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ImageInstrument souvent noyé dans l’orchestre, touche romantique aux échos d’une époque révolue, rappel désuet de salons cossus, ou encore imagerie de conte de fée, la harpe classique est un instrument peu connu du public, et  bien souvent sous-estimé.

Les doigts glissent, s’agrippent ; le corps est arc-bouté sur l’objet impressionnant et lourd. Un rideau de cordes coupe l’espace en deux, sépare les sons, des plus aigus au plus sonores. La harpiste joue et les associations jaillissent. Elles sont nombreuses : eau, cailloux, feuilles, vent, tonnerre, brise, tempête –  on reconnaît bientôt tous les éléments. Quant aux couleurs, elles se dessinent avec les notes tantôt douces, mélancoliques ou bien fortes et colériques. Du bleu au rouge, du pastel au foncé on laisse le voyage commencer.

Chicago, fin de soirée, les derniers rayons du soleil diffusent un halo orangé, ville et hautes tours du centre servent de coulisse à l’instrument bien planté au milieu de la pièce.  Les notes s’égrainent, rapides et aériennes, sautent de l’une à l’autre, caracolent. Une vingtaine de personnes, d’amis ou de simples connaissances assistent à ce concert privé et écoutent en avant première quelques morceaux d’une œuvre ambitieuse, encore à l’ébauche, née de l’amour de la musique et de celle d’un livre, celui d’Italo Calvino Il barone rampante (Le baron perché).

1767, dans une petite ville de Ligurie, Cosimo Piovasco di Rondò, a 12 ans et est le fils ainé d’un aristocrate. Forcé lors du repas familial à avaler contre son gré un plat d’escargots il se rebelle contre la rigueur familiale, et se refugie dans les arbres du parc jurant de ne plus jamais en redescendre. Médusée la famille assiste jour après jour au siège que tient Cosimo, réalisant bien vite que la lubie infantile s’est transformée en résistance radicale et est devenue l’expression d’une liberté totale. Les semaines passent, les mois puis les années et reprenant le titre de son père après la mort de celui-ci, il devient le baron perché, voyage d’un arbre à l’autre, et vit sa vie d’homme, de penseur, dans les airs.

Roman d’aventures mais aussi conte philosophique (car le «  I would prefer not to » de Melville n’est pas loin),  Il barone rampante invite à penser, incite à rêver et aussi à jouer….

Et bien sûr qui dit perché(e), sur un arbre, un livre, ou un instrument, dit se donner les moyens de découvrir le monde sous une perspective différente, dit pouvoir survoler afin de mieux circonscrire.

La harpiste, Isabelle Olivier, s’inspire du livre de Calvino, pour rédiger son opéra jazz et harpe, un projet auquel se joindront bientôt d’autres musiciens et chanteurs. Pour l’heure les notes dansent, rebondissent comme les sauts du baron, du chêne au magnolia, du mûrier au cerisier ;  la nature est reine, protectrice ou menaçante, les sensations sont à fleur de peau et les rencontres se tissent sur fond de verdure – entre ciel et terre.

photo

 

Alors les yeux fermés et je jour se couchant sur la ville,  on s’envole au plus   profond des bois avec Cosimo, qui soudain a troqué les lianes de la forêt pour des cordes de la harpe.

 

Photo Bettina Frenzel Wiener Wald – (de la série Wiener Bilder)

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Toujours en main, une présence fidèle
Ombre longue et fine au fil des pages
Dessine, attentif témoin d’un autre âge
Le pourtour de chaque mot, empreint de zèle

Ombre longue et fine au fil des pages
Il trace de sa pointe noire si frêle
Le pourtour de chaque mot, empreint de zèle
Court, vole, souligne, et comme un voyage

Il trace de sa pointe noire si frêle
Ce monde entier qui du livre surnage
Court, vole, souligne, et comme un voyage
permet encore mieux d’en distiller tout le miel

Ce monde entier qui du livre surnage,
Toujours en main, une présence fidèle
Sur le papier blanc, et en forme d’arc-en-ciel
Dessine, attentif témoin d’un autre âge.

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Univers englouti

sans même une menace
ombre sombre, assombrie

par un songe encore si vivace
une présence à peine endormie
enlace, embrasse, las !

Les saisons se répètent,
les dates s’enchevêtrent
de morts et naissances
et rien ne fait plus sens.

C’était hier, ce sera demain,
peau pétrie de caresses et chagrin
au creux de la mémoire, tenace
quelques perles d’allégresse fugaces,
une goutte,  puis une autre, si pure.

Bonheur ruisselant et désir vainqueur,
la joie s’éteint bientôt sur un murmure,
sur ce regard devenu transparent enfin.
Miroir, il parle, sans mot et sans armure,
avec passion de l’avenir notre sœur
d’un futur proche aux accents latins.

Avoir tout été et n’être plus rien
au monde toujours inconnu
un fantôme un fantasme

Avoir cru,
ombre sombre, assombrie

meurtrie.

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Ils prennent forme sur l’émail blanc. Perdus souvent au milieu du désert, ils s’étirent sur le plat, s’élancent vers le ciel ou bien se tiennent tout fiers en bordure parfois. On voudrait qu’ils occupent plus d’espace ou qu’ils se multiplient à mesure, et pourtant toujours à la hauteur, ils savent parfaitement recomposer en couleur et texture ce que l’esprit, déjà conquis, a su appréhender à la lecture de :

 

chou-fleur
jaune violet vert

ris de veau
marron kiwi miel

courge
noisette grenade sauge

céleri
branche rave truffes

homard
noix de coco limette horchata

lotte
rutabaga pomme gruyère

bœuf
matsutake matsutake matsutake (vous disiez ?)

carotte
érable gingembre raisin

chocolat
noir gianduja mexican

chartreuse
verte

…La dernière touche, c’est vrai, c’était un peu pour se plonger dans l’univers des frères Chartreux, de cette liqueur magique, forte en alcool (55° pour la verte et 30° pour la jaune) mais aussi en plantes et fleurs (plus de 130 espèces différentes en un seul breuvage).

Une fin donc à la mesure du voyage, à la fois puissante et délicate, qui clôt à merveille cette symphonie de goûts et de parfums.

*

De son passage, ici et là, bien trop bref,
Une ombre, évanescence voluptueuse
Souffle encore une aura bienheureuse,
Un message éternel inscrit en relief.

Au cœur de la nuit et lorsque tout repose
Dans les draps blancs elle prend la forme du sommeil
Chaude et vivante comme si c’était la veille,
A gorge déployée, chère fraîche et rose

L’éclat de son rire perle goutte à goutte
Rafraichît et permet d’éclairer la route.
Le jour était qu’une promesse, mais partie

Vers les anges, l’éternité l’a embaumée,
dans un voile d’amour et sans plus aucun cri
Pour toujours, absente, à jamais épargnée.

*

Chagall pour sa beauté, son caractère sacré, en hommage, en cadeau.

« Maman, viens voir ! ». L’herbe autour des plaques à demi enterrées avait poussé. De ses pieds l’enfant écarte les quelques brins qui empêchent encore de déchiffrer les mots gravés dans la pierre. Une date, comme un écho : 1919. C’est vieux et cela explique la difficulté à lire. Depuis une heure que nous sommes là, les deux enfants semblent ignorer la chaleur accablante de l’après-midi d’été ; ils sautent d’une tombe à l’autre, nettoient et rétablissent enfin la justice. Les fleurs des bas cotés sont mises à contribution comme celles des tombes plus récentes et encore visitées. Tout le monde aura son compte et la beauté sera partagée, sans aucune différence. Les pâquerettes se mêlent aux bouquets éternels, racornis par les intempéries. De petits cailloux agrémentent le tout et fiers de leur nouvelle tâche, ils observent et commentent. Sans doute devrais-je demander le silence, par respect et tradition, mais je n’imagine pas plus bel hymne à la vie que ces cris d’enfants tout à leur ravissement.  
Quelques drapeaux pâlis par le temps et plantés au coin des stèles honorent ceux qui ont combattu pour leur patrie. Qui aurait cru pouvoir retracer l’Histoire dans ce minuscule cimetière de campagne, perdu dans les montagnes ? Et pourtant ces contrées lointaines témoignent de grandes guerres : la Corée, le Japon, la France. On fait le tour du monde en se promenant d’une allée à l’autre. Les évènements les ont rattrapés, jusque dans ce paysage idyllique. Leurs destins de jeunes paysans semblaient définis d’avance : enfance, mariage, famille, travail au rythme des saisons. Et rien ne les préparait à affronter l’ennemi, le choc de nations en terres inconnues.
Il y a autant de drapeaux et de plaques commémoratives que de soldats partis défendre des causes étrangères. Soulagés, nous constatons vite que la plupart en sont revenus et se sont paisiblement éteints des années après, une vie plus tard, auprès des leurs.
Les rangées sont inégales. L’herbe, fraîchement tondue entre les allées, recouvre l’espace et absorbe le bruit de nos pas. Certaines dalles s’effondrent alors que d’autres résistent. On découvre des prénoms, ceux dont on aime la consonance; et les autres qui prêtent à sourire, trop ancrés dans une époque révolue. On se raconte des histoires et laisse aller l’imagination.  
Mais sur cette plaque brunie, dégagée des touffes qui l’étouffaient, quatre nouveaux chiffres sèment momentanément le trouble : 1922. « Il n’avait que trois ans ! ».  J’émerge soudain de mes pensées et regarde avec attention les quelques vestiges à mes pieds. L’image d’un garçonnet de trois ans,  encore balbutiant, passe sous mes yeux. Blond ou brun ? Mort d’une longue maladie ou d’une fièvre subite ? La voix s’élève de nouveau « Il y en a un autre, regarde ! ». Tout prêt, une tache brunâtre perce le tapis de verdure, la taille est la même, le nom identique et pourtant le prénom et les dates diffèrent. Inexorables, elles continuent à remonter le temps : 1922. Et sans attendre : 1923, lui n’avait qu’un an. D’un doigt l’enfant retrace les lettres légèrement effacées. Il faudra le couvrir d’encore plus de fleurs, de plus de décorations pour compenser le sentiment de malaise. L’enfant court cueillir un brin de chèvrefeuille, revient et aperçoit une troisième plaque: 1923 et 1925. Les dates semblent ne plus vouloir nous lâcher, dérouler sans fin leur terrible fatalité. Deux ans, puis lui aussi s’en est allé. Faiblesse ? Accident ?

Une fraction de seconde plus tard, une image s’impose à moi, celle d’une mère et de ses trois garçons qui tour à tour lui sont ravis. Six ans de maternité annihilée, d’amour investi dans trois âmes, à peine étreintes et bientôt envolées. Curieuse,  perplexe, je cherche le nom de cette héroïne grecque ensevelie dans ces montagnes. Elle se prénomme Chloé, un prénom doux, moderne qui lui non plus ne laisse rien présager du drame. Elle s’est mariée jeune, pleine d’espoirs, puis a connu la perte de trois de ses enfants en bas âge. Son sort est à peine marquant pour l’époque où chaque famille compte ses petits anges, où la médecine soigne tous les maux par des saignées et où l’hygiène est un concept encore inconnu. Trois cependant, trois et sans répit ? Je marche d’une plaque à l’autre, aide mes deux têtes blondes à masquer l’injustice par des fleurs des champs, des feuilles tressées, des cailloux savamment disposés et réponds surtout à l’angoisse que je lis sur leurs jeunes visages en imaginant tout haut ce que ces enfants étaient de leur vivant, ceux qu’ils aimaient, en leur donnant enfin tout le ciel et l’éternité pour terrain de jeux.
La mère meurt vingt ans plus tard, après le chagrin, l’acceptation, le renouveau et ses moments de joie – après de nouvelles maternités sans doute. Sa plaque est à peine plus grande que celle de ses fils. Son mari la sépare d’eux, et pourtant.

lls s’appelaient T. , W. and R. Nos chemins par hasard se sont croisés en cet après-midi endormi de soleil et notre imagination leur sert de mémoire.