Archive

famille

Le chapitre LII, Plassaert, 2 s’ouvre sur l’évocation d’une famille assez peu sympathique, les Plassaert qui tels des rongeurs acquièrent petit à petit (morceau par morceau) leur appartement. Ils n’occupent au début qu’une seule pièce mais obtiennent bientôt les appartements attenants, délogeant sans vergogne les occupants en titre, un vieil homme nommé Troquet « Les Plassaert entamèrent immédiatement une procédure d’expulsion parce que Troquet ne payait pas régulièrement son loyer, et comme Troquet était un semi-clochard, ils obtinrent très facilement gain de cause », l’inventeur Morellet « Les Plassaert réussirent à obtenir gain de cause et Morellet fut interné » ou bien en profitant de la disparition soudaine de Grégoire Simpson. Les Plassaert font donc figure d’arrivistes, prêts à tout pour assurer voire augmenter leurs biens.

L’histoire se cristallise ensuite sur le dernier occupant, Grégoire Simpson, étudiant en histoire qui pour survivre travaille en qualité de « sous-bibliothécaire adjoint à la Bibliothèque de l’Opéra ». Henri Astrat, riche amateur « passionné d’opéra », avait légué ses archives et sa fortune à l’opéra permettant ainsi de subventionner la position occupée par Grégoire. Mais là encore l’accent n’est pas mis sur Henri tel qu’on pourrait l’attendre en lisant le titre de l’histoire mais bien plutôt sur Grégoire. Celui-ci perd son emploi, suite à des mesures de rationalisation budgétaire, et après avoir tenté plusieurs petits boulots il sombre lentement dans la neurasthénie. Son état d’abord mélancolique empire très vite, le rendant inapte à toute occupation. Il déambule dans Paris, s’impose « des tâches ridicules » telles que « dénombrer tous les restaurants russes du XVIIe arrondissement et de combiner un itinéraire qui les réunirait sans jamais se croiser». Cette allusion rappelle bien évidemment la technique même employée par Perec dans l’élaboration de son roman. Le déplacement dans l’immeuble se fait comme un cavalier sur un échiquier. La contrainte que l’auteur s’impose est la polygraphie du cavalier, où le cavalier ne peut passer qu’une seule fois sur chacune des cases. L’immeuble devient alors l’échiquier et se divise en une grille 10×10.

A travers les errances de Simpson le lecteur découvre Paris et se transforme en promeneur qui embrasse tout, apprend à voir d’un regard neuf les boutiques, les annonces, « la cathédrale de Chartres en saindoux d’un charcutier, les cartes de visite humoristiques des Farces et Attrapes». Les reprographies d’affiches, de gravures, les extraits de journaux insérés dans le livre permettent de mieux rendre l’aspect hétéroclite et la richesse du lieu.
On pense ici à Aragon dans Le Paysan de Paris ou bien encore aux réflexions de Walter Benjamin sur le flâneur « In tausend Augen, tausend Objektiven spiegelt sich die Stadt » – Denkbilder.

Note explicative sur les cartes humoristiques/jeux de langage :

Adolf Hiltler Fourreur (pour Führer), Jean Bonnot charcutier (pour jambonneau), M. et Mme Hocquard de Tours et la naissance d’Adhemar (pour ça démarre au quart de tour), Madeleine Proust « Souvenirs » (pour la Recherche de Proust et le célèbre épisode de la madeleine trempée dans le thé), Dr Thomas Gemat-Lalles (pour j’ai mal là).

Après des mois de dérive et d’«hibernation », « Les six derniers mois, il ne sortit pratiquement plus jamais de sa chambre » Simpson « disparut pour de bon (…) et nul ne sut jamais ce qu’il était devenu ». Figure tragique, énigmatique dont le nom évoque étrangement celui de Gregor Samsa dans la Métamorphose de Kafka (Le protagoniste se réveille un matin changé en un insecte monstrueux « Als Gregor eines Morgen aus unruhigen Träumen erwachte, fand er sich in seinem Bett zu einem panzerartigen harten Ungeziefer verwandelt » – Die Verwandlung).Perec dirige le regard du lecteur, capte son attention sur le parallèle entre les deux personnages lorsqu’il écrit « En dépit de la consonance de son nom, Grégoire Simpson, n’était pas le moins du monde anglais ». Rappelons enfin pour étayer le rapprochement à Kafka le travail de Simpson en tant que « sous-bibliothécaire adjoint à la Bibliothèque de l’Opéra » » et la description pour le moins absurde de l’activité qu’elle sous-entend.

Il y plusieurs façons de lire La vie mode d’emploi, une façon linéaire, traditionnelle, allant du premier chapitre au dernier ou bien une lecture axée sur les histoires et pouvant donc sauter allégrement d’un chapitre à l’autre pour retrouver la famille/l’histoire en question. Les deux semblent faire sens et répondent plus au goût de chacun qu’à une nécessité intrinsèque du roman. Rares sont cependant les livres qui ne perdent rien à une lecture éparse ou non linéaire. Nous sommes donc bien ici dans le registre du manuel ou du guide pratique plus que dans celui du roman traditionnel. Perec engage son lecteur à suivre les pistes ou des indications cachées dans son roman.

Suivons tout d’abord la méthode linéaire et voyons quelques chapitres, la façon dont ils s’enchaînent et surtout le nombre de récurrences qu’ils présentent.

Chapitre IV : Il se déroule dans l’appartement des Marquiseaux
Le roman de Perec a été qualifié par un critique littéraire de « Musée Beaubourg du roman ». Ce commentaire semble s’appliquer à merveille à ce chapitre qui est purement descriptif et où aucun personnage n’apparaît. L’auteur nous fait découvrir dans le salon quatre tableaux et nous conte l’histoire qui motive la réalisation du quatrième tableau.
L’auteur reprend quasiment mot pour mot dans le troisième tableau la définition donnée par Rabelais sur la tarande. Perec joue néanmoins avec le lecteur, ne mentionnant pas Rabelais comme l’auteur de cette définition mais Gélon le Sarmate qui fut à l’origine de la première description.
Il y a trois récurrences ou chapitres faisant suite à cette histoire dans le roman. Les chapitres deux et trois présentent alors la famille Marquiseaux composée du jeune couple, Caroline et Philippe, ils sont vus dans la salle de bain lors d’une scène érotique (seule dans le roman) et des parents de Caroline, les Echard. Enfin Perec digresse sur la carrière de Philippe Marquiseaux, ceci lui permettant de conter d’autres histoires, notamment celle du transsexuel « Hortense » alias Sam Horton (technique permanente de l’histoire dans l’histoire).

Chapitre V : Il se déroule dans la salle de bains des Foulerot
On rappelle ici l’histoire centrale – inattendue dans la description du chapitre V, très court (changement de temps verbal et de point de vue).
Un des défis du livre qui peut porter à confusion et même parfois irriter le lecteur tient justement à ce changement permanent de point de vue. La position du narrateur, celui qui parle, qui raconte, change au cours des chapitres.

Note sur la narratologie
On parle en narratologie de focalisation (selon G. Genette). On peut dégager trois grands types de focalisation :
• focalisation zéro : le narrateur a le point de vue de Dieu sur ses personnages, il est omniscient (vision au dessus). Le narrateur n’arrive pas à s’effacer. Il connaît les motivations profondes de ses personnages, souvent avant même qu’ils ne les connaissent eux-mêmes (ex. Balzac, Zola).
• focalisation interne : le narrateur ne dit que ce que sait et voit le personnage (style indirect libre est un des moyens de rendre sensible la vision du personnage ou monologue intérieur – utilisée notamment dans le Nouveau Roman, mouvement littéraire des années 50 regroupant des auteurs comme Nathalie Sarraute, Alain Robbe-Grillet ou Claude Simon).
• Focalisation externe : le narrateur s’en tient à ce qu’il peut observer du dehors de la conduite de ses personnages. Il en sait moins que ses personnages et se contente donc de les observer, de les décrire, émettant tout au plus des hypothèses sur leurs comportements (ex. romans d’Hemingway).

Il est également intéressant de se pencher sur la temporalité dans l’œuvre. Perec aime alterner avec les temps grammaticaux et jouer sur leur nature – même s’il privilégie clairement l’emploi du présent.

Note sur la temporalité
• Le présent a une valeur ponctuelle (sorte d’arrêt sur image ou instantané figé). Il peut aussi montrer une vérité générale. Il évoque aussi parfois une action passée (présent historique ou de narration / les événements sont vus comme en direct).
• L’imparfait relate des faits passés vus sous l’angle de la durée
• Le passé simple exprime un passé révolu et défini. Il fait progresser le récit. (Évènement de premier plan). C’est le temps littéraire par excellence.
• Passé composé a un rôle similaire au comme passé simple mais il est utilisé surtout à l’oral

Mais le chapitre raconte ici l’histoire banale de la vie quotidienne, celle d’une jeune fille qui va se laver les cheveux.
Il y a trois récurrences dans le roman.

Chapitre VI : il s’intitule Chambres de bonne 1,
Ce chapitre pourrait être intitulé Beaumont 2, puisqu’il conte l’histoire de Béatrice et Anne Breidel, petites-filles de Madame de Beaumont. Perec l’a d’ailleurs bien vu ainsi puisque le chapitre Beaumont 2 n’existe pas, nous passons de Beaumont 1 à Beaumont 3.
Les onze chapitres de chambres de bonne fonctionnent différemment des autres chapitres consacrés aux appartements. Ils relatent une histoire spécifique, voire unique ou bien s’insèrent dans l’histoire des autres chapitres.
L’intrigue liée au meurtre d’Elizabeth de Beaumont/Breidel (fille unique du couple Fernand de Beaumont et Véra Orlova alias Madame de B.) sera ensuite racontée un peu plus loin dans le roman, chapitre XXXI (véritable histoire policière – roman dans le roman).

Chapitre VII : Chambres de bonne 2, Morellet (suite apparemment logique du chapitre précèdent)
L’histoire de Morellet est importante puisqu’elle permet telle une pièce dans le puzzle d’avancer dans la reconstitution de l’histoire centrale. Morellet, préparateur de chimie a l’école polytechnique, trouve un procédé permettant de ressouder les puzzles de Bartlebooth et par la même de retrouver l’aquarelle d’origine – aquarelle qui sera ensuite recouverte d’une substance effaçant toute couleur et ne laissant qu’une feuille blanche.
Inventeur plein d’idées mais non chanceux il finit dans un asile d’aliénés à la plus grande joie de ses voisins les Plassaert qui peuvent ainsi agrandir leur appartement en récupérant une pièce supplémentaire.
Notons ici qu’il n’y a pas de récurrence spécifique liée à Morellet.

Chapitre VIII : ou Winckler, 1
Il raconte l’histoire de Winckler, personnage clef puisqu’il participe du projet de Bartlebooth et de l’histoire centrale. Artisan génial qui habitera l’immeuble une quarantaine d’années. Il est a la fois faiseur de puzzles, de bagues, de « miroirs de sorcières » (miroirs insérés dans « des moulures de bois inlassablement travaillées » jusqu’à devenir de véritables « dentelles de bois »), de jouets pour enfants, mais aussi l’ami du peintre Valène depuis 1932. C’est un être a part, en marge de la société et qui de plus en plus esseulé et finira par ne plus s’habiller et sortir de chez lui.
Il y a trois récurrences dans le roman.

Chapitre IX : Chambres de bonne, 3
C’est une présentation des deux domestiques du peintre Hutting, Joseph Nieto et Ethel Rogers, deux personnages qui apparemment ont peu de choses en commun, des nationalités différentes (Paraguayen et hollandaise) et des âges différents (homme de quarante ans et jeune fille de vingt-six). Aucune indication n’est donnée quant à la relation qui les unit. La seule allusion à une possible intimité est le lit « grand lit de style Empire ». Sont-ils un couple ou ont-ils été simplement assignés dans cette chambre par leur patron ? Perec nous laisse maîtres d’interpréter. Néanmoins une note de l’auteur pourrait laisser pencher pour la seconde option, celui-ci précisant que « Le peintre a prêté ses domestiques » aux Altamont (comme on prête un vulgaire objet).

Par ailleurs la description de ce chapitre rappelle par la précision et la fixité de l’image (objets figés) une peinture, plus exactement une nature morte « Entre le lit et la porte, il y a une petite commode en bois fruitier sur laquelle est posée une bouteille de Whisky Black and White, reconnaissable à ses deux chiens, et une assiette contenant un assortiment de biscuits salés »).
On remarque enfin la construction atypique du chapitre, celui-ci se terminant sur une liste d’ouvrages que le lecteur peut –si bon lui semble- rechercher, compulser (les titres sont à première vue imaginaires).

Enfin après avoir suivi une méthode de lecture linéaire, essayons maintenant une autre clef d’entrée dans le roman, celle de l’histoire, en tant que piste de lecture.
Voici pour les histoires proposées :
– Histoire de l’aviateur argentin
– Histoire du hamster privé de son jeu favori
– Histoire des quatre jeunes gens bloqués dans l’ascenseur
– Histoire du peintre qui peignit l’immeuble
– Histoire du bijoutier qui fut assassiné trois fois

En fait d’aviateur argentin, il s’agit surtout dans le récit de la vie du cuisinier Henri Fresnel, jeune homme attiré par le théâtre et qui par amour de celui-ci finit par délaisser femme et enfant pour se lancer dans une vie d’errance et de vagabondage, jouant pour des années dans une mini troupe d’amateurs et se produisant de villes en villes. « Après onze années d’errance » il devient finalement le cuisinier d’une riche et vieille Américaine, Grace Twinker alias Twinkie. A la mort de sa patronne et à l’instar des autres serviteurs, Henri hérite d’une coquette somme d’argent lui permettant d’ouvrir un restaurant, et de se dédier à d’autres activités telles que la production d’émissions. A sa retraite, il rend visite à sa femme qui le reçoit, l’écoute avant de le jeter à la porte. La femme d’Henri finit sa vie tristement auprès de son fils et de sa méchante bru.
L’aviateur argentin n’est évoqué qu’en rapport avec la richissime américaine. « Fou d’amour pour elle », il se suicide en se jetant « de son biplan après une succession de onze feuilles mortes et la plus impressionnante remontée en chandelle jamais vue ».
De façon surprenante – dans le sens où le lecteur ne s’y attend pas – le chapitre se clôt sur l’évocation d’un homme jeune (nouveau locataire) lors d’une scène autoérotique.
(LV Chambre de bonne 10)

Olivia Rorschash, prête à partir en voyage, prend soin de laisser une liste d’instructions à suivre pendant son absence « Changer tous les deux jours l’eau des fleurs » elle mentionne alors l’histoire cocasse et assez saugrenue du hamster Polinius pour lequel il faut « acheter de l’Etam étuvé et ne pas oublier de l’amener une fois par semaine chez (un certain) Monsieur Lefèvre pour sa leçon de dominos » .On apprend ensuite – avec force détails- l’histoire de Polonius « 43e descendant d’un couple de hamsters apprivoisés par Remi Rorschash (mari d’Olivia) ».
Il est assez clair à la lecture que tout le chapitre tourne sur la note sur le hamster en bas de page, véritable héros de ces trois pages.
(LXXXI, Rorschash 4)

Le récit suivant nous replace quant à lui en 1925 (technique de retour en arrière qui permet à l’auteur de couvrir cent ans d’histoire), lorsque dans la nuit du 14 et 15 juillet l’ascenseur se bloque coinçant quatre personnes dans l’ascenseur : Flora Champigny qui deviendra ensuite Madame Albin, Raymond Albin (alors seulement son fiancé), monsieur Jérôme et Serge Valène. Tous sont rentrés un peu joyeux du feu d’artifice et se retrouvent pendant plus de sept heures enfermés dans l’ascenseur, cherchant à tuer le temps en jouant aux cartes, en mangeant, fumant ou bien encore vociférant au point de faire sortir de leurs appartements les habitants de deux étages. Cette scène, assez classique dans les comédies, semble déjà vue (référence cinématographique : L’ascenseur pour l’échafaud de Louis Malle).
Enfin le calvaire des quatre malheureux prend fin quand Emile Gratiolet fait fonctionner manuellement le dispositif de l’ascenseur.
(XXXVI Machinerie de l’ascenseur 1)

Le peintre Valène se souvient de tous les locataires de l’immeuble (XVII, Dans l’escalier 2). On passe brièvement en revue la vie de celui-ci, en commençant par son installation rue Crubellier alors qu’il n’avait que dix neuf ans. Le thème choisi est l’escalier, motif le plus souvent campé dans le roman puisque le lieu est évoqué douze fois. La réflexion entamée dans le premier chapitre sur le rôle et la fonction de l’escalier continue ici et le passage devient presque poétique à la fin du chapitre : « Les escaliers pour lui, c’était, à chaque étage, un souvenir, une émotion, quelque chose de suranné et d’impalpable, quelque chose qui palpitait quelque part, à la flamme vacillante de sa mémoire : un geste, un parfum, un bruit, un miroitement, etc.. ». Les comparaisons défilent ensuite et la phrase continue sur une douzaine de lignes.
(XVII, Dans l’escalier 2)

Enfin l’histoire rocambolesque du bijoutier qui fut assassiné trois fois n’est pas sans rappeler celle de la mort d’Elizabeth de Beaumont. Nous sommes en plein roman policier, le lecteur devient enquêteur et reconstitue au fur et à mesure de la lecture les morceaux du puzzle. L’histoire elle-même est enchâssée dans une autre puisqu’elle reprend celle du diamantaire Oswald Zeitgeber, dont la mort pour le moins étrange se trouve illustrée dans le tableau peint par le grand-père de Geneviève Foulerot. De nouveau, Perec s’amuse à compliquer le récit, usant en permanence de la technique de mise en abyme.
(L Foulerot, 3)

Ces deux exercices de lecture montrent donc clairement la « terrible » liberté du lecteur de Perec, confronté à un roman, non traditionnel dans sa forme et son contenu, souvent difficile à suivre, et qui comprend un nombre incalculable de possibles, de digressions plus ou moins travaillées, de pistes volontiers labyrinthiques.
A chacun donc de choisir la piste qui lui convient le mieux….

Mise en abyme dans le fond et la forme

« Il serait lui-même dans le tableau, à la manière de ces peintres de la Renaissance qui se réservaient toujours une place minuscule au milieu de la foule des vassaux, des soldats, des évêques ou des marchands » (Chapitre LI).
Il s’agit là du rêve du peintre valène devant son tableau mais aussi du désir de l’auteur face à son œuvre ; jeu d’apparitions, de disparitions au gré d’une mosaïque dont le puzzle de Bartlebooth n’est qu’une éblouissante métaphore.

Le roman commence en juin 1975 (le 23) et se compose de quatre vingt dix-neuf chapitres (et non pas cent), repartis dans six parties. Il montre la vie de centaines d’habitants dans les scènes les plus banales du quotidien. Le lecteur entre ainsi dans tous les appartements de l’immeuble, dans toutes pièces, passant du salon à la chambre, de la cuisine à la salle de bains, des escaliers à la cave, et pénètre dans la vie de chacun. Il observe un monde en réduction et assiste à une sorte de comédie humaine, riche en événements parfois étranges, parfois anodins.

L ‘oeuvre est audacieuse, pleine de secrets, de nombres, de codes et d’intrigues en apparence difficiles à percer. A ce propos on notera que de nombreuses recherches ont été menées sur ce livre afin de venir à bout de des énigmes qu’il pose. Des programmes informatiques ont même été créés à partir des textes de Perec.

L’image du puzzle se superpose, c’est l’histoire centrale de Bartlebooth et Winckler, bien sûr, dont le projet circulaire a pour but de s’auto annuler (voir entrée blog intitulée « oeuvre romanesque ou projet scientifique ») mais ce sont aussi ces morceaux d’histoires dans l’histoire, ces mises en abyme aux reflets infinis, ces intrigues multiples, digressions permanentes, références et clins d’oeil nombreux à d’autres auteurs tels que Flaubert, Jules Vernes, Queneau, Proust, Joyce, Borges ou bien Perec, lui-même. Dans ce puzzle géant il y aurait matière à plusieurs livres ce qui pourrait expliquer le sous titre «Romans » avec un « s ». La vie mode d’emploi donne au lecteur des instructions comme pour l’usage d’une machine, d’un outil ou bien encore lui propose un guide spirituel (sorte de manuel de la vie pouvant faire référence à la torah).

De nombreuses interprétations ont été faites, certaines philosophiques, d’autres sociales ou encore psychanalytiques (le psychisme humain vu à l’image de l’immeuble rempli de bric-à-brac, de fantasmes, d’obsessions, de souvenirs, de légendes, de citations, d’images, de bribes hétéroclites de savoir, d’entreprises grandioses ou minables. On note ici d’ailleurs l’histoire amusante du centième chapitre mangé par la petite fille «qui mord dans un coin de son petit beurre Lu » – et raison pour laquelle la cave dans le coin inférieur gauche de l’immeuble n’est pas décrite).

Le style du roman est très descriptif. Il fait souvent penser à la technique cinématographique (on pense à Wim Wenders dans Les ailes du désir ou bien encore Krzysztof Kieslowski dans Le Décalogue). Perec s’est beaucoup intéressé au cinéma et a tourné quelques courts métrages.

Ecriture de la contrainte

Le livre est basé sur la technique de la contrainte (cf. Oulipo). Perec est un véritable sportif des lettres, un athlète ou équilibriste qui jongle avec les vingt-six lettres de l’alphabet. La liste des contraintes ou structures formelles utilisées par Perec est impressionnante, en voici seulement quelques exemples :

• Lipogrammes : disparition d’une lettre (ex. La disparition)
• Palindromes : peuvent être lus de gauche à droite ou de droite à gauche
• Allitérations : répétition de sons identiques
• Anagrammes : recréer un mot à partir d’un autre/permutation des lettres (ex. Aimer pour Marie)
• Formules mathématiques et structures formelles telles que la polygraphie du cavalier, le bi-carré latin orthogonal d’ordre 10, la pseudo-quenine d’ordre 10 (Texte donné en exemple pour le bi-carré latin d’ordre 3 selon les principes de l’Oulipo)
Ces structures formelles dans La vie mode d’emploi définissent le déplacement et le contenu des pièces.
• Homonymes : mots de prononciation identiques mais de sens différents
• Homophones : mots de même prononciation (ex. haut et eau)
• Homographes : mots de même orthographe mais pouvant avoir une signification différente
• Hétéronymes : qui se référent au même hyperonyme mais qui ne sont pas synonymes (ex. pantoufle et babouche par rapport à chaussure)

Le cahier des charges, laboratoire de Perec ou code génétique et programme d’écriture de l’œuvre, est paru après sa mort révélant toutes les contraintes auxquelles l’auteur, en bon Oulipien, s’est plié pour écrire son roman. Cela rappelle ce qu’Italo Calvino nommait « La machine littérature » (cf. aussi Das Glasperlenspiel/Le jeu des perles de verre d’Hermann Hesse).

Quel rôle joue la contrainte ? Quels sont ses objectifs?
La contrainte permet de :
• stimuler (elle relance l’imagination)
• inventer (elle permet d’innover/d’être moderne)
• démystifier (elle banalise et prive de son mystère)

Mais la plus grande contrainte reste certainement celle de ne pas en avoir (cf. angoisse de la feuille blanche /Mallarmé).

Figure majeure du XXe siècle Georges Pérec est né en mars 1936 de parents juifs polonais. Son père meurt à la guerre en 1940 et sa mère en déportation en 1943. Il est élevé par sa tante. Pérec remporte le prix Renaudot en 1965 avec son premier roman Les Choses. Il devient membre de l’OuLiPo (Ouvroir de Littérature potentielle) en 1967. Il s’adonne à une écriture de la contrainte, les deux exemples les plus frappants étant La disparition, roman qui omet la lettre E et Les Revenentes où cette fois la même voyelle s’octroie l’exclusivité.

Pérec est également attiré par le théâtre, la radio et le cinéma ; il rédige pièces, scénarios, dialogues, traductions et collabore avec diverses peintres et musiciens. En 1978 il obtient le prix Médicis pour La vie mode d’emploi au sous titre éloquent de « romans » (pluriel alors que le singulier serait attendu). L’œuvre raconte un nombre remarquable d’histoires, décrit la vie de centaines de personnages, traverse plusieurs époques et est le fruit de dix années d’écriture.
Pérec meurt en mars 1982 d’un cancer alors qu’il rédigeait 53 jours, fiction policière publiée à titre posthume.

Le livre La vie mode d’emploi est dédicacé à Raymond Queneau, figure majeure de l’OuLiPo. L’accent est ensuite mis sur le regard et l’observation avec la citation de jules Vernes « Regarde de tous tes yeux, regarde ».
Le roman retrace la vie d’un immeuble parisien situé au 11 de la rue Simon-Crubellier dans le 17e arrondissement (rue imaginaire) entre 1875 et 1975. Il montre ses habitants, leur vie, leurs appartements « immeuble éventré montrant à nu les fissures de son passé, l’écroulement de son présent, cet entassement sans suite d’histoires grandioses ou dérisoires, frivoles ou pitoyables » (Chapitre XXVIII).
L’histoire centrale se déroule autour de trois personnages, Bartlebooth, Winckler et Valène alors que le livre se perd en digressions les plus variées et jongle joyeusement avec recettes de cuisine, entrées de dictionnaire, collages, dessins, extraits de journaux, lettres, régimes alimentaires etc. (véritable fourre-tout, inventaire loufoque et ludique).

Bartlebooth, personnage excentrique, possède une immense fortune et se donne pour but de réaliser le projet suivant :

• s’initier pendant dix ans à la technique de l’aquarelle auprès du peintre Valène
• parcourir le monde pendant vingt ans accompagné de son serviteur Smautf et peindre cinq cent ports de mer, envoyer ensuite les aquarelles à Winckler pour qu’il les colle sur une plaque de bois et les découpe en des puzzles de sept cent cinquante pièces chacun
• reconstituer ensuite pendant les vingt années suivantes, à raison d’un puzzle tous les quinze jours toutes les aquarelles
• décoller enfin toutes les marines de leur support, les transporter à l’endroit où elles ont été peintes et les plonger dans une solution détersive d’où ne ressort plus qu’une feuille blanche et vierge.
Les trois personnages meurent tous avant d’avoir mené à bien ce projet, Winckler tout d’abord, Bartlebooth ensuite alors qu’il n’en est qu’à son quatre cent trente neuvième puzzle puis enfin Valène.

Le début du roman ne fait guère penser à une fiction romanesque, on serait plus enclin à penser qu’il s’agit là d’un essai scientifique ou d’une réflexion théorique sur le thème du puzzle ou du jeu.
L’auteur se lance d’entrée dans une réflexion sur la technique du puzzle et plus précisément sur la place du joueur (Métaphore possible de l’homme) ainsi qui sur celle du faiseur de puzzle (Dieu/puissance supérieure qui commande et détermine chaque geste des hommes). Perec fait preuve ici d’un certain fatalisme puisque, selon lui, rien ne semble complètement libre.

« Fils unique, j’ai longtemps eu un frère ». C’est sur cette phrase laconique et ambiguë que s’ouvre le roman de Philippe Grimbert, Un secret. La première phrase, énigmatique, donne le ton du livre à venir. Il s’agit donc d’un narrateur qui dans son enfance s’imagine un double, compagnon de jeu meilleur et plus fort. L’histoire de la famille semble sans ombre jusqu’au jour où une révélation va éclairer le passé des parents, divulguer des secrets murés dans le silence familial, et par la même ceux d’une époque bouleversée par la guerre.
Le narrateur/auteur puisqu’il avoue porter le nom de Grimbert n’apparaît que sous la forme du « je ». Il se replonge dans ses souvenirs et dans cette « fable » de l’enfance où il s’imaginait un frère, invisible mais doué de toutes les qualités et aptitudes physiques qui lui faisaient à lui si cruellement défaut. Si le double est un héro aux forces décuplées, le narrateur est un enfant ultrasensible, solitaire, faible et mélancolique « Je pleurais sitôt ma lampe éteinte, j’ignorais à qui s’adressaient ces larmes qui traversaient mon oreiller et se perdaient dans la nuit ». On pense ici au jeune Marcel dans La Recherche, profondément émotif et sujet dans toute son enfance aux traumatismes du coucher. Tous deux partagent aussi une constitution physique frêle, presque maladive, ont quasiment le même âge quand s’ouvre le roman, soit une dizaine d’années et éprouvent un amour possessif et excessif pour leur mère.

C’est tout d’abord dans le nom que prend racine le secret de la famille, celui d’une judéité refoulée. Ainsi par la bouche du narrateur confronté aux questions de ses camarades et de son entourage, on apprend que deux lettres ont effacé du nom de famille les traces de l’origine juive de la famille transformant Grinberg en Grimbert « Grinberg sera lavé de ce « n » et de ce « g », ces deux lettres porteuses de mort ». Le baptême aussi est là pour radier une appartenance dangereuse, voire perçue comme honteuse « (mon baptême) un rempart entre la colère du ciel et moi. Si par malheur la foudre devait de nouveau se déchaîner, mon inscription sur les registres de la sacristie me protégerait ».
D’autres Juifs feront ainsi un choix similaire pour échapper à la répression et rester en vie alors que les déportations lors de la seconde guerre mondiale sévissent. L’auteur maintenant reconnu Irène Némirovsky persécutée par le gouvernement de Vichy se convertit avec sa famille au catholicisme – ce qui hélas ne l’empêchera pas d’être arrêtée et déportée le 13 juillet 1942 à Auschwitz où elle meurt un mois plus tard.

Les grands-parents paternels et maternels du narrateur sont tous des émigrés, du côté paternel Joseph et Caroline viennent de Roumanie et du côté maternel André et Martha de Lituanie. Les uns tiennent un commerce que reprendra ensuite le père du narrateur, Maxime, tandis que Martha, couturière, assure seule l’éducation de sa fille Tania et mère du narrateur. André, violoniste désabusé les quitte alors que Tania est encore enfant. La famille du narrateur se compose encore d’un oncle et d’une tante, frère et sœur de Maxime, et de Louise enfin, amie et confidente de toujours. Louise exerce la profession de kinésithérapeute/masseuse et joue volontiers le rôle d’infirmière aussi auprès du jeune narrateur avec lequel elle partage mélancolie et solitude.

Tous les deux beaux, forts et athlétiques, Maxime et Tania semblent faits pour s’entendre et s’aimer. Ainsi le narrateur s’imagine l’idylle de ses parents comme la suite logique d’une attirance réciproque. Tout le second chapitre du livre développe cette première histoire, celle que s’est créée l’enfant au cours du temps et qui sera ensuite balayée après les révélations faites par Louise lorsque le narrateur atteint l’âge de quinze ans. L’attirance des parents, certes immédiate et partagée, remonte en réalité au premier mariage de Maxime. Le jour de ses noces avec Hannah, Maxime est présenté à la belle-sœur de sa femme et en tombe de suite amoureux « Tania est la plus belle femme que Maxime ait jamais vue (…) sa poitrine se déchire (…) l’éclat de cette femme lui brise le cœur » imagine alors le narrateur dans cette seconde histoire réinventée des débuts. Tania, mariée à Robert, le frère de Hannah n’est aussi pas insensible à ce nouveau beau-frère qui « soutient son regard une seconde de trop » mais elle cherche néanmoins à l’éviter après son mariage, mal à l’aise devant le désir qui les pousse l’un vers l’autre. De son mariage Maxime a un fils : Simon, beau, fort et sportif comme lui et dont il est fier. Les années passent, Hannah réalise avec effroi l’attirance de son mari pour Tania « Elle connaît suffisamment son mari pour y lire un désir fou, une fascination qu’il ne songe même pas à dissimuler. Jamais il ne l’a regardée ainsi ». Puis la guerre arrive, stigmatisant de plus en plus les Juifs ; les rafles commencent à sévir et alors que Simon a huit ans la famille décide de se réfugier en zone libre. Maxime et Georges, mari de sa sœur Esther, partent en reconnaissance et arrivent sans encombre à Saint Gaultier, petit village situé en zone libre, où doit bientôt les rejoindre le reste de la famille. Une lettre de Maxime à Hannah lui contant l’arrivée de Tania (dont le mari est parti pour la guerre) la bouleverse et déclenche le drame à venir. Alors qu’Hannah, Simon, Louise et Esther s’apprêtent à franchir la ligne, la police les arrête et contrôle leur identité; Hannah en proie à une jalousie dépressive est prise de folie et montre ses vrais papiers, révélant son identité juive. « Hannah la timide, la mère parfaite, s’est transformée en héroïne tragique, la fragile jeune femme est soudain devenue une Médée, sacrifiant son enfant et sa propre vie sur l’autel de son amour blessé ». Simon et Hannah sont alors déportés et mourront dans les camps.

Note : Selon la légende, Médée, fille du roi de Colchique sur les bords de la mer Noire, joue un rôle crucial dans le cycle des Argonautes. Elle est le type même de la femme fatale, conduite au pire par sa passion pour Jason. Elle l’aide tout d’abord dans la conquête de la Toison d’or et n’hésite pas pour ce faire à tuer son jeune frère en le dépeçant et le faisant jeter à la mer pour que son père arrête sa course et lui rende les hommages dus au mort. En échange de son aide, Jason promet à Médée le mariage, mais après dix ans ensemble il la répudie pour se fiancer à Glauke, la fille de Créon. Folle de rage et de jalousie, Médée tue sa rivale en lui offrant une parure de mariage qui la brûle elle et son père, puis enfin et surtout elle tue par vengeance les deux fils qu’elle a eus avec Jason.
Le personnage de Médée a inspiré de nombreux auteurs ; on pense à Ovide, Sénèque, Euripide mais aussi bien plus tard Corneille, Franz Grillparzer ou encore Anouilh. Elle reste la figure emblématique de la femme abandonnée et de l’héroïne passionnée, être violent et entier, prête à toutes les fureurs meurtrières pour venger son amour bafoué.

La tragédie consumée, Tania et Maxime inéluctablement se retrouvent. Ils se marient puis donnent naissance au narrateur, portrait très éloigné de Simon et d’eux-mêmes puisque dès le début « C’est un enfant fragile qu’il faut arracher à la mort ».
Bouleversé par les révélations de Louise le narrateur refait le chemin de la rencontre de ses parents (chapitre trois et quatre) et comprend que ce double imaginaire de son enfance n’était autre que son frère, Simon, mort quelques années plus tôt et dont il avait un jour retrouvé la peluche au grenier – petit chien en peluche oublié dans le café d’où sa mère et lui seront emmenés. Simon, tel un fantôme, hante l’enfance du narrateur; il s’agit d’un corps à corps funeste dont seul le narrateur pourra sortir vivant (Il tue en quelque sorte le frère pour pouvoir exister). Une fois adulte, le narrateur apprendra le sort final de ces morts : Hannah et Simon gazés à Auschwitz juste après leur arrivée, Robert mort dans un stalag du typhus, les grands-parents tous décimés dans les camps. Dans son histoire personnelle forte et douloureuse le narrateur découvre sa vocation, la philosophie et la psychanalyse « Délivré du fardeau qui pesait sur mes épaules j’en avais fait une force, j’en ferais de même avec ceux qui viendraient à moi ». C’est lui qui bien plus tard libère son père de son secret lui révélant les détails sur la fin de sa première femme et de son fils. Celui-ci ne supportera cependant pas le poids de la culpabilité et la décrépitude de sa femme handicapée après une attaque cérébrale et se suicidera avec elle en se jetant du balcon du salon « pour un ultime plongeon ».

L’épilogue qui suit les cinq chapitres du livre éclaire les motifs et objectifs du narrateur qui l’ont poussé à la rédaction du roman. Alors que le narrateur visite avec sa fille adolescente le parc du château près de chez lui, il découvre un cimetière de chiens, animaux ayant appartenu au propriétaire du château, respectueusement et affectueusement enterrés dans le parc, immortalisés par une inscription et une date. Ironie et paradoxe suprêmes, ce même propriétaire, le comte de Chambrun, était aussi le mari de la fille de Laval, antisémite notoire et responsable de la déportation puis de la mort de milliers de Juifs. Le comte d’ailleurs n’était pas seulement le beau-fils de Laval mais aussi un avocat célèbre et son plus fervent défenseur.
C’est lors de cette visite que germe pour le narrateur/auteur l’idée du livre et la volonté de rendre à son frère ce que l’histoire lui a refusé « Devant ce cimetière, entretenu avec amour par la fille de celui qui avait offert à Simon un aller simple vers le bout du monde, l’idée de ce livre m’est venue (…) ce livre serait sa tombe ».