duquel tout se resserre. Là encore, rien de nouveau dans cette technique. Bien souvent les romans de Balzac mettent l’accent dans leur titre sur un personnage précis, le père Goriot, Eugénie Grandet, la Cousine Bette, ou même Madame de Morsauf alias Le lys dans la Vallée. Le roman, lui, choisit souvent de mettre ces héros éponymes en lumière grâce à l’aide d’un second personnage dont l’ampleur grandit au fil des pages au risque même de supplanter le soi-disant personnage principal. Dans Le père Goriot, il s’agit de Rastignac et de son apprentissage de la vie (éducation à la fois sociale, politique et sentimentale) ; dans Eugénie on pense au Père Grandet, dans Bette à la terrible Valérie Marneffe et dans Le Lys à Félix de Vandenesse.

Rastignac, tout comme Félix de Vandenesse, n’est ni entièrement méchant, ni foncièrement bon. Ainsi il continue à voir et aimer Delphine en dépit de l’ingratitude notoire de celle-ci envers son père, il consent aussi par passivité et faiblesse au pacte proposé par Vautrin. En revanche il reste, avec son ami Bianchon, étudiant en médecine, au chevet du père Goriot agonisant ; il l’accompagne dans ses derniers moments, et enfin suit seul le cercueil du bonhomme vers le cimetière du Père Lachaise.

Goriot, quant à lui, n’est envisagé que sous l’angle de la générosité et du sacrifice, voire même peut-être de la bêtise. Son obsession paternelle lui fait accepter toutes les servitudes et tortures. Comme le saint des Evangiles il se laisse percer de flèches et n’accède à la béatitude que par le renoncement et l’acceptation de la douleur.
Une dernière lance mettra fin à son martyr. Delphine et Anastasie, dans une scène mélodramatique, s’entre-déchirent sous ses yeux comme des rapaces pour savoir laquelle des deux arrivera à arracher le plus d’argent au vieil homme. A bout d’énergie et effrayé par tant de violence, Goriot fait une apoplexie. Après une longue agonie, il s’éteint, seul et sans ses chères filles qu’il réclame en vain mais qui lui préfèrent un bal du Faubourg Saint Germain.

Le Père Goriot est un roman fondateur, il développe un grand nombre de thèmes et de personnages qui réapparaissent ensuite, à maintes reprises, dans la Comédie Humaine. C’est aussi, comme Balzac lui-même l’avait décrit, un roman de mœurs qui montre Paris en contraste avec la province, décrit salons, politique et époque. Enfin c’est le roman d’une société souvent sans cœur, volontiers amorale où Bien et Mal s’affrontent toujours et où ne triomphent que les plus forts.

Un an avec Balzac s’achève et les quatre romans majeurs proposés : Eugénie Grandet, Le Père Goriot, Le lys dans la Vallée et La Cousine Bette donnent un avant goût des quatre-vingt dix autres à peine évoqués. Que nous reste-t-il ? Un fourmillement d’idées, de passions, de contradictions, l’impression d’avoir assisté à la création d’un monde, c’est-à-dire dans ce qu’il a de plus et de moins beau, dans toutes ses facettes et sa complexité.
Et il nous reste surtout une envie, celle de poursuivre la lecture de l’œuvre à travers tous les autres romans, nouvelles, essais dont regorge la Comédie Humaine. Bonne lecture et bonne continuation!