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temps

Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature 2006, publie en 2008 Le musée de l’Innocence.Le roman qui se déroule à Istanbul entre 1975 et 1984 conte l’amour fou entre Kemal, jeune homme riche et cultivé de l’aristocratie stambouliote, et sa cousine éloignée, Füsun. Après de tragiques événements le héros se lance à la recherche du passé et consacre le reste de sa vie à ériger un musée à la mémoire de son amante. Il collectionne alors avec frénésie objets et reliques en relation avec son histoire d’amour.

Dans cette fable Pamuk se penche sur les paradoxes de la société turque, les contradictions entre le monde moderne et traditionnel, notamment en ce qui concerne l’amour et la liberté sexuelle. La ville d’Istanbul devient un personnage à part entière, entraînant le lecteur dans les méandres de l’âme humaine.

Nous explorerons dans ce cours les thèmes de l’obsession passionnelle, de la possession, du désir, ainsi que de la force du souvenir et du temps. Pamuk s’inscrit ici dans la lignée d’autres auteurs tels que Proust et son idée de temps retrouvé – analogies que nous ne manquerons pas d’étudier dans notre analyse de l’œuvre.

Alliance Française de Chicago – Cours de littérature session Hiver 2011-2012

Into Great Silence, le titre anglais du documentaire de Philip Groening, cerne sans doute mieux les presque trois heures de projection que ne le fait le titre allemand d’origine Die grosse Stille ou bien les titres français Le grand silence, italien Il grande silencio ou espagnol El gran silencio – tous si proches de la structure allemande. Car il ne s’agit pas seulement de silence mais bien plutôt de l’expérience qui consiste à tomber dans ce silence. Into great silence montre ainsi un cheminement plus qu’un simple constat. Il faut épouser le rythme monotone de la vie des Chartreux, ordre cartésien fondé par Saint Bruno en 1084, pour comprendre et se laisser prendre, pour tomber enfin dans ce puits de silence et d’apparent néant qui seul ouvre, selon les moines, les portes de l’infini et la voie vers Dieu.

L’expérience est cathartique, purifiante et si la longueur du « film », son côté lénifiant, peut aisément faire sombrer par moments dans le sommeil (mea culpa) ; le son des cloches est là pour rappeler le spectateur à la réalité, tout comme les moines à la prière. Elles ponctuent le silence, scandent le rythme des journées.

C’est en 1984 que Groening demande l’autorisation de filmer la vie au monastère de la Grande Chartreuse, situé dans les Alpes françaises (entre Grenoble et Chambéry). Seize ans plus tard – soit une durée à l’image du temps monastique – les moines répondent au réalisateur et l’autorisent à passer six mois parmi eux. Sans moyens techniques sophistiqués, sans éclairage supplémentaire, muni d’une simple caméra Groening se fond dans le lieu et capture la monotonie du temps, l’ascétisme d’un ordre, où le vital est réduit au minimum ; il montre l’esthétisme enfin d’une vie dépouillée et arrachée aux contingences de son époque.

Tout est lent, répétitif, sans passion si ce n’est celle qui justement doit jaillir au final de cette complète abnégation. Les cloches appellent à la prochaine prière, ânonnée, déclamée sur un son de voix monocorde, toujours semblable et sans excès. L’image enfin se fige sur un moine agenouillé; te temps de la prise de vue épouse celui de son recueillement -plusieurs minutes donc de contemplation, de médiation pure.

Une chose cependant m’a surprise, le peu de références faites à l’étude. On assiste à la répétition mécanique des tâches journalières, à la prière; on respire au rythme du silence et des longues séances de méditation ; on écoute les quelques échanges anodins durant la promenade hebdomadaire et suit le travail dédié aux besoins de la communauté. Rappelons que cette communauté est autonome et subvient à ses propres besoins. C’est là entre autres qu’est toujours concoctée par les moines eux-mêmes et selon une recette légendaire la liqueur du même nom Chartreuse (composée d’une centaine de plantes différentes et macérées selon un processus complexe, la recette est précieusement gardée par l’ordre, seul détenteur du secret de sa conception).
Cependant on cerne au cours du documentaire assez peu le rôle que joue (penserait-on du moins) l’étude des textes, des penseurs et des idées.

Les moines, à leur entrée dans l’ordre des Chartreux, s’engagent à ne pas quitter le monastère et à garder un silence total. Les exceptions à cette règle sont très peu nombreuses : une promenade par semaine (recréation communautaire) et une visite annuelle de la famille proche. Une fois par semaine ils partent donc en promenade dans la nature environnante, discutent de leur foi, de leur quotidien. L’échappée est d’autant plus marquante que le paysage coupe le souffle de beauté, tranche dans son exubérance avec la sobriété et le dénuement du monastère. Hautes montagnes encaissées, bruit enivrant d’une nature saturée de couleurs, de sons et d’odeurs, pépiement des oiseaux, bruissement des arbres, du vent, changement des saisons ; la vie s’immisce à l’intérieur des murs – elle agit par contraste.

Regarder Into Great Silence n’est pas une expérience commune. On ne regarde pas un film ou même un documentaire, mais on entre bien plutôt l’espace de quelques heures au monastère, on vit le silence – au point de se sentir parfois mal à l’aise (le silence est intimidant, car il pousse à la réflexion, à l’introspection). On cède alors à un rythme inconnu, à une perception du temps, abstraite car si loin de notre monde moderne, avide d’actions, de vitesse et de bruit. Avec ou sans croyance religieuse, on perçoit la notion de sacré, de sublime. L’expérience est fascinante, à maints aspects.

Les minutes passent ou les heures, les jours ou les années et le sourire de ces hommes, simples, silencieux et heureux nous reste, comme une image poétique et esthétique d’un temps suspendu.

Un brillant avenir nous fait voyager dans le temps et l’espace. On y découvre l’histoire intime d’une famille, à travers cinq générations, dans une géographie mouvante englobant la Bessarabie, la Roumanie, les Etats-Unis, la France, l’Italie, Israël, la Turquie ; le tout sur fond de grande Histoire, celle de la seconde partie du 20e et du début du 21e siècle.
La trame du roman se noue autour de deux thèmes majeurs : les conflits culturels entre les personnages et les dissensions nées du choc des générations. La structure du roman épouse ce va-et-vient et le récit est morcelé, sans apparente linéarité – donnant parfois l’impression que chaque chapitre pourrait fonctionner de façon autonome.

Au centre du roman, une femme, dont le prénom mue au fil des pages, tantôt Elena, Helen, Lenoush, ou Nounoush selon les lieux mais aussi son rôle auprès des siens. Petite-fille de Bunica, fille de Iulia, amante de Jacob, mère d’Alexandru, belle-mère de Marie, grand-mère de Camille, elle est avant tout une femme, intelligente, éduquée qui fuit la répression familiale et politique de la Roumanie communiste de Ceausescu pour réaliser aux Etats-Unis ce « brillant avenir » qu’elle souhaite ensuite si ardemment à son fils unique.
Elena vit depuis toujours avec le secret de ses origines. Est-elle vraiment la fille adoptive des Tiberescu ou leur véritable fille, issue de leurs amours avant mariage et donnée à élever à une tante ? Le texte semble pencher vers la seconde théorie mais le secret reste entier et l’obsession permanente chez Elena. Elle rencontre Jacob, il est juif et donc un parti que ses parents rejettent. Elle passe outre l’interdit et épouse Jacob au grand dam de la famille.

Enfin après moult péripéties Elena, Jacob et leur jeune fils Alexandru âgé de douze ans fuient le régime répressif de Bucarest et rejoignent la famille de Jacob en Israël. Le séjour est de courte durée, Elena craignant dans un état militarisé pour la vie de son fils et se sentant exclue de la communauté juive. Le rêve de l’Amérique d’ailleurs ne les a pas quittés et c’est par l’Italie qu’ils réussissent finalement à obtenir leurs visas d’entrée.

Une nouvelle vie commence, moyennant efforts et persistance « elle voyait devant elle un immense continent à escalader, comme une montagne (…) elle savait qu’elle grimperait pas à pas en examinant attentivement l’endroit où planter ses crampons, et parviendrait au sommet ». Ancienne physicienne nucléaire Elena, devenue Helen et américaine, se reconvertit dans l’informatique et refait carrière. La métaphore de l’alpiniste continue avec Alexandru qui excellent étudiant est finalement accepté à Harvard « le sommet des sommets ». Après une licence il se lance dans le journalisme et rencontre une Française, prénommée Marie, ancienne lectrice de français à Harvard. Les parents ne tardent pas à regarder de travers un couple qu’ils jugent mal assorti et interdisent à leur fils d’épouser la jeune fille. Un an plus tard et malgré le désaccord parental, le mariage se fait en Bretagne. Tout le monde finit par se réconcilier, Helen comprenant à temps qu’elle risque de perdre son fils si elle repousse la femme de celui-ci. Les tensions néanmoins entre belle-mère et belle-fille ne sont qu’endormies. Elles réapparaissent de plus belle, créant des malentendus dans le couple et poussant même Alexandru et Marie au bord du divorce. Le temps passe, Marie arrive lentement à se faire accepter, à défaut d’aimer et l’arrivée de Camille, la petite-fille soude définitivement la famille. Le destin s’acharne cependant sur Helen et les siens, puisque Jacob, atteint d’Alzheimer, se donne prématurément la mort.

L’histoire est riche en rebondissements, les secrets de famille sont lourds, les incompréhensions entre parents et enfants récurrentes et la difficulté de communiquer par delà les cultures et les âges rythme le texte. Malgré les allers-retours dans le temps et les lieux, la saga familiale des Tiberescu alias Tibb se lit facilement et se termine relativement bien sachant que les deux personnages féminins principaux finissent par s’accepter et même tisser par delà leurs différends des liens forts.
Le style de Cusset est simple, sans fioriture et sans surprise. Elle aborde avec justesse les notions d’émigration (forcée par les circonstances ou choisie de plein gré), de déculturation et de réappropriation.

On déplore cependant un certain manque d’empathie pour ses personnages (féminins surtout, les hommes s’en sortant en générale nettement mieux). Elena/Helen semble froide à tout ce qui ne touche pas directement son fils ou son mari, Marie est décrite comme égoïste, peu soignée et caricaturalement française, Iulia ne montre aucune chaleur envers sa fille ou son entourage. Bref, une palette de femmes intéressantes mais au final assez peu sympathiques et qui laissent le lecteur sur un vague sentiment de malaise.

« Fils unique, j’ai longtemps eu un frère ». C’est sur cette phrase laconique et ambiguë que s’ouvre le roman de Philippe Grimbert, Un secret. La première phrase, énigmatique, donne le ton du livre à venir. Il s’agit donc d’un narrateur qui dans son enfance s’imagine un double, compagnon de jeu meilleur et plus fort. L’histoire de la famille semble sans ombre jusqu’au jour où une révélation va éclairer le passé des parents, divulguer des secrets murés dans le silence familial, et par la même ceux d’une époque bouleversée par la guerre.
Le narrateur/auteur puisqu’il avoue porter le nom de Grimbert n’apparaît que sous la forme du « je ». Il se replonge dans ses souvenirs et dans cette « fable » de l’enfance où il s’imaginait un frère, invisible mais doué de toutes les qualités et aptitudes physiques qui lui faisaient à lui si cruellement défaut. Si le double est un héro aux forces décuplées, le narrateur est un enfant ultrasensible, solitaire, faible et mélancolique « Je pleurais sitôt ma lampe éteinte, j’ignorais à qui s’adressaient ces larmes qui traversaient mon oreiller et se perdaient dans la nuit ». On pense ici au jeune Marcel dans La Recherche, profondément émotif et sujet dans toute son enfance aux traumatismes du coucher. Tous deux partagent aussi une constitution physique frêle, presque maladive, ont quasiment le même âge quand s’ouvre le roman, soit une dizaine d’années et éprouvent un amour possessif et excessif pour leur mère.

C’est tout d’abord dans le nom que prend racine le secret de la famille, celui d’une judéité refoulée. Ainsi par la bouche du narrateur confronté aux questions de ses camarades et de son entourage, on apprend que deux lettres ont effacé du nom de famille les traces de l’origine juive de la famille transformant Grinberg en Grimbert « Grinberg sera lavé de ce « n » et de ce « g », ces deux lettres porteuses de mort ». Le baptême aussi est là pour radier une appartenance dangereuse, voire perçue comme honteuse « (mon baptême) un rempart entre la colère du ciel et moi. Si par malheur la foudre devait de nouveau se déchaîner, mon inscription sur les registres de la sacristie me protégerait ».
D’autres Juifs feront ainsi un choix similaire pour échapper à la répression et rester en vie alors que les déportations lors de la seconde guerre mondiale sévissent. L’auteur maintenant reconnu Irène Némirovsky persécutée par le gouvernement de Vichy se convertit avec sa famille au catholicisme – ce qui hélas ne l’empêchera pas d’être arrêtée et déportée le 13 juillet 1942 à Auschwitz où elle meurt un mois plus tard.

Les grands-parents paternels et maternels du narrateur sont tous des émigrés, du côté paternel Joseph et Caroline viennent de Roumanie et du côté maternel André et Martha de Lituanie. Les uns tiennent un commerce que reprendra ensuite le père du narrateur, Maxime, tandis que Martha, couturière, assure seule l’éducation de sa fille Tania et mère du narrateur. André, violoniste désabusé les quitte alors que Tania est encore enfant. La famille du narrateur se compose encore d’un oncle et d’une tante, frère et sœur de Maxime, et de Louise enfin, amie et confidente de toujours. Louise exerce la profession de kinésithérapeute/masseuse et joue volontiers le rôle d’infirmière aussi auprès du jeune narrateur avec lequel elle partage mélancolie et solitude.

Tous les deux beaux, forts et athlétiques, Maxime et Tania semblent faits pour s’entendre et s’aimer. Ainsi le narrateur s’imagine l’idylle de ses parents comme la suite logique d’une attirance réciproque. Tout le second chapitre du livre développe cette première histoire, celle que s’est créée l’enfant au cours du temps et qui sera ensuite balayée après les révélations faites par Louise lorsque le narrateur atteint l’âge de quinze ans. L’attirance des parents, certes immédiate et partagée, remonte en réalité au premier mariage de Maxime. Le jour de ses noces avec Hannah, Maxime est présenté à la belle-sœur de sa femme et en tombe de suite amoureux « Tania est la plus belle femme que Maxime ait jamais vue (…) sa poitrine se déchire (…) l’éclat de cette femme lui brise le cœur » imagine alors le narrateur dans cette seconde histoire réinventée des débuts. Tania, mariée à Robert, le frère de Hannah n’est aussi pas insensible à ce nouveau beau-frère qui « soutient son regard une seconde de trop » mais elle cherche néanmoins à l’éviter après son mariage, mal à l’aise devant le désir qui les pousse l’un vers l’autre. De son mariage Maxime a un fils : Simon, beau, fort et sportif comme lui et dont il est fier. Les années passent, Hannah réalise avec effroi l’attirance de son mari pour Tania « Elle connaît suffisamment son mari pour y lire un désir fou, une fascination qu’il ne songe même pas à dissimuler. Jamais il ne l’a regardée ainsi ». Puis la guerre arrive, stigmatisant de plus en plus les Juifs ; les rafles commencent à sévir et alors que Simon a huit ans la famille décide de se réfugier en zone libre. Maxime et Georges, mari de sa sœur Esther, partent en reconnaissance et arrivent sans encombre à Saint Gaultier, petit village situé en zone libre, où doit bientôt les rejoindre le reste de la famille. Une lettre de Maxime à Hannah lui contant l’arrivée de Tania (dont le mari est parti pour la guerre) la bouleverse et déclenche le drame à venir. Alors qu’Hannah, Simon, Louise et Esther s’apprêtent à franchir la ligne, la police les arrête et contrôle leur identité; Hannah en proie à une jalousie dépressive est prise de folie et montre ses vrais papiers, révélant son identité juive. « Hannah la timide, la mère parfaite, s’est transformée en héroïne tragique, la fragile jeune femme est soudain devenue une Médée, sacrifiant son enfant et sa propre vie sur l’autel de son amour blessé ». Simon et Hannah sont alors déportés et mourront dans les camps.

Note : Selon la légende, Médée, fille du roi de Colchique sur les bords de la mer Noire, joue un rôle crucial dans le cycle des Argonautes. Elle est le type même de la femme fatale, conduite au pire par sa passion pour Jason. Elle l’aide tout d’abord dans la conquête de la Toison d’or et n’hésite pas pour ce faire à tuer son jeune frère en le dépeçant et le faisant jeter à la mer pour que son père arrête sa course et lui rende les hommages dus au mort. En échange de son aide, Jason promet à Médée le mariage, mais après dix ans ensemble il la répudie pour se fiancer à Glauke, la fille de Créon. Folle de rage et de jalousie, Médée tue sa rivale en lui offrant une parure de mariage qui la brûle elle et son père, puis enfin et surtout elle tue par vengeance les deux fils qu’elle a eus avec Jason.
Le personnage de Médée a inspiré de nombreux auteurs ; on pense à Ovide, Sénèque, Euripide mais aussi bien plus tard Corneille, Franz Grillparzer ou encore Anouilh. Elle reste la figure emblématique de la femme abandonnée et de l’héroïne passionnée, être violent et entier, prête à toutes les fureurs meurtrières pour venger son amour bafoué.

La tragédie consumée, Tania et Maxime inéluctablement se retrouvent. Ils se marient puis donnent naissance au narrateur, portrait très éloigné de Simon et d’eux-mêmes puisque dès le début « C’est un enfant fragile qu’il faut arracher à la mort ».
Bouleversé par les révélations de Louise le narrateur refait le chemin de la rencontre de ses parents (chapitre trois et quatre) et comprend que ce double imaginaire de son enfance n’était autre que son frère, Simon, mort quelques années plus tôt et dont il avait un jour retrouvé la peluche au grenier – petit chien en peluche oublié dans le café d’où sa mère et lui seront emmenés. Simon, tel un fantôme, hante l’enfance du narrateur; il s’agit d’un corps à corps funeste dont seul le narrateur pourra sortir vivant (Il tue en quelque sorte le frère pour pouvoir exister). Une fois adulte, le narrateur apprendra le sort final de ces morts : Hannah et Simon gazés à Auschwitz juste après leur arrivée, Robert mort dans un stalag du typhus, les grands-parents tous décimés dans les camps. Dans son histoire personnelle forte et douloureuse le narrateur découvre sa vocation, la philosophie et la psychanalyse « Délivré du fardeau qui pesait sur mes épaules j’en avais fait une force, j’en ferais de même avec ceux qui viendraient à moi ». C’est lui qui bien plus tard libère son père de son secret lui révélant les détails sur la fin de sa première femme et de son fils. Celui-ci ne supportera cependant pas le poids de la culpabilité et la décrépitude de sa femme handicapée après une attaque cérébrale et se suicidera avec elle en se jetant du balcon du salon « pour un ultime plongeon ».

L’épilogue qui suit les cinq chapitres du livre éclaire les motifs et objectifs du narrateur qui l’ont poussé à la rédaction du roman. Alors que le narrateur visite avec sa fille adolescente le parc du château près de chez lui, il découvre un cimetière de chiens, animaux ayant appartenu au propriétaire du château, respectueusement et affectueusement enterrés dans le parc, immortalisés par une inscription et une date. Ironie et paradoxe suprêmes, ce même propriétaire, le comte de Chambrun, était aussi le mari de la fille de Laval, antisémite notoire et responsable de la déportation puis de la mort de milliers de Juifs. Le comte d’ailleurs n’était pas seulement le beau-fils de Laval mais aussi un avocat célèbre et son plus fervent défenseur.
C’est lors de cette visite que germe pour le narrateur/auteur l’idée du livre et la volonté de rendre à son frère ce que l’histoire lui a refusé « Devant ce cimetière, entretenu avec amour par la fille de celui qui avait offert à Simon un aller simple vers le bout du monde, l’idée de ce livre m’est venue (…) ce livre serait sa tombe ».

Les échos aux autres romans d’Ernaux sont fréquents dans Les années. Allusions à d’autres récits, roman dans le roman, ils établissent le lien entre les différentes époques que traverse le narrateur « elle », ce double flou de l’auteur. Chaque passage sélectionné plus bas reprend un thème développé plus amplement dans l’œuvre d’Ernaux et se propose de donner un éclairage supplémentaire sur ces pans de roman à peine évoqués et qui pourtant contribuent à tisser la trame du livre. Les incursions dans l’histoire individuelle voire intime du narrateur brossent au long des pages le portrait du personnage central, ballotté par son temps et l’Histoire d’une époque.

Une femme et Les armoires vides:
Une femme traite de la maladie puis de la mort de la mère, Les armoires vides du mal-être de l’auteur et de sa déchirure sociale.

La première image décrite dans Les années reprend le portrait de la mère, campée dans Une femme et dans Les armoires vides. L’image est volontairement choquante, celle d’une femme saisie au moment où elle urine derrière le café dont elle est la gérante « la femme accroupie qui urinait en plein jour derrière un baraquement servant de café, en bordure des ruines, à Yvetot, après la guerre, se reculottait debout, jupe relevée, et s’en retournait au café ». (p. 11)

Aparté : Yvetot, petite ville de Normandie, non loin de Rouen, rappelle Flaubert dans Madame Bovary. C’est là qu’est commandée l’exubérante pièce montée servie à la noce d’Emma et de Charles.

« Cette dame majestueuse, atteinte d’Alzheimer, vêtue d’une blouse à fleurs comme les autres pensionnaires de la maison de retraite, mais elle, avec un châle bleu sur les épaules, arpentant sans arrêt les couloirs, hautainement, comme la duchesse de Guermantes au bois de Boulogne »(p. 12)

« Elle traîne (…) veillant à ne pas transgresser la rigoureuse loi maternelle de l’heure (« quand je dis telle heure, c’est telle heure, pas une minute de plus »). (p.56) – On note notamment l’utilisation assez fréquente du discours direct pour introduire les propos des parents « Si tu avais eu faim pendant la guerre tu serais moins difficile ». (p. 64)

« On préférait ne pas parler des maladies nouvellement apparues qui n’avaient pas de remèdes. Celle au nom germanique, Alzheimer, qui hagardisait les vieux et leur faisait oublier les noms, les visages » (p. 153)

« Les moments importants de son existence actuelle sont les rencontres avec son amant l’après-midi dans une chambre d’hôtel rue Danielle-Casanova et les visites à sa mère à l’hôpital, en long séjour » (p. 158)

Une passion simple et Se perdre :
Les deux romans sont sur le thème de la relation amoureuse et de la sexualité.
« Le latin, l’anglais, le russe apprit en six mois pour un soviétique et il n’en restait que da svidania, ya tebia lioubliou karacho » (transcription du russe pour au revoir, je t’aime, merci).

« Les moments importants de son existence actuelle sont les rencontres avec son amant l’après-midi dans une chambre d’hôtel rue Danielle-Casanova (…) elle somnole après l’amour, imbriquée dans son corps massif à lui, avec le bruit des voitures en fond» (p. 157)

La honte
Sur la violence familiale et le milieu social

« La scène entre ses parents, le dimanche avant l’examen d’entrée en sixième, au cours de laquelle son père a voulu supprimer sa mère en l’entraînant dans la cave près du billot ou la serpe était fichée » (p.58).

L’événement :
Sur le thème de l’avortement clandestin subi par le narrateur/auteur

« Faute d’avoir eu peur à temps dans la pinède ou sur le sable de la Costa Brava, le temps s’arrêtait devant un fond de culotte toujours blanc depuis des jours. Il fallait faire passer d’une façon – en Suisse pour les riches – ou d’une autre – dans la cuisine d’une femme inconnue sans spécialité, sortant une sonde bouillie d’un fait-tout ». (p. 82).

« On avait été si seule avec la sonde et le sang en jet sur les draps » (p. 111)

« Dans quelques mois, l’assassinat de Kennedy à Dallas la laissera plus indifférente que la mort de Marilyn Monroe l’été d’avant, parce que ses règles ne seront pas venues depuis huit semaines. ». (p.89)

La place :
Sur la mort soudaine du père

« Dans l’insoutenable de la mémoire, il y a l’image de son père à l’agonie, du cadavre habillé du costume qu’il n’avait porté qu’une seule fois, son mariage à elle, descendu dans un sac plastique de la chambre au rez-de-chaussée par l’escalier trop exigu pour le passage d’un cercueil » (p. 122).

La femme gelée
Sur la femme dans le couple et la difficulté d’être à deux au quotidien

« Au moment même où elle fait ce constat, elle sait qu’elle n’est pas prête à renoncer à tout ce qui ne figure pas dans ce journal intime, cette vie ensemble, cette intimité partagée dans un même endroit, l’appartement qu’elle a hâte de retrouver, les cours finis, le sommeil à deux, le grésillement du rasoir électrique le matin, le conte des Trois Petits Cochons le soir, cette répétition qu’elle croit détester et qui l’attache » (p. 100)

« Dans ce huis clos l’air libre, momentanément débarrassée du souci multiforme dont son agenda porte les traces elliptiques – changer draps, commander rôti, conseil de classe, etc. – et de ce fait livrée à une conscience exacerbée, elle n’arrive pas (..) à se déprendre de sa douleur conjugale, boule d’impuissance, de ressentiment et de délaissement » (p.141)

L’usage de la photographie
Sur la photographie, les relations sexuelles et la maladie (cancer).

»C’est une sensation (…) qui l’a conduite au travers des années, à être ici, dans ce lit avec cet homme jeune (…) se retrouvant à cinquante-huit ans près d’un homme de vingt-neuf ans » (p. 205)

« Dans cet entre-deux d’une naissance certaine et de sa mort possible, la rencontre d’un homme plus jeune dont la douceur et le goût pour tout ce qui fait rêver, les livres, la musique, le cinéma, l’attirent – hasard miraculeux qui lui offre l’occasion de triompher de la mort par l’amour et l’érotisme » (p. 235)

L’occupation
Sur la jalousie amoureuse

« Une jalousie vis-à-vis de la nouvelle compagne d’âge mûr du jeune homme, comme si elle avait besoin d’occuper le temps libéré par la retraite – ou de redevenir jeune grâce a une souffrance amoureuse qu’il ne lui avait jamais procurée lorsqu’ils étaient ensemble, jalousie qu’elle a entretenue a la manière d’un travail pendant des semaines, jusqu’à ne plus vouloir qu’une chose, en être débarrassée » (p. 234)

Il y a une vingtaine de références directes à la photographie dans le roman. Ces références jalonnent le texte et motivent l’action. C’est à partir de photos qu’Ernaux déploie son récit ; elles permettent de positionner les personnages et de dérouler l’histoire de l’individu dans son temps.

La photographie donne vie et consistance au narrateur perçu essentiellement à travers des clichés jaunis. Les descriptions d’images lancent l’imagination et entraînent des réflexions sur l’époque. S’il y a photo, il y a prise de vue, et donc une personne derrière la caméra qui immortalise le moment. Parler de l’une revient à parler de l’autre. On plante alors un décor, se représente la personne qui prend la photo, imagine vers où les regards et les pensées se portent. Les photos se parlent aussi les unes aux autres. L’auteur dégage les similitudes et différences entre chacune d’entre elles, l’évolution subie par le sujet et les choses qui l’entourent.

Le lecteur fait connaissance avec le narrateur alors qu’il n’est qu’un bébé joufflu posant pour la traditionnelle photo de naissance à l’attention des albums familiaux. Le bébé devient vite une fillette de quatre ans, de neuf ans, puis une adolescente, une jeune fille, une jeune mère, une femme mûre et enfin une grand-mère fière de sa petite-fille. On traverse le temps en tournant les pages de l’album personnel de l’auteur/narrateur, visionnant ses portraits à différents âges. Les modes vestimentaires changent, du port des socquettes aux cols roulés, des permanentes frisottées aux bandeaux dans les cheveux raides; les attitudes évoluent, de l’innocent bébé à l’adolescente mal dans sa peau, de la jeune fille provocatrice à la femme accomplie et rangée ; les objets se modernisent à l’instar des coutumes et usages. On voit ainsi le narrateur – tout d’abord absent du récit – apparaître « C’est une photo sépia ovale, collée à l’intérieur d’un livret bordé d’un liseré doré, protégée par une feuille gaufrée, transparente (..) Un gros bébé, à la lippe boudeuse, des cheveux bruns formant un rouleau sur le dessus de la tête, est assis à moitié nu sur un coussin au centre d’une table sculptée », grandir « la photo en noir et blanc d’une petite fille en maillot de bain foncé, sur une plage de galets », mûrir « elle est la fille du milieu, aux cheveux coiffés en bandeaux à l’imitation de George Sand, aux épaules larges et dénudées, la plus femme » devenir enfin ce personnage, toujours à distance mais omniprésent dans tout le roman, celui qui permet de faire résonner le temps et les années.

Les inscriptions notées au dos des photos permettent de les replacer dans le temps et l’espace, il s’agit de souvenirs de famille, de vacances en Normandie, en Espagne, de classes scolaires et universitaires, de fêtes ou de dimanches à la campagne.
Ils situent le personnage dans son milieu d’origine, montre son parcours éducatif, professionnel, émotif, son ascension vers une autre classe sociale.

La photo, en qualité de support, change aussi au cours du temps, format sépia tout d’abord, puis noir et blanc et couleur enfin. Vidéos et films amateurs super-huit font aussi leur apparition dans les années soixante-dix. Le photographe professionnel du début qui dans son studio rend éternel le nouveau-né passe la main aux proches : parents, amis, mari puis enfants. Le tissu familial se recrée alors que pourtant seul l’auteur/narrateur est montré. Les photos racontent une histoire, personnelle mais celle aussi des décennies qu’elles prennent pour toile de fond. « Et c’est avec les perceptions et les sensations reçues par l’adolescente brune à lunettes de quatorze ans et demi que l’écriture ici peut retrouver quelque chose qui glissait dans les années cinquante, capter le reflet projeté sur l’écran de la mémoire individuelle par l’histoire collective ».

La description des photos est toujours très détaillée, mais elle se limite aux mots écrits dans le texte, sans représentation visuelle (pas de photos à proprement parlé qui illustrent la description). Dans un autre livre intitulé De l’usage de la photographie Ernaux réfléchit à l’importance du cliché photographique, témoin d’un moment fugace et révolu. Mais dans cet essai (quelque peu expérimental) et contrairement à la technique utilisée dans Les Années, elle part d’images visuelles. Ces images, insérées dans le texte, ont pour objectif de représenter le tableau intime d’une rencontre entre deux amants, image de vêtements épars enchevêtrés et abandonnés au gré du hasard, traces désuètes et silencieuses qui seules survivent à l’acte sexuel. Ils re-écrivent une histoire, celle d’un couple, et de façon plus large celle de leur vie.

Moment arrêté dans le temps, muet et parlant tout à la fois, la photographie engendre enfin un sentiment d’étrangeté et de mystère « C’est toi», obligée de regarder comme elle-même cette autre de chair potelée ayant vécu dans un temps disparu une existence mystérieuse ». Elle couche à plat les événements et lutte contre la déperdition de la mémoire en matérialisant ce qui a disparu, donnant corps à l’absence, pour mieux graver dans le temps. Ernaux évoque ainsi la disparition de sa sœur aînée, morte trois ans avant sa naissance à l’âge de six ans. Seul un prénom subsiste, Ginette, griffonné au dos d’une photo vieillie, et sur laquelle on distingue une petite fille souriant à la caméra.

Modiano utilise de façon assez similaire la photographie, elle devient dans Rue des Boutiques Obscuresle moteur de l’action, la piste qui permet de retrouver l’identité perdue. Comme pour Ernaux, Modiano décrit mais n’illustre pas son récit par des représentations visuelles ; c’est dans l’imagination du lecteur et là seulement que l’image apparaît.

Le repas de fête est à la fois le lieu de l’intime et du collectif, retrouvaille en famille, entre amis, autour d’une table, d’un verre et de petits plats. Il incarne donc le moment privilégié où s’établit le lien entre les différents participants, où on ressent son appartenance à une communauté et où enfin s’affirme le statut social. Dans le brouhaha des conversations naît un sentiment de convivialité, de communion mais aussi parfois d’affrontement, de lutte (lieu pouvant aussi bien incarner la paix que la guerre).

Le rite du repas pris ensemble est commun à tous, se retrouve partout, à toute époque et permet de réaffirmer l’identité du groupe, de la famille et donc de l’individu. Dans Les années, A.E. s’interroge sur le sens de la famille et de cette tradition, douce et amère, qui rassure et lasse, et à laquelle tout le monde se soumet « On se demandait ce qui nous liait, ni le sang ni les gènes, seulement le présent de milliers de jours ensemble, des paroles et des gestes, des nourritures, des trajets en voiture, des quantités d’expériences communes sans trace consciente ».

Chaque décennie est ainsi campée à travers la description d’un repas de fête (parfois deux), qu’il s’agisse du déjeuner du dimanche ou du dîner de fête (voir corpus choisi plus bas). Ce repas joue avant tout un rôle de révélateur, il souligne les différences et les similitudes entre les générations (celles des grands-parents par rapport à celle des parents et puis de leurs enfants), les sexes (hommes et femmes) et les milieux sociaux (origine populaire, classe moyenne, bourgeoisie).
Les souvenirs remontent à la surface, livrent quelques morceaux du passé, et refont l’histoire. Les images bruyantes des plats qui se succèdent, des personnes qui s’interpellent, d’anecdotes qui fusent, présentent un aspect similaire – comme une sorte de superpositions de clichés rattachant l’individu à son époque. Néanmoins, elles n’en montrent pas moins un caractère très spécifique selon le groupe ou la décennie considérée.

Le repas, ponctué par le cérémoniel défilé des plats, rapproche ou éloigne selon les humeurs, les moments et les thèmes abordés. Les générations se croisent et se distinguent par leur vécu, leur éducation, leur langage, leurs goûts et leurs valeurs. Les enfants ne parlent plus comme leurs parents qui souvent peinent à comprendre ce « langage rebutant d’initiés ». La présence des femmes semble prendre plus d’importance que celle des hommes et les milieux sociaux s’imposent dans leurs signes distinctifs.
A ce propos Annie Ernaux brosse un tableau peu flatteur de son milieu d’origine, milieu populaire caractérisé essentiellement par le manque de finesse, d’hygiène et de bonnes manières. Les voix sont portantes, les comportements vulgaires, et les anecdotes souvent salaces « manger en faisant du bruit et en laissant voir la métamorphose des aliments dans la bouche ouverte, s’essuyer les lèvres avec un morceau de pain, saucer l’assiette si soigneusement qu’elle pourrait être rangée sans lavage, taper la cuiller dans le fond du bol, s’étirer à la fin du dîner ». C’est autour de la table notamment que s’affirme le clivage entre les mondes et les affinités (cette notion de transfuge dont l’auteur use pour expliquer son changement de situation sociale) « Malgré soi, on remarquait les façons de saucer l’assiette, secouer la tasse pour faire fondre le sucre, de dire avec respect « quelqu’un de haut placé » et l’on apercevait d’un seul coup le milieu familial de l’extérieur, comme un monde clos qui n’était plus le nôtre ». Tranchante, ironique et sans complaisance Ernaux parcourt le chemin de ses origines campagnardes et semble se complaire parfois dans la description de la médiocrité ambiante. La blessure de l’enfance, celle de ses origines mal acceptées, semble se ré-ouvrir à chaque réunion de famille.
On pense ici aux truculentes descriptions de repas paysans dans la littérature (repas de fête, de noces), notamment à Flaubert (Madame Bovary Bouvard et Pécuchet) et Maupassant (dans ses contes et nouvelles). Tous les deux excellent à montrer l’importance de ce rite à la campagne et non sans ironie dissèquent le plaisir jovial de la fête, la nourriture et le vin en abondance, les longues heures passées à table et le chapelet de plaisanteries douteuses qui accompagnent systématiquement l’atmosphère de fête.

Les sujets tabous, tels que la guerre ou la sexualité, ne sont abordés que lorsque l’alcool commence à faire effet, pour le plus plaisir des enfants et des adolescents, avides de grappiller quelques secrets ou révélations. « Nous le petit monde, rassis pour le dessert, on restait à écouter les histoires lestes que, dans le relâchement des fins de repas, l’assemblée, oubliant les jeunes oreilles, ne retenait plus ».
La guerre est tout d’abord très présente dans les discussions d’après quarante-cinq, évoquant la pauvreté, les manques. Elle est soumise cependant au filtre de la conscience et la mémoire se fait sélective quand elle touche aux cicatrices du passé «Mais ils ne parlaient que de ce qu’ils avaient vu, qui pouvait se revivre en mangeant et buvant. Ils n’avaient pas assez de talent ou de conviction pour parler de ce qu’ils n’avaient pas vu. Donc, ni des enfants juifs montant dans des trains pour Auschwitz, ni des morts de faim ramassés au matin dans le ghetto de Varsovie, ni des 100 000 degrés à Hiroshima ». Puis le thème s’estompe avec le temps et est remplacé par les souvenirs plus immédiats, moins perturbants. L’évolution et la marque du temps qui passe sont perçus dans le choix des sujets discutés. Ainsi les premières conversations se réduisent aux récits qui touchent à la famille, au village, aux alentours. Plus les décennies avancent, plus les sujets se mondialisent en quelque sorte et le monde extérieur fait son apparition. Il ne s’agit plus alors seulement des proches, de l’entourage et du quotidien mais du monde politique, géographique et social.
Quant à la sexualité elle n’est évoquée que par allusion par des voix masculines le plus souvent, l’alcool déliant les langues et libérant momentanément des contraintes de la morale sexuelle, très stricte dans les années d’après guerre (repas vu comme lieu de la transgression).

Si les paysages évoqués changent et prennent une plus grande envergure au cours du temps, les plats et occupations qui président aux repas de fête évoluent également d’une décennie à l’autre. Ainsi on apprête un lapin dans les années quarante ou cinquante, on sert ensuite dans les années soixante-dix une fondue bourguignonne – recette découpée dans un magazine de mode. Et si la goutte (eau de vie) est ce qui clôt généralement les dîners campagnards, on termine chez les bourgeois par un whisky et un bridge. L’ironie d’Ernaux n’épargne là non plus pas la classe moyenne dans laquelle elle s’est mariée « les conversations petite bourgeoises s’engageaient sur le travail, les vacances et les voitures ».

Enfin le motif du repas de fête opère dans le texte comme une sorte de lien. Sa fonction première est de réunir les êtres « Une fois de plus, dans les corps rapprochées, le passage des toasts et du foie gras, la mastication et les plaisanterie, l’évitement de la gravité, se construisait la réalité immatérielle des repas de fête » mais il permet aussi d’ancrer le personnage/narrateur du roman dans le récit, en lui donnant présence et consistance. Il met ainsi en perspective l’histoire intime sur fond d’histoire collective et entraîne une identification du lecteur, qui ne peut s’empêcher de rapprocher ses propres souvenirs à ceux qu’Ernaux évoque. (Développe un sentiment de nostalgie et d’empathie).

Corpus de textes étudiés

Années 1940
• « Les jours de fête après la guerre…. » (p. 22) à « l’espérance de la vivre un jour » (p. 25)
• « Dans la polyphonie bruyante des repas de fête » (p. 28) à « « le grain de blé il y a 137) la figure de dieu » (p. 33)

Années 1950
• « A la moitié des années cinquante, dans les repas de famille… » (p. 59) à « on savait que la veille avait été (…) un jour de fête » (p. 62)

Années 1960
• « Dans les déjeuners du dimanche, au milieu des années soixante… » (p. 84) à « avant d’écouter des refrains que personne ne se souciait plus de reprendre aujourd’hui » (p. 86)
• « Dans les déjeuners auxquels avec une anxiété et une fierté de jeunes ménages on invitait la belle-famille… » (p. 95) à « on s’étonnait de se trouver ici, d’avoir eu ce qu’on avait désiré, un homme, un enfant, un appartement » (p. 97)

Années 1970
• « Les soirs d’été, au début des années soixante-dix, dans l’odeur de la terre sèche et du thym… » (p. 114) à « loin des « beaufs » entassés dans des campings à Merlin Plage » (p. 116)

Années 1980
• « Et nous, à l’orée de la décennie quatre-vingt…. » (p. 136) à « on savait que le repas de famille était un endroit où la folie pouvait sévir et on renverserait la table en hurlant » (p. 137)
• « Dans les déjeuners de fête, les références au passé se raréfiaient » (p. 151) à « l’étendue possible de sa propre inhumanité » (p. 152)

Années 1990
• « Au milieu des années quatre-vingt dix, à la table où on avait réussi à réunir dimanche midi les enfants trentenaires » à « des quantités d’expériences communes sans trace consciente » (p. 191)

Années 2000
• Au milieu de cette première décennie du XXIe siècle, qu’on n’appelait jamais année zéro » (p. 228) à « les étapes du rite dont nous étions maintenant le plus ancien pilier » (p. 232)