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création

Vingt minutes le long du parc, par les rues ombragées, vingt minutes pour laisser tous les petits plaisirs du jour s’imposer; pas mesurés, senteurs naissantes, moments suspendus que rien n’atteint – ma marche du matin.

Elle est faite de rien , et de tout; d’une odeur de terre fraîchement arrosée, d’une couleur d’herbe plus verte, de touches de couleurs éparses et de légers frissons que le vent sur ma peau fait lever.

La chaleur viendra, elle n’est encore qu’une promesse. Calme, la nature donne envie de s’y lover, de rester dans cet entre deux qui sépare un monde de l’autre.

Soif de savoir, sublime sagesse
Par mon sang nourriture bénie
Car la nature est en liesse
J’irrigue ton cerveau et ta vie

Rondeurs riment avec bonheur
De ta tête tournée, entend
L’écho coloré de ces chants
A travers moi feutrés, sans peur

Résonnent les notes, les langues
A tes oreilles à peine formées
Slaves mélodies âpres ou suaves
De tant d’autres entrecoupées.

Les vifs battements de ton cœur
Suivent le rythme de la prose,
Des vers qu’offrent les auteurs
Sur lesquels mon désir se porte

Messages chiffrés que filtre
L’intelligence à l’éveil
Délicates mains que frôlent
Le visage encore au sommeil

Les jambes se replient sans cesse
Petit Etre aux traits encore bleuis
Tu sais par tes yeux m’éblouirent
Toi seul me combles d’allégresse.

Six ans, si beau.
Il était poète, romancier, traducteur. Il se voulait plus accessible que Montale. Pavese le fut.
Ses poèmes sont limpides, dans une langue simple et belle ; le rythme toujours monotone épouse la mélancolie des recueils, qu’il s’agisse de Lavorare Stanca (Travailler fatigue) ou de Verrà la morte e avrà i tuoi occhi (La mort viendra et elle aura tes yeux).
Lavorare ou Vivere stanca?…

Ces derniers vers posthumes font sa célébrité, alors que Calvino disait de son œuvre « una vocce isolata della poesia contemporanea ».

«Verrà la morte e avrà i tuoi occhi
questa morte che ci accompagna
dal mattino alla sera, insonne,
sorda, come un vecchio rimorso
o un vizio assurdo. I tuoi occhi
saranno una vana parola,
un grido taciuto, un silenzio.
Cosí li vedi ogni mattina
quando su te sola ti pieghi
nello specchio. O cara speranza,
quel giorno sapremo anche noi
che sei la vita e sei il nulla.

Per tutti la morte ha uno sguardo.
Verrà la morte e avrà i tuoi occhi.
Sarà come smettere un vizio,
come vedere nello specchio
riemergere un viso morto,
come ascoltare un labbro chiuso.
Scenderemo nel gorgo muti».
22 marzo 1950

«La mort viendra et elle aura tes yeux –
cette mort qui est notre compagne
du matin jusqu’au soir, sans sommeil,
sourde, comme un vieux remords
ou un vice absurde. Tes yeux
seront une vaine parole,
un cri réprimé, un silence.
Ainsi les vois-tu le matin
quand sur toi seule tu te penches
au miroir. O chère espérance,
ce jour-là nous saurons nous aussi
que tu es la vie et que tu es le néant.

La mort a pour tous un regard.
La mort viendra et elle aura tes yeux.
Ce sera comme cesser un vice,
comme voir resurgir
au miroir un visage défunt,
comme écouter des lèvres closes.
Nous descendrons dans le gouffre muets».

Cesare Pavese (1908-1950)

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Il était une fois
une anchois,
morte de froid,
loin de toi
en émoi,
elle ploie.

Grelottante
la revoie
frémissante,
tremblante
sans foi,
mais pourquoi ?

Gémissante,
elle ne boit
que l’attente
enivrante
d’une joie
ou d’un poids.

Et moi, et moi !
Ai-je le choix ?
Je me noie.

Violente
et sans loi,
haletante
démente,
elle perçoit,
mais quoi ?

Toi, moi,
et l’anchois.

Evoquer Balzac, c’est d’abord faire référence à l’ampleur de son œuvre. Entre 1820 et 1848 il rédige 95 romans et en prévoit 48 autres. Certains seront entamés mais laissés à l’état d’ébauche puisqu’il meurt d’épuisement en 1850, à l’âge de 51ans .
Douze volumes en La pléiade, les chiffres défilent et étourdissent.
Le projet balzacien repris sous le titre de La Comédie humaine (en hommage probablement à Dante) est grandiose, sa visée encyclopédique.

Balzac imagine trois grandes parties :
 les études de mœurs : de loin la partie la plus dense et classifiée en scènes diverses : scènes de la vie privée, de la vie de province, de la vie parisienne, de la vie politique, de la vie militaire et de la vie de campagne

 les études philosophiques (partie peu développée)

 les études analytiques (n’ayant que deux romans)

Architecte grandiose Balzac, à partir de 1834, a l’idée de faire reparaître ses personnages de roman en roman, tissant ainsi une chaîne et développant un sentiment d’unité dans son édifice romanesque. D’autres suivront le maître ; Zola notamment dans Les Rougon-Macquart.
Tout voir, tout montrer, tout décrire, tout dominer, tout expliquer – et recréer ainsi une société, celle de son temps ; c’est le but qu’il se donne dans La comédie humaine.

Quand on pense au génie artistique sous l’angle de la création monstrueuse et dévorante, l’image de Balzac s’impose. Son parcours est unique dans l’histoire des lettres et son ambition mégalomaniaque liée à sa fin tragique me rappelle personnellement cette histoire fantastique d’Alphonse Daudet intitulée La légende de l’homme à la cervelle d’or (extraite des Lettres de mon Moulin).

Selon la légende un garçon naît avec une tête démesurément grande. Enfant, il trébuche, se blesse mais en guise de sang ce sont quelques gouttes d’or qui perlent de son crâne. Sa famille réalise alors que son cerveau est en or et les parents les premiers réclament leur dû avant que le jeune homme ne parte et se lance dans le monde. Les autres bientôt le sollicitent puisqu’il est riche et n’a qu’à extraire de sa tête l’or massif qui s’y trouve. Après une vie dissolue, le jeune homme prend peur, freine ses folies, s’isole mais tombe hélas amoureux d’une coquette qui lui extorque ses dernières richesses. De santé précaire, elle meurt et il dépense tout ce qui lui reste pour l’enterrer pompeusement. Enfin, à moitié dément et «décervelé », il aperçoit une paire de jolies bottines dans la vitrine d’un magasin. Il veut les acheter pour son amante, dont il a déjà oublié la mort. Il entre dans le magasin et tombe bientôt ensanglanté et sans vie après avoir essayé de gratter les dernières parcelles d’or de son crâne.

Daudet termine son récit sur ces quelques lignes moralisatrices « Il y a de par le monde de pauvres gens qui sont condamnés à vivre avec leur cerveau, et payent en bel or fin, avec leur moelle et leur substance, les moindres choses de la vie. C’est pour eux une douleur de chaque jour ; et puis, quand ils sont las de souffrir… ».