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ImageL’alliance française de Chicago met à l’honneur Beauvoir et la photographie, à travers les clichés de l’artiste américain Art Shay.

La soirée, intitulée Beauvoir et Nelson in Love, sera centrée sur l’exposition du célèbre photographe Art Shay qui, présent lors du vernissage, racontera sa rencontre avec deux figures marquantes de la littérature : Algren et Beauvoir.

On découvre une histoire d’amour et de passion, de fidélité et de trahison, une histoire d’amitié enfin, et toutes ont pour toile de fond les milieux intellectuels de Paris et Chicago au cœur du 20e siècle.

Au fil des images et de la lecture des lettres d’amour du triangle amoureux Beauvoir-Sartre-Algren se proflent des êtres de chair et de sang dont la voix troublante remonte du passé et transcende le temps.

Alliance Française de Chicago – Mercredi 13 février 2013 à 18h30

AF press release

Vernissage and Exhibition with Art SHAY
Lecture of excerpts from De Beauvoir’s letters (in French & English)
With Isabelle David, John Ireland, and students from DePaul University French Dpt.

It is in Chicago that French feminist Simone de Beauvoir met and fell in love with the bad boy of American literature, author Nelson Algren. Art Shay, the great Chicago based photographer and Life Magazine reporter, was there.

Art Shay will also be at the Alliance Française de Chicago for the opening of a special exhibition commemorating not only a celebrated love story but also the world of Nelson Algren, a gritty black and white City of Big Shoulders that is no more.

And because it’s l’Amour….it’s complicated !

Existentialist author Jean-Paul Sartre always stood between Simone De Beauvoir and Nelson Algren, part of an equation taking the shape of a triangle. Art Shay’s testimony will be followed by a reading, in French and in English, of excerpts from letters Simone de Beauvoir wrote to Nelson Algren and Jean-Paul Sartre.

Alliance Française de Chicago – Wednesday, February 13 at 6 :30PM / Free Admission – 54 W. Chicago Avenue

A l’aide de sa caméra et sur le thème de la rose, l’artiste tente de cerner l’univers viennois, sa profondeur et sa légèreté, voire sa complexité. Sur chaque photo on découvre une rose, tantôt blanche, tantôt noire ou encore colorée.

Mise en situation, elles jouent toutes les rôles qui leur sont assignés.

La première, de couleur chair, repose sagement sur une planche en bois, prête à être aplatie et panée comme l’illustre escalope viennoise. La seconde bouge, joueuse et frivole et sème avec humour ses pétales au gré du vent. Une autre encore est prisonnière d’une roue métallique, à l’instar de celle plus grande et plus connue du Prater.

Pourpre et de velours, une rose charnue évoque les abords de Vienne, quartiers de plaisir et de conquêtes d’un moment.

Une encore, ou plutôt plusieurs, se partagent l’espace d’une portée musicale, car qui dit Vienne dit bien-sur musique, à travers les chansons fredonnées dans les tavernes viennoises, mais aussi les airs d’opéra et les concerts symphoniques.
La politique de Vienne, ambigüe parfois, surtout quand elle touche à l’immigration est représentée par des roses noires qui en côtoient d’autres blanches, leur font face, presque menaçantes – métaphore de la mixité comme de la dichotomie d’une culture en lutte avec son passé et ses frontières si malmenées par le temps.

Plus loin, on retrouve quelques nuages de pétales neigeux, vaporeux, ils dessinent le ciel de Vienne. De longues et fines tiges, sans feuille, montent vers le ciel et miment les arbres de la forêt Viennoise. Là quelques feuilles séchées, en piles inégales, simulent les montagnes si proches de la ville.
Quant aux épines entrelacées, elles rappellent vu du ciel l’enchevêtrement d’un réseau urbain, riche – fait de rails de métro, de tramway, comme de lignes de bus.

Une dernière photo enfin transforme les roses en ombre chinoise quand la nuit vient à tomber sur la ville.

La liste de roses n’est pas exhaustive, celles des photos non plus. Aussi j’invite tous ceux que la beauté interpelle à se prendre un moment pour rêver Vienne à travers cette somptueuse série de photographies et bientôt de cartes postales.

L’artiste vit à Vienne. Son exposition intitulée Wiener Bilder sera au Luxembourg en 2012.

On peut à partir de ce blog et dans la rubrique Liens accéder à son site : Bettina Frenzel Photographe.

Les échos aux autres romans d’Ernaux sont fréquents dans Les années. Allusions à d’autres récits, roman dans le roman, ils établissent le lien entre les différentes époques que traverse le narrateur « elle », ce double flou de l’auteur. Chaque passage sélectionné plus bas reprend un thème développé plus amplement dans l’œuvre d’Ernaux et se propose de donner un éclairage supplémentaire sur ces pans de roman à peine évoqués et qui pourtant contribuent à tisser la trame du livre. Les incursions dans l’histoire individuelle voire intime du narrateur brossent au long des pages le portrait du personnage central, ballotté par son temps et l’Histoire d’une époque.

Une femme et Les armoires vides:
Une femme traite de la maladie puis de la mort de la mère, Les armoires vides du mal-être de l’auteur et de sa déchirure sociale.

La première image décrite dans Les années reprend le portrait de la mère, campée dans Une femme et dans Les armoires vides. L’image est volontairement choquante, celle d’une femme saisie au moment où elle urine derrière le café dont elle est la gérante « la femme accroupie qui urinait en plein jour derrière un baraquement servant de café, en bordure des ruines, à Yvetot, après la guerre, se reculottait debout, jupe relevée, et s’en retournait au café ». (p. 11)

Aparté : Yvetot, petite ville de Normandie, non loin de Rouen, rappelle Flaubert dans Madame Bovary. C’est là qu’est commandée l’exubérante pièce montée servie à la noce d’Emma et de Charles.

« Cette dame majestueuse, atteinte d’Alzheimer, vêtue d’une blouse à fleurs comme les autres pensionnaires de la maison de retraite, mais elle, avec un châle bleu sur les épaules, arpentant sans arrêt les couloirs, hautainement, comme la duchesse de Guermantes au bois de Boulogne »(p. 12)

« Elle traîne (…) veillant à ne pas transgresser la rigoureuse loi maternelle de l’heure (« quand je dis telle heure, c’est telle heure, pas une minute de plus »). (p.56) – On note notamment l’utilisation assez fréquente du discours direct pour introduire les propos des parents « Si tu avais eu faim pendant la guerre tu serais moins difficile ». (p. 64)

« On préférait ne pas parler des maladies nouvellement apparues qui n’avaient pas de remèdes. Celle au nom germanique, Alzheimer, qui hagardisait les vieux et leur faisait oublier les noms, les visages » (p. 153)

« Les moments importants de son existence actuelle sont les rencontres avec son amant l’après-midi dans une chambre d’hôtel rue Danielle-Casanova et les visites à sa mère à l’hôpital, en long séjour » (p. 158)

Une passion simple et Se perdre :
Les deux romans sont sur le thème de la relation amoureuse et de la sexualité.
« Le latin, l’anglais, le russe apprit en six mois pour un soviétique et il n’en restait que da svidania, ya tebia lioubliou karacho » (transcription du russe pour au revoir, je t’aime, merci).

« Les moments importants de son existence actuelle sont les rencontres avec son amant l’après-midi dans une chambre d’hôtel rue Danielle-Casanova (…) elle somnole après l’amour, imbriquée dans son corps massif à lui, avec le bruit des voitures en fond» (p. 157)

La honte
Sur la violence familiale et le milieu social

« La scène entre ses parents, le dimanche avant l’examen d’entrée en sixième, au cours de laquelle son père a voulu supprimer sa mère en l’entraînant dans la cave près du billot ou la serpe était fichée » (p.58).

L’événement :
Sur le thème de l’avortement clandestin subi par le narrateur/auteur

« Faute d’avoir eu peur à temps dans la pinède ou sur le sable de la Costa Brava, le temps s’arrêtait devant un fond de culotte toujours blanc depuis des jours. Il fallait faire passer d’une façon – en Suisse pour les riches – ou d’une autre – dans la cuisine d’une femme inconnue sans spécialité, sortant une sonde bouillie d’un fait-tout ». (p. 82).

« On avait été si seule avec la sonde et le sang en jet sur les draps » (p. 111)

« Dans quelques mois, l’assassinat de Kennedy à Dallas la laissera plus indifférente que la mort de Marilyn Monroe l’été d’avant, parce que ses règles ne seront pas venues depuis huit semaines. ». (p.89)

La place :
Sur la mort soudaine du père

« Dans l’insoutenable de la mémoire, il y a l’image de son père à l’agonie, du cadavre habillé du costume qu’il n’avait porté qu’une seule fois, son mariage à elle, descendu dans un sac plastique de la chambre au rez-de-chaussée par l’escalier trop exigu pour le passage d’un cercueil » (p. 122).

La femme gelée
Sur la femme dans le couple et la difficulté d’être à deux au quotidien

« Au moment même où elle fait ce constat, elle sait qu’elle n’est pas prête à renoncer à tout ce qui ne figure pas dans ce journal intime, cette vie ensemble, cette intimité partagée dans un même endroit, l’appartement qu’elle a hâte de retrouver, les cours finis, le sommeil à deux, le grésillement du rasoir électrique le matin, le conte des Trois Petits Cochons le soir, cette répétition qu’elle croit détester et qui l’attache » (p. 100)

« Dans ce huis clos l’air libre, momentanément débarrassée du souci multiforme dont son agenda porte les traces elliptiques – changer draps, commander rôti, conseil de classe, etc. – et de ce fait livrée à une conscience exacerbée, elle n’arrive pas (..) à se déprendre de sa douleur conjugale, boule d’impuissance, de ressentiment et de délaissement » (p.141)

L’usage de la photographie
Sur la photographie, les relations sexuelles et la maladie (cancer).

»C’est une sensation (…) qui l’a conduite au travers des années, à être ici, dans ce lit avec cet homme jeune (…) se retrouvant à cinquante-huit ans près d’un homme de vingt-neuf ans » (p. 205)

« Dans cet entre-deux d’une naissance certaine et de sa mort possible, la rencontre d’un homme plus jeune dont la douceur et le goût pour tout ce qui fait rêver, les livres, la musique, le cinéma, l’attirent – hasard miraculeux qui lui offre l’occasion de triompher de la mort par l’amour et l’érotisme » (p. 235)

L’occupation
Sur la jalousie amoureuse

« Une jalousie vis-à-vis de la nouvelle compagne d’âge mûr du jeune homme, comme si elle avait besoin d’occuper le temps libéré par la retraite – ou de redevenir jeune grâce a une souffrance amoureuse qu’il ne lui avait jamais procurée lorsqu’ils étaient ensemble, jalousie qu’elle a entretenue a la manière d’un travail pendant des semaines, jusqu’à ne plus vouloir qu’une chose, en être débarrassée » (p. 234)

Il y a une vingtaine de références directes à la photographie dans le roman. Ces références jalonnent le texte et motivent l’action. C’est à partir de photos qu’Ernaux déploie son récit ; elles permettent de positionner les personnages et de dérouler l’histoire de l’individu dans son temps.

La photographie donne vie et consistance au narrateur perçu essentiellement à travers des clichés jaunis. Les descriptions d’images lancent l’imagination et entraînent des réflexions sur l’époque. S’il y a photo, il y a prise de vue, et donc une personne derrière la caméra qui immortalise le moment. Parler de l’une revient à parler de l’autre. On plante alors un décor, se représente la personne qui prend la photo, imagine vers où les regards et les pensées se portent. Les photos se parlent aussi les unes aux autres. L’auteur dégage les similitudes et différences entre chacune d’entre elles, l’évolution subie par le sujet et les choses qui l’entourent.

Le lecteur fait connaissance avec le narrateur alors qu’il n’est qu’un bébé joufflu posant pour la traditionnelle photo de naissance à l’attention des albums familiaux. Le bébé devient vite une fillette de quatre ans, de neuf ans, puis une adolescente, une jeune fille, une jeune mère, une femme mûre et enfin une grand-mère fière de sa petite-fille. On traverse le temps en tournant les pages de l’album personnel de l’auteur/narrateur, visionnant ses portraits à différents âges. Les modes vestimentaires changent, du port des socquettes aux cols roulés, des permanentes frisottées aux bandeaux dans les cheveux raides; les attitudes évoluent, de l’innocent bébé à l’adolescente mal dans sa peau, de la jeune fille provocatrice à la femme accomplie et rangée ; les objets se modernisent à l’instar des coutumes et usages. On voit ainsi le narrateur – tout d’abord absent du récit – apparaître « C’est une photo sépia ovale, collée à l’intérieur d’un livret bordé d’un liseré doré, protégée par une feuille gaufrée, transparente (..) Un gros bébé, à la lippe boudeuse, des cheveux bruns formant un rouleau sur le dessus de la tête, est assis à moitié nu sur un coussin au centre d’une table sculptée », grandir « la photo en noir et blanc d’une petite fille en maillot de bain foncé, sur une plage de galets », mûrir « elle est la fille du milieu, aux cheveux coiffés en bandeaux à l’imitation de George Sand, aux épaules larges et dénudées, la plus femme » devenir enfin ce personnage, toujours à distance mais omniprésent dans tout le roman, celui qui permet de faire résonner le temps et les années.

Les inscriptions notées au dos des photos permettent de les replacer dans le temps et l’espace, il s’agit de souvenirs de famille, de vacances en Normandie, en Espagne, de classes scolaires et universitaires, de fêtes ou de dimanches à la campagne.
Ils situent le personnage dans son milieu d’origine, montre son parcours éducatif, professionnel, émotif, son ascension vers une autre classe sociale.

La photo, en qualité de support, change aussi au cours du temps, format sépia tout d’abord, puis noir et blanc et couleur enfin. Vidéos et films amateurs super-huit font aussi leur apparition dans les années soixante-dix. Le photographe professionnel du début qui dans son studio rend éternel le nouveau-né passe la main aux proches : parents, amis, mari puis enfants. Le tissu familial se recrée alors que pourtant seul l’auteur/narrateur est montré. Les photos racontent une histoire, personnelle mais celle aussi des décennies qu’elles prennent pour toile de fond. « Et c’est avec les perceptions et les sensations reçues par l’adolescente brune à lunettes de quatorze ans et demi que l’écriture ici peut retrouver quelque chose qui glissait dans les années cinquante, capter le reflet projeté sur l’écran de la mémoire individuelle par l’histoire collective ».

La description des photos est toujours très détaillée, mais elle se limite aux mots écrits dans le texte, sans représentation visuelle (pas de photos à proprement parlé qui illustrent la description). Dans un autre livre intitulé De l’usage de la photographie Ernaux réfléchit à l’importance du cliché photographique, témoin d’un moment fugace et révolu. Mais dans cet essai (quelque peu expérimental) et contrairement à la technique utilisée dans Les Années, elle part d’images visuelles. Ces images, insérées dans le texte, ont pour objectif de représenter le tableau intime d’une rencontre entre deux amants, image de vêtements épars enchevêtrés et abandonnés au gré du hasard, traces désuètes et silencieuses qui seules survivent à l’acte sexuel. Ils re-écrivent une histoire, celle d’un couple, et de façon plus large celle de leur vie.

Moment arrêté dans le temps, muet et parlant tout à la fois, la photographie engendre enfin un sentiment d’étrangeté et de mystère « C’est toi», obligée de regarder comme elle-même cette autre de chair potelée ayant vécu dans un temps disparu une existence mystérieuse ». Elle couche à plat les événements et lutte contre la déperdition de la mémoire en matérialisant ce qui a disparu, donnant corps à l’absence, pour mieux graver dans le temps. Ernaux évoque ainsi la disparition de sa sœur aînée, morte trois ans avant sa naissance à l’âge de six ans. Seul un prénom subsiste, Ginette, griffonné au dos d’une photo vieillie, et sur laquelle on distingue une petite fille souriant à la caméra.

Modiano utilise de façon assez similaire la photographie, elle devient dans Rue des Boutiques Obscuresle moteur de l’action, la piste qui permet de retrouver l’identité perdue. Comme pour Ernaux, Modiano décrit mais n’illustre pas son récit par des représentations visuelles ; c’est dans l’imagination du lecteur et là seulement que l’image apparaît.

Le repas de fête est à la fois le lieu de l’intime et du collectif, retrouvaille en famille, entre amis, autour d’une table, d’un verre et de petits plats. Il incarne donc le moment privilégié où s’établit le lien entre les différents participants, où on ressent son appartenance à une communauté et où enfin s’affirme le statut social. Dans le brouhaha des conversations naît un sentiment de convivialité, de communion mais aussi parfois d’affrontement, de lutte (lieu pouvant aussi bien incarner la paix que la guerre).

Le rite du repas pris ensemble est commun à tous, se retrouve partout, à toute époque et permet de réaffirmer l’identité du groupe, de la famille et donc de l’individu. Dans Les années, A.E. s’interroge sur le sens de la famille et de cette tradition, douce et amère, qui rassure et lasse, et à laquelle tout le monde se soumet « On se demandait ce qui nous liait, ni le sang ni les gènes, seulement le présent de milliers de jours ensemble, des paroles et des gestes, des nourritures, des trajets en voiture, des quantités d’expériences communes sans trace consciente ».

Chaque décennie est ainsi campée à travers la description d’un repas de fête (parfois deux), qu’il s’agisse du déjeuner du dimanche ou du dîner de fête (voir corpus choisi plus bas). Ce repas joue avant tout un rôle de révélateur, il souligne les différences et les similitudes entre les générations (celles des grands-parents par rapport à celle des parents et puis de leurs enfants), les sexes (hommes et femmes) et les milieux sociaux (origine populaire, classe moyenne, bourgeoisie).
Les souvenirs remontent à la surface, livrent quelques morceaux du passé, et refont l’histoire. Les images bruyantes des plats qui se succèdent, des personnes qui s’interpellent, d’anecdotes qui fusent, présentent un aspect similaire – comme une sorte de superpositions de clichés rattachant l’individu à son époque. Néanmoins, elles n’en montrent pas moins un caractère très spécifique selon le groupe ou la décennie considérée.

Le repas, ponctué par le cérémoniel défilé des plats, rapproche ou éloigne selon les humeurs, les moments et les thèmes abordés. Les générations se croisent et se distinguent par leur vécu, leur éducation, leur langage, leurs goûts et leurs valeurs. Les enfants ne parlent plus comme leurs parents qui souvent peinent à comprendre ce « langage rebutant d’initiés ». La présence des femmes semble prendre plus d’importance que celle des hommes et les milieux sociaux s’imposent dans leurs signes distinctifs.
A ce propos Annie Ernaux brosse un tableau peu flatteur de son milieu d’origine, milieu populaire caractérisé essentiellement par le manque de finesse, d’hygiène et de bonnes manières. Les voix sont portantes, les comportements vulgaires, et les anecdotes souvent salaces « manger en faisant du bruit et en laissant voir la métamorphose des aliments dans la bouche ouverte, s’essuyer les lèvres avec un morceau de pain, saucer l’assiette si soigneusement qu’elle pourrait être rangée sans lavage, taper la cuiller dans le fond du bol, s’étirer à la fin du dîner ». C’est autour de la table notamment que s’affirme le clivage entre les mondes et les affinités (cette notion de transfuge dont l’auteur use pour expliquer son changement de situation sociale) « Malgré soi, on remarquait les façons de saucer l’assiette, secouer la tasse pour faire fondre le sucre, de dire avec respect « quelqu’un de haut placé » et l’on apercevait d’un seul coup le milieu familial de l’extérieur, comme un monde clos qui n’était plus le nôtre ». Tranchante, ironique et sans complaisance Ernaux parcourt le chemin de ses origines campagnardes et semble se complaire parfois dans la description de la médiocrité ambiante. La blessure de l’enfance, celle de ses origines mal acceptées, semble se ré-ouvrir à chaque réunion de famille.
On pense ici aux truculentes descriptions de repas paysans dans la littérature (repas de fête, de noces), notamment à Flaubert (Madame Bovary Bouvard et Pécuchet) et Maupassant (dans ses contes et nouvelles). Tous les deux excellent à montrer l’importance de ce rite à la campagne et non sans ironie dissèquent le plaisir jovial de la fête, la nourriture et le vin en abondance, les longues heures passées à table et le chapelet de plaisanteries douteuses qui accompagnent systématiquement l’atmosphère de fête.

Les sujets tabous, tels que la guerre ou la sexualité, ne sont abordés que lorsque l’alcool commence à faire effet, pour le plus plaisir des enfants et des adolescents, avides de grappiller quelques secrets ou révélations. « Nous le petit monde, rassis pour le dessert, on restait à écouter les histoires lestes que, dans le relâchement des fins de repas, l’assemblée, oubliant les jeunes oreilles, ne retenait plus ».
La guerre est tout d’abord très présente dans les discussions d’après quarante-cinq, évoquant la pauvreté, les manques. Elle est soumise cependant au filtre de la conscience et la mémoire se fait sélective quand elle touche aux cicatrices du passé «Mais ils ne parlaient que de ce qu’ils avaient vu, qui pouvait se revivre en mangeant et buvant. Ils n’avaient pas assez de talent ou de conviction pour parler de ce qu’ils n’avaient pas vu. Donc, ni des enfants juifs montant dans des trains pour Auschwitz, ni des morts de faim ramassés au matin dans le ghetto de Varsovie, ni des 100 000 degrés à Hiroshima ». Puis le thème s’estompe avec le temps et est remplacé par les souvenirs plus immédiats, moins perturbants. L’évolution et la marque du temps qui passe sont perçus dans le choix des sujets discutés. Ainsi les premières conversations se réduisent aux récits qui touchent à la famille, au village, aux alentours. Plus les décennies avancent, plus les sujets se mondialisent en quelque sorte et le monde extérieur fait son apparition. Il ne s’agit plus alors seulement des proches, de l’entourage et du quotidien mais du monde politique, géographique et social.
Quant à la sexualité elle n’est évoquée que par allusion par des voix masculines le plus souvent, l’alcool déliant les langues et libérant momentanément des contraintes de la morale sexuelle, très stricte dans les années d’après guerre (repas vu comme lieu de la transgression).

Si les paysages évoqués changent et prennent une plus grande envergure au cours du temps, les plats et occupations qui président aux repas de fête évoluent également d’une décennie à l’autre. Ainsi on apprête un lapin dans les années quarante ou cinquante, on sert ensuite dans les années soixante-dix une fondue bourguignonne – recette découpée dans un magazine de mode. Et si la goutte (eau de vie) est ce qui clôt généralement les dîners campagnards, on termine chez les bourgeois par un whisky et un bridge. L’ironie d’Ernaux n’épargne là non plus pas la classe moyenne dans laquelle elle s’est mariée « les conversations petite bourgeoises s’engageaient sur le travail, les vacances et les voitures ».

Enfin le motif du repas de fête opère dans le texte comme une sorte de lien. Sa fonction première est de réunir les êtres « Une fois de plus, dans les corps rapprochées, le passage des toasts et du foie gras, la mastication et les plaisanterie, l’évitement de la gravité, se construisait la réalité immatérielle des repas de fête » mais il permet aussi d’ancrer le personnage/narrateur du roman dans le récit, en lui donnant présence et consistance. Il met ainsi en perspective l’histoire intime sur fond d’histoire collective et entraîne une identification du lecteur, qui ne peut s’empêcher de rapprocher ses propres souvenirs à ceux qu’Ernaux évoque. (Développe un sentiment de nostalgie et d’empathie).

Corpus de textes étudiés

Années 1940
• « Les jours de fête après la guerre…. » (p. 22) à « l’espérance de la vivre un jour » (p. 25)
• « Dans la polyphonie bruyante des repas de fête » (p. 28) à « « le grain de blé il y a 137) la figure de dieu » (p. 33)

Années 1950
• « A la moitié des années cinquante, dans les repas de famille… » (p. 59) à « on savait que la veille avait été (…) un jour de fête » (p. 62)

Années 1960
• « Dans les déjeuners du dimanche, au milieu des années soixante… » (p. 84) à « avant d’écouter des refrains que personne ne se souciait plus de reprendre aujourd’hui » (p. 86)
• « Dans les déjeuners auxquels avec une anxiété et une fierté de jeunes ménages on invitait la belle-famille… » (p. 95) à « on s’étonnait de se trouver ici, d’avoir eu ce qu’on avait désiré, un homme, un enfant, un appartement » (p. 97)

Années 1970
• « Les soirs d’été, au début des années soixante-dix, dans l’odeur de la terre sèche et du thym… » (p. 114) à « loin des « beaufs » entassés dans des campings à Merlin Plage » (p. 116)

Années 1980
• « Et nous, à l’orée de la décennie quatre-vingt…. » (p. 136) à « on savait que le repas de famille était un endroit où la folie pouvait sévir et on renverserait la table en hurlant » (p. 137)
• « Dans les déjeuners de fête, les références au passé se raréfiaient » (p. 151) à « l’étendue possible de sa propre inhumanité » (p. 152)

Années 1990
• « Au milieu des années quatre-vingt dix, à la table où on avait réussi à réunir dimanche midi les enfants trentenaires » à « des quantités d’expériences communes sans trace consciente » (p. 191)

Années 2000
• Au milieu de cette première décennie du XXIe siècle, qu’on n’appelait jamais année zéro » (p. 228) à « les étapes du rite dont nous étions maintenant le plus ancien pilier » (p. 232)

Patrick Modiano a écrit près de trente-cinq romans, récits, films et livres pour enfants. D’origine juive, il est né à Paris en 1945. Son oeuvre phare Rue des Boutiques Obscures est couronnée par le prix Goncourt en 1978.
Guy Roland, c’est un nom d’emprunt, souffre d’amnésie et court après son identité perdue. Il mène l’enquête, dans une ambiance de mystère et remonte le fil du temps au gré de photographies découvertes ça et là. Il rencontre ainsi une variété impressionnante de personnes qui l’aident à recréer le puzzle de sa vie.
Tous les personnages que l’on croise dans le roman ont comme Guy Roland une identité vacillante, personnages fantomatiques au destin étrange. Il y a par ordre de rencontre :

• Barman Sonachitzé
• Restaurateur Heurteur
• Stioppa de Diagoriew
• Galina dit Gay Orlow
• Waldo Blunt, un pianiste
• Freddie Howard de Luz
• Le chroniqueur gastronomique Claude Howard
• Le gardien domestique
• Hélène Pilgram
• Pedro McEvoy
• Denise Coudreuse
• Oleg de Wrédé
• Le photographe Mansoure
• Alec Scouffic
• Le jockey André Wildmer
• Le moniteur de ski Bob Besson

Guy Roland déambule interminablement, passant de l’un à l’autre, perdu dans un labyrinthe complexe de noms et de lieux.
Le monde de l’errance est un point commun à tous les romans de Modiano et cette déclinaison mélancolique de la quête peut s’expliquer par l’histoire personnelle de l’auteur, celle d’une enfance blessée et abandonnée (parents divorcés, enfants ballottés à droite et à gauche, chez des amis, dans des établissements, puis perte pour l’auteur du frère cadet si proche, mort de leucémie à l’âge de dix ans). Ces blessures semblent inguérissables et nourrissent les thèmes chers à Modiano qui affirme « Mon dessein : me créer un passé et une mémoire avec le passé et la mémoire des autres ».

Le thème de la quête interminable fait écho à la recherche proustienne qui passe par le travail de mémoire ainsi qu’au puzzle perecquien. Les êtres sont désancrés et obsédés par un passé qu’ils tentent de retrouver, laborieusement, morceau par morceau.

Le titre du roman sonne d’ailleurs comme une variante de celui de Perec La boutique obscure. Ce livre, publié quelques années avant en 1973, traite également de la problématique de l’identité juive, d’une époque, celle de l’occupation et de la chasse aux juifs.
Comme Perec Modiano témoigne de la violence de l’histoire par la disparition. Perec en fait même la matière de son livre éponyme La disparition, publié en 1969. Ce roman, véritable tour de force, omet sur plus de trois cent pages la lettre « e » – voyelle la plus communément utilisée dans la langue française. Il est ensuite suivi quelques années plus tard par Les Revenentes où cette fois la même voyelle s’octroie l’exclusivité.

« La motivation, la pulsion à écrire, c’est pour moi toujours à partir d’une disparition, de construire une quête à partir de là » dit Modiano. Son œuvre se donne alors pour but de boucher les trous noirs, remplir les zones d’ombre de la vie. L’accent n’est jamais sur l’avenir, ni même vraiment ce présent qui échappe à la perception mais bien sur le passé. «Vous aviez raison de me dire que, dans la vie, ce n’est pas l’avenir qui compte, c’est le passé», concédera Hutte à Guy Roland dans le roman.

Dora Bruder, roman publié en 1997 en est un autre exemple. Modiano part d’un fait divers lu dans un journal daté de 1941 et relatant la soudaine disparition d’une jeune juive âgée de quinze ans, Dora Bruder. A partir de fragments lentement reconstitués il recrée alors son histoire, celle de sa famille, de son milieu ; il imagine son parcours, ses pensées jusqu’à sa déportation et sa mort.
Serge Klarsfeld, avocat connu pour la publication du Mémorial des enfants juifs de France, avec lequel Modiano entretient une correspondance suivie l’aide dans ses recherches sur Dora Bruder.
Pour l’auteur le devoir de littérature est avant tout un devoir de mémoire. C’est ainsi qu’il écrit en 1978 dans une lettre à Klarsfeld « Ce qui est désespérant, c’est de penser à toute cette masse de souffrance et à toute cette innocence martyrisée sans laisser de trace. Au moins vous avez pu retrouver leurs noms ». Il ne s’agit pas pour Klarsfeld ou Modiano d’un nombre abstrait de six millions de juifs disparus à la fin de 1945 mais d’individus uniques, additionnés les uns aux autres pour enfin arriver au chiffre exorbitant de six millions. L’écriture est là pour redonner à chacun une identité particulière, identité qui sinon sombrerait dans la masse et l’indifférence qui s’y rattache.

Sur l’obsession du passé, et le retour vers la mémoire (aussi bien collective qu’individuelle) le poète René Char disait «Vivre, c’est s’obstiner à achever un souvenir».

Enfin, comme Perec, Modiano aime dresser des listes, de noms, d’endroits (Ex. extraits de naissance, annuaires, bottins). Il est aussi fidèle à des dates et certaines déterminent même la structure du roman. Ainsi Rue des Boutiques Obscures est composé de quarante-sept chapitres. Ce chiffre n’est pas un hasard mais la date de naissance de son frère Rudy, mort en bas âge. L’auteur, hanté par le souvenir du frère perdu, avoue d’ailleurs avoir longtemps fait croire qu’il était né en 1947 au lieu de 1945 (voir dédicace du roman « Pour Rudy, pour mon père »).

Le style est très sobre. Les phrases sont courtes, le vocabulaire employé est simple. Les textes ont beaucoup d’oralité, ils donnent une grande place aux dialogues où on peut entendre directement la voix des personnages. On distingue aussi une récurrence dans la figure du labyrinthe, perçue au niveau des personnages, des lieux, des souvenirs.
Le roman est écrit à la première personne « je ». Il s’agit du personnage central, Guy Roland, mais c’est surtout un « je » fantomatique puisqu’il affirme d’emblée « Je ne suis rien ». On constate que dans son oeuvre Modiano fait presque toujours le choix d’une écriture à la première personne, comme s’il avait un besoin de se rapprocher, de s’approprier les choses, par empathie.
Les noms sont étranges et instables. Guy Roland est-il en vérité Freddie Howard de Luz, ou bien Pedro McEvoy ou bien un autre ? Cette instabilité dans l’appellation rappelle de nouveau le traumatisme de l’occupation ou changer de nom pouvait devenir un moyen de survie ; masquer son identité (juive), utiliser un faux nom pour éventuellement sauver sa vie.

La symbolique de la ville est forte dans le roman. L’enquête que mène Guy Roland le fait voyager mais elle se déroule essentiellement à Paris – ville que Modiano connaît la mieux, sa ville natale et la ville dans laquelle il continue à vivre. Les scènes sont souvent décrites la nuit (jeu en permanence sur l’ombre et la lumière – ex. déjà dans le titre « obscures »).
On pourrait aisément retracer une carte géographique en lisant le roman (cf. besoin d’ancrage de l’auteur et des personnages – Véritable labyrinthe citadin où s’écrivent à la fois histoire intime et histoire collective).

Il est enfin intéressant de constater que la photo fonctionne ici encore comme un moteur de l’histoire ou un catalyseur de souvenirs. Annie Ernaux dans Les années utilise pareillement la photographie pour dérouler les souvenirs « (…) les photos – constituant des arrêts sur mémoire en même temps que des rapports sur l’évolution de son existence, ce qui l’a rendue singulière, non par la nature des éléments de sa vie, externes, (trajectoire sociale, métier) ou internes (pensées et aspirations, désir d’écrire), mais par leur combinaison, unique en chacun » (Les Années – A. E. – p. 240 Editions Gallimard).
La photo est à la fois le départ de la mémoire et aussi le symbole de l’oubli (sorte de souvenir mis à plat). On photographie pour mieux contempler mais surtout pour fixer enfin posséder les choses et les êtres, voués au temps et à l’oubli.

Un dernier parallèle s’impose entre Modiano et Ernaux, celui de la perception du temps et de l’individu dans l’histoire collective « Ce que le monde a imprimé en elle et ses contemporains, elle s’en servira pour reconstituer un temps commun, celui qui a glissé d’il y a si longtemps à aujourd’hui – pour, en retrouvant la mémoire collective dans une mémoire individuelle, rendre la dimension vécue de l’Histoire » (Les Années – A.E. – p. 239 – Editions Gallimard).

Un « roman total »

Annie Ernaux puise dans tous les registres de l’intime pour rédiger son œuvre mais reste hantée par un projet de plus grande envergure, couronnant sa quête d’écrivain, écrire « une sorte de destin de femme », étalé sur plusieurs décennies « quelque chose comme Une vie de Maupassant qui ferait ressentir le passage du temps en elle et hors d’elle, dans l’Histoire » (p.158).

Après avoir donné voix à la mère, au père, à l’amant, à son moi le plus secret elle réalise enfin en 2007 le livre de la mémoire Les années. Le projet est titanesque -elle le qualifie elle-même de « roman total » (p.158) – et fut longtemps appréhendé « Elle a peur de se perdre dans la multiplicité des objets de la réalité à saisir. Et comment pourrait-elle organiser cette mémoire accumulée d’événements, de faits divers, de milliers de journées qui la conduisent jusqu’à aujourd’hui. » (p. 159).
On peut ici avancer quelques hypothèses sur les motifs qui ont finalement rendu ce projet faisable. Je pense essentiellement à la maladie, qui touche l’auteur et qu’elle évoque dans le texte « un cancer qui semblait s’éveiller dans le sein de toutes les femmes de son âge et qu’il lui paru presque normal d’avoir parce que les choses qui font le plus peur finissent par arriver » (p. 235). La maladie lui fait prendre conscience de sa finitude et crée un sentiment d’urgence jusque là inconnu (Sorte de déclencheur qui permettra le passage à l’acte).

Elle refait alors le trajet d’une vie dans le temps, vie constituée de strates différentes, à l’image de ces fragments qui constituent le texte.

Au début du roman le personnage/narrateur est très diffus, difficile voire impossible à saisir (cf. premières pages du « roman »). Cette disparition du personnage rend parfois la lecture ardue. Le lecteur est bombardé de faits et d’idées apparemment sans lien. Par ailleurs Il n’a pas la possibilité de se rattacher à une intrigue romanesque pour guider ses pas et avance à tâtons d’un événement à l’autre sans saisir la trame principale. Néanmoins au fil des pages le personnage finit par s’imposer et révéler au lecteur son objectif. La fillette floue de la photo, balbutiante et somme toute encore assez indifférente à son époque, devient une jeune femme puis une femme d’âge mûr qui ressent le temps et s’interroge sur l’histoire, la sienne et celle de ses contemporains.

Les retours en arrière au rythme des années sont perçus comme une « série d’Abymes » (p.204) et plongent le lecteur dans le vertige du temps, à la fois celui de la France, d’une génération, et d’un individu.

Note explicative : La mise en abyme est un procédé qui consiste à plonger dans l’infini – image dans une image, principe du miroir qui se reflète à l’infini, du récit dans le récit, ou de la peinture dans la peinture. Gide crée l’expression (commentaire sur le principe du blason) et formalise ainsi un procédé déjà très utilisé dans les arts. La technique permet de s’interroger sur le principe même de la représentation. On pense entre autres à Paul Claudel dans L’Echange mettant en abyme le théâtre (personnage sur la scène qui joue une actrice en train de décrire le théâtre) mais aussi au Nouveau Roman (Claude Simon, Nathalie Sarraute etc.)

Ernaux emploie la métaphore filée de la lumière pour expliquer l’objectif de son livre, sa volonté de mettre à jour, de comprendre et saisir le passé « L’image qu’elle a de son livre, tel qu’il n’existe pas encore (…) une coulée de lumière et d’ombre sur des visages » (p. 179) ou bien « (…) une nouvelle fois ressuscités du temps dans un linceul de lumière » (p. 217) ou encore « elle voudrait saisir la lumière que baigne les visages désormais invisibles, des nappes chargées de nourritures évanouies, cette lumière qui était déjà là dans les récits des dimanches d’enfance et n’a cessé de se déposer sur les choses aussitôt vécues, une lumière antérieure » (p. 241)
La métaphore renvoie parfaitement à la méthode utilisée pour progresser dans le livre, soit l’usage de la photographie : jeu d’ombre et de lumière « les quatre visages rapprochés sont partagés chacun en une zone sombre et une zone lumineuse par le soleil qui vient de la gauche ». (p. 200).

Influence proustienne

Aborder la démarche d’Ernaux dans Les années c’est avant tout faire référence à Proust qu’elle cite à maintes reprises dans son texte. Mais le rapprochement va bien au delà de ces simples références à l’auteur.

Comme Proust, la mémoire dans Les années permet de reconstruire le souvenir (collectif et intime), de sauver les morceaux épars du passé et ainsi d’abolir le temps. Le temps est un temps retrouvé, fixé par l’écriture, car l’histoire dans Les années comme dans A la recherche du temps perdu, est celle d’une vocation littéraire (narrateur qui à la fin prend conscience de son objectif et qui se met à écrire).

L’écriture œuvre contre l’oubli, elle permet de résister au temps et elle restitue l’être, insaisissable par définition. Il y a aussi un effet purificateur lié à la mémoire car celle-ci décante l’essentiel du moment retrouvé.
La mémoire crée la base d’une vie plus réelle qui défie le temps et relie à l’éternité (durée bergsonienne et non temps mathématique – Thème commun de la littérature ou en général de l’art appréhendé en tant que mode d’accès à une dimension sublime).
Sur les thèmes de mémoire, d’écriture et de création Andreï Makine affirme d’ailleurs:
«L’homme qui se souvient est déjà créateur. Quand vous vous souvenez, vous vivez déjà les événements de façon extraordinaire, car vous sélectionnez les moments importants. Vous êtes déjà un écrivain virtuel ».

Ernaux enfin conclut son « roman » (devrais-je dire son projet) par une phrase digne de Proust « Sauver quelque chose du temps où on se sera plus jamais ». La fin fait écho au début du livre, apportant la solution au problème posé « Toutes les images disparaîtront » (même emploi du futur, atypique sachant que presque tout le roman se joue à l’imparfait mêmes paragraphes fragmentés, hachés ; semblable défilée d’images arbitraires épousant l’inconscient du personnage/narrateur).

Thèmes ou filtres de lecture choisis pour guider notre analyse

• Temps et mémoire – E.S.
• Histoire collective et histoire intime – E. M.
• Usage de la photographie – B.V.
• Repas de fête – L.T.
• Regard sur plusieurs décennies – J.S.
• Analyse du langage – J. W.
• Point de vue féministe – ID