Archive

Monthly Archives: January 2011

Le ravissement de Lol V. Stein, un titre énigmatique et plein de poésie qui coule sous la langue, s’envole plutôt et ensorcelle avant même qu’on l’ouvre. Il paraît en 1964 alors que Duras est déjà connue mais elle le sera encore plus avec L’amant en 1984 qui lui vaut enfin le Goncourt et la célébration mondiale. Lol V. Stein s’inscrit parmi une quarantaine de livres, pièces de théâtre et scénarios.
Un titre qui en dit long ou qui noie avant même qu’on se soit mouillé à l’histoire.
Le ravissement renvoie à l’extase bien sûr, l’enchantement mais aussi à la capture et l’envoûtement – il rappelle celui des saints…Lol, un nom palindrome, qui garde son mystère, qu’on le lise de droite ou de gauche, rond encerclé par deux L, gardiens vigilants qui l’empêchent de jamais en sortir, Lol, estropiée de son « a » pour Lola ou serait-ce Dolores (la souffrante) ? V. une abréviation plus radicale pour Valérie (la valeureuse) et Stein, un nom germanique, signifiant la pierre sur laquelle tombe et se referme l’intrigue. Le ravissement de Lol V. Stein, Lol est-elle celle qui est ravie ou plutôt la ravisseuse ? La structure syntaxique permet déjà de douter.

Par ailleurs avons-nous à faire à un roman, un essai, une biographie ou bien un long poème ? Rien de plus incertain malgré un début relativement traditionnel « Lol V. Stein est née ici, à S. Tahla, et elle y a vécu une grande partie de sa jeunesse ». « Ici », celui du narrateur, est S. Tahla, un endroit imaginaire, abrégé lui aussi et donc avare d’information. Il évoque un endroit balnéaire, un lieu de plaisance, vague, volontairement trouble. Le « je » de la narration est également incertain, il oscille entre l’auteur contant un récit biographique et un personnage prénommé Jacques Hold. « Hold » est celui qui retient, tente de retenir, celui qui surtout après l’auteur/narrateur prend le relai de l’histoire à raconter « Trente-six ans, je fais partie du corps médical. Il n’y a qu’un an que je suis arrive à S. Tahla. »

Selon Duras, le personnage de Lol est inspiré d’une rencontre, bien réelle, dans un asile psychiatrique, d’une femme qu’elle a suivie l’espace de quelques promenades. De là serait partie l’histoire de ce personnage auquel elle donne finalement le prénom de Lol, en pensant à l’actrice et dramaturge française Loleh Belon qu’elle admirait et voyait si bien dans le rôle.

Le livre est d’apparence facile. Le vocabulaire est simple, le style épuré. Les phrases sont courtes, presque décharnées, grattées à l’os pour ne garder que l’essentiel, une sorte de « substantifique moelle ». Derrière une apparente simplicité se révèle néanmoins une complexité que l’histoire suggère déjà.

Il s’agit d’une jeune fille, Lol V. Stein, délaissée par son fiancé Michael Richardson un soir de bal à T. Beach. Richardson a le coup de foudre pour une femme inconnue, plus âgée, d’aspect assez commun, Anne-Marie Stretter « Il était devenu différent. Tout le monde pouvait le voir. Voir qu’il n’était plus celui qu’on croyait ». Après le bal, il quitte Lol, sans explication, pour suivre Anne-Marie Stretter et le nouveau couple disparaît à jamais de l’histoire. Richardson dont la biographie est à peine évoquée, est un personnage mineur et pourtant clef puisqu’il est le déclencheur d’un séisme qui le dépasse.

Lol, fragile et blessée, ploie sous la douleur. Elle tombe dans un état de prostration et frôle la folie. Quelques années plus tard, elle paraît remise, épouse un musicien, Jean Bedford. Elle déménage pour T. Bridge (la ville de passage, ou encore le pont comme la signification du mot semble l’indiquer qui lui permet de passer de l’autre côté, de se retrouver) et a trois enfants. Elle revient finalement dix ans plus tard s’établir a S. Tahla, récupère la maison familiale et « réintroduit le même ordre glacé » qui caractérisait sa demeure de U. Bridge. Elle redécouvre le plaisir de sortir et se lance chaque jour dans de longues promenades. C’est au cours de l’une de ces sorties, qu’elle croit reconnaître dans un couple son amie d’enfance Tatiana Karl qui fut le témoin de sa jeunesse mais aussi de la fameuse soirée de bal où son destin a basculé. Tatiana est mariée à un médecin, Pierre Breugner et a un amant, Jacques Hold. Le couple adultère se retrouve régulièrement à l’Hôtel des Bois – lieu où on apprend que Lol retrouvait auparavant son fiancé.

Lol décide de renouer avec Tatiana, se fait inviter et subjugue par son étrangeté Jacques Hold – vite pris d’amour pour la jeune femme « Je désire comme un assoiffé boire le lait brumeux et insipide de la parole qui sort de Lol V. Stein ». Auréolée de mystère, du halo de pureté qui semble émaner d’elle « Elle est blanche, d’une blancheur nue », elle joue de son charme, de celui aussi qu’elle éprouve instantanément pour Jacques. Lol envoûte et étonne son entourage – le lecteur également qui peine parfois à suivre son raisonnement. Alors que l’attirance est immédiate et réciproque entre Lol et Jacques, Lol demande à celui-ci de garder Tatiana comme maîtresse et, allongée dans le champ de seigle qui fait face à l’hôtel, elle se cantonne d’épier les retrouvailles érotiques des deux amants. Jacques réalise vite ce qui se passe « Lorsque je suis allé à la fenêtre de la chambre de l’Hôtel des Bois où j’attendais Tatiana Karl (…) et que j’ai cru voir (…) une femme, dont la blondeur cendrée à travers les tiges du seigle ne pouvait pas me tromper, j’ai éprouvé (…) une émotion très violente dont je n’ai pas su tout de suite la vraie nature, entre le doute et l’épouvante, l’horreur et la folie, la tentation de crier gare, de secourir, de repousser pour toujours ou de me prendre pour toujours, pour toute Lol V. Stein, d’amour ». Il accepte tacitement les règles imposées par Lol – celles de vivre sa/leur passion dans les bras de Tatiana- devenue alors le véhicule, le paravent ou encore le filtre de leur amour. Manière de se protéger, de vivre par procuration et par le regard, une sensation sinon trop forte, voire trop dangereuse. Faire l’amour à Tatiana revient alors pour Jacques à faire l’amour à Lol « Il cache le visage de Tatiana Karl sous les draps et ainsi il a son corps décapité sous la main, à son aise entière».

Lol est insaisissable « cette femme vous fuit dans les mains comme l’eau » dit Jacques. Serait-elle une sirène ou simplement une presque-noyée dont la survie ne tient qu’aux lieux évoquant les stations balnéaires ou la mer : T. Beach », « S. Tahla », « U bridge » ? Celle qui a T. Beach lors du bal subit son destin, fait maintenant subir, elle choisit, impose, décide et au final manipule. Une seule fois, elle se donne à Jacques, dans le train qui les mène à l’endroit du bal – pèlerinage imposé, sorte de retour sur le lieu du crime qui permet de revivre, de se réapproprier son passé et par la même de l’effacer. Il n’en demeure pas moins que les visites à l’Hôtel se poursuivent alors que Jacques Hold, envoûté, ravi ou disons plutôt sous l’effet du ravissement, reconnaît son impuissance à faire marche arrière « J’ai trop d’amour pour cette forme dans le champ, désormais, trop d’amour, c’est fini ».

Le psychanalyste Jacques Lacan, fasciné par Le ravissement de Lol V. Stein, aurait dit « Duras ne doit pas savoir ce qu’elle écrit, sinon elle se perdrait et ce serait la catastrophe ».

Les niveaux d’ interprétation sont effectivement nombreux, on peut s’arrêter sur une simple histoire d’amour déçu, de difficultés à accéder au bonheur, de voyeurisme, ou bien y voir les possibles gouffres de la conscience, les chemins labyrinthiques de l’âme humaine, particulièrement quand un sentiment aussi violent que l’amour soudain l’investit.
Le texte n’est pas très long, le vocabulaire est facile, les phrases sont généralement courtes ; le livre semble cependant être plein de codes que l’on déchiffre à chaque relecture. La beauté jaillit de la mélodie des mots, des répétitions qui rythment les paragraphes, des inversions inattendues, de la structure souvent elliptique du texte, de l’étonnement enfin ressenti devant l’intensité des propos « de son corps infirme de l’autre elle crie, elle attend en vain, elle crie en vain » et devant l’agrandissement de ce qui souvent au premier abord paraît banal « Jacques Hold – Virginité de Lol prononçant ce nom! (…) Pour la première fois mon nom prononcé ne nomme pas ».

Le ravissement de Lol V. Stein, un livre donc à la hauteur de ce que Duras dans un entretien tentera d’expliquer par le concept de livre libre « Ce que je reproche aux livres en général, c’est qu’ils ne sont pas libres. Ce sont des livres charmants, sans prolongement, sans nuit, sans silence. Autrement dit, sans véritable auteur. Des livres de jour, de passe-temps, de voyage. Mais pas des livres qui s’inscrivent dans la pensée et qui disent le deuil noir de toute une vie, le lieu commun de toute pensée ».

«Pourquoi ne pas payer pour dégrader la langue française, qui est bien à peu près le seul trésor qui nous reste ?» le bon mot est de Jean Dutourd, romancier et essayiste, décédé le 17 janvier dernier – un clin d’œil amusant pour rappeler l’académicien, connu pour sa verve volontiers provocatrice et son roman populaire Au bon beurre, mettant en scène durant l’Occupation la vie d’un couple de crémiers peu scrupuleux.
Faire payer une taxe à ceux qui maltraitent la langue de Molière, un moyen aussi farfelu qu’efficace de devenir riche.
Qui n’a pas perdu un être cher, qui n’a pas fait l’expérience du vide, du manque, de l’incompréhension, de la colère et du désespoir liés à la perte de l’autre, celle du parent, de l’ami, de l’amant.
La douleur est complexe, impalpable et pourtant bien concrète ; elle est pleine de facettes biseautées qui tranchent dans le vif. C’est un tourbillon qui renverse, un ouragan qui écrase sous sa violence, puis que suivent des moments de répit, juste assez pour reprendre la force de souffrir à nouveau, pleinement. Son parcours n’est pas linéaire, il est imprédictible et ne connaît de temps que le sien propre. On s’accroche donc, espère que l’assaut cette fois sera bref. Les destins sont uniques, les souffrances individuelles et la gestion du manque diffère selon chacun; cependant le chant reste universel et l’expérience n’est épargnée à personne. « Attendez un peu, quand votre tour viendra, d’être l’endeuillé. Ou le mort » lance Cohen à son lecteur.

Alors, on s’interroge, se remémore, reconstruit, se réapproprie un passé qui ne saura plus jamais basculer dans un autre temps.

Cohen dans Le livre de ma mère, comme Barthes dans Journal de deuil, fait l’expérience du deuil, celui de sa mère – celle qui était la source et dont l’existence en conséquence n’était jamais remise en question. Jusqu’au jour où elle n’est plus et où le sentiment d’abandon le renvoie à sa propre finitude « Ton enfant est mort en même temps que toi. Par ta mort, me voici soudain de l’enfance à la vieillesse passée ».

La mère de Cohen revit à travers les souvenirs de l’auteur. Sa personnalité se profile au fil des images qui surgissent du passé. Elle n’est jamais nommée, car elle n’existe que dans son rôle de mère, dans son rapport au fils. Cohen nous la présente d’abord comme une jeune fille bien en chair, modeste et timide qui se marie sans inclination mais par conviction, certaine de découvrir l’amour, le vrai, avec le temps et les habitudes « Le vrai amour, veux-tu que je te dise, c’est l’habitude, c’est vieillir ensemble ». Elle semble rester éternellement cette « petite fille (…) maladroite, débutante (…) rougissante, confuse, exposée, souriant de gêne d’être vue à distance et observée trop longuement». Une fois mère elle se dévoue entièrement à son mari et son fils unique. Lorsqu’Albert a cinq ans la famille quitte l’île de Corfou pour Marseille. Leur apparence, leur culture et leur accent les rendent différents des autres. Le manque d’instruction et le caractère introverti de sa mère contribuent aussi à la marginaliser. Le bonheur se limite alors pour elle aux murs de l’appartement et aux deux hommes qui l’habitent. Albert apprend le français et rejoint une école catholique malgré sa religion juive. A dix-huit ans il quitte la famille et part étudier à Genève. Finalement, la mère de Cohen meurt, seule durant l’Occupation, alors que celui-ci se trouve à Londres.

Au cours du texte l’auteur cherche à reconquérir l’être qu’il n’a selon lui pas assez chéri de son vivant, il écrit ses lignes comme une confession, une prière, servant tout à la fois à le déculpabiliser, le reconstruire en tant qu’individu et à immortaliser l’image sacrée de la mère.

Les allusions à Belle du Seigneur sont nombreuses notamment lorsque l’auteur cherche à détruire le mythe de la passion occidentale. On retrouve ici la même obsession du péché, de dilemme qui oppose l’amour sensuel/sexuel à l’amour maternel/biblique.

Le vrai amour selon Cohen ne se situe pas dans le désir, dans l’excès mais bien plutôt dans la soumission et le dévouement. C’est l’amour raisonnable/raisonné du couple tout d’abord puis enfin l’amour filial, ce paradis pur et désintéressé où aucun masque n’est nécessaire pour plaire, où il suffit d’être, en tant qu’enfant, pour que les sentiments soient. « Amour de ma mère, à nul autre pareil » scande-t-il à chaque nouveau paragraphe. Comme dans Belle du Seigneur, et de coutume sous la plume de Cohen, le style est incantatoire ; apostrophes et répétitions rappellent la prière, la lecture devient une psalmodie « Ô toi, la seule, mère, ma mère et de tous les hommes, toi seule, notre mère, mérites notre confiance ».

La mère n’a de cesse que le bonheur de son fils, elle vit à travers ses yeux et sa reconnaissance. Idéalisée après sa mort elle devient « la majesté de l’amour, la loi sublime, un regard de dieu ». Que dire alors des amantes de passage (« Atalante ensoleillée»), attirées par la beauté, la force, la jeunesse, quand on les compare à cette figure de mère, toujours présente, vestale fidèle, dont l’amour grandit au contact des grandeurs mais aussi des faiblesses de son fils.

Cohen passe en revue les couples mythiques, Roméo et Juliette, Hamlet et Ophélie, Laure et Pétrarque, et démonte avec cynisme et non sans humour les ressorts de la passion et de la séduction. « Si le pauvre Roméo avait eu tout à coup le nez coupé net par quelque accident, Juliette, le revoyant, aurait fui avec horreur. Trente grammes de viande de moins, et l’âme de Juliette n’éprouve plus de nobles émois » ou encore «Si Hamlet avait, à la suite de quelque trouble hypophysaire, maigri de trente kilos, Ophélie ne l’aimerait plus de toute son âme. L’âme d’Ophélie pour s’élever à de divins sentiments à besoin d’un minimum de soizante kilos de biftecks » ou enfin « Il est vrai que si Laure était devenue soudain cul-de-jatte, Pétrarque lui aurait dédié de moins mystiques poèmes. Et pourtant, la pauvre Laure, son regard serait resté le même et son âme aussi. Seulement, voilà, il lui faut des cuissettes à ce monsieur Pétrarque, pour que son âme adore l’âme de Laure ».
Dans ce conflit permanent entre corps et âme, c’est bien toujours le corps qui l’emporte et malgré les quelconques apparences ou déclarations.

Comment dans ce contexte ne pas se reprocher d’avoir préféré ces « jeunes chasseresses aux longues cuisses » au plaisir unique et pur d’être avec sa mère ? Cohen est dévoré par un sentiment de culpabilité, qui va jusque dans le vouloir survivre: « Ma mère est morte mais j’ai faim et tout à l’heure, malgré ma douleur, je mangerai ». Il ne supporte également pas l’idée qu’un jour cette perte soit banalisée par le temps et donc mieux acceptée.

Cohen ainsi que Barthes tentent à travers l’écriture de surmonter le deuil qui les touche, l’un par une déclaration d’amour à un être maintenant transformé en déesse de la maternité, l’autre sous forme de journal de bord, commencé au lendemain de la mort de la mère, après la « première nuit de deuil » (Barthes)- observations cliniques d’un état, réflexions en vrac sur la désappropriation et le chagrin face à une situation sans issue.
On est souvent surpris par la similitude du propos, par les échos d’un texte à l’autre. On retrouve chez Barthes le même sentiment d’abandon «Beaucoup d’êtres m’aiment encore, mais désormais ma mort n’en tuerait aucun (…) je n’ai plus de refuge », même prise de conscience de sa propre finitude «Maintenant que mam. est morte, je suis acculé à la mort », même changement perceptif du quotidien « Maintenant partout, dans la rue, au café, je vois chaque individu sous l’espèce du devant-mourir, inéluctablement, c’est-à-dire très exactement du mortel », même culpabilité devant ces « bouffées de vie » entre les coups de chagrin, même peur de la souffrance qui passe « voir avec horreur comme simplement possible le moment où le souvenir de ces mots qu’elle m’a dit ne me feraient plus pleurer », même répétitions au cours du texte pour se persuader de la disparition « elle n’est plus, elle n’est plus » et même besoin enfin d’écriture pour vaincre l’oubli, pour à travers les mots se réapproprier une identité « Ecrire pour se souvenir ? Non pour me souvenir (…) Nécessité du Monument « Memento illam Vixisse » (souviens-toi que celle-là a vécu). »
La maison est petite, perdue parmi les immeubles haussmanniens qui la dominent. On y accède par la rue Raynouard (Paris 16e, métro Passy), quelques marches derrière le portail d’entrée descendent vers un jardin encaissé, de forme oblongue. Le jardin surplombe la Seine et offre une vue imprenable sur la tour Eiffel – monument que Balzac précède d’un demi-siècle et qu’il n’aura donc eu l’occasion, ni de voir, ni même d’imaginer. Lorsqu’il loue cette maison en 1840, elle se trouve alors en dehors de Paris, loin de l’effervescence du centre – petite province aux abords de la capitale, banlieue plus calme et surtout plus abordable pour un Balzac endetté.
La maison est constituée d’un rez-de-chaussée surmonté de deux étages, Balzac (alias Monsieur de Breugnol pour mieux fuir ses créanciers) n’occupait que le dernier étage, celui donnant sur l’extérieur (rez-de-jardin). Les autres étages de la maison possèdent une entrée sur la rue en contrebas, on y pénètre par une cours pavée. Les pièces sont petites, le plafond est bas, le décor est simple. Tout respire la modestie et la maison n’a de vrai charme que par son jardin dominant Paris.

                 

C’est dans une pièce carrée, minuscule et assombrie par les lambris en bois que Balzac s’enferme jusqu’à quinze heures, voire vingt heures par jour (selon ses dires) pour écrire. Peu de meubles peuvent y tenir. En son centre trône une petite table rectangulaire qui rappelle les bureaux d’écolier, devant elle un siège en tapisserie, au dossier haut et droit. Un coffre en bois se trouve dans le coin, un crucifix impressionnant et quelques décorations au mur ; une petite ouverture derrière la table de travail permet d’admirer la Seine et la vue de Paris. Enfin, et surtout, une porte-fenêtre donne directement sur le jardin, on se plait à penser que Balzac s’octroyait régulièrement des pauses à l’air libre, faisait quelques tours de jardin pour que l’inspiration revienne avant de retourner dans son antre. L’endroit surprend, on se s’attend pas à un bureau ou une étude semblable. La surprise naît du contraste entre l’immensité de l’œuvre balzacienne et la petitesse, la sobriété du lieu où il écrit. La relation, disproportionnée, laisse rêveur. C’est donc dans cette pièce sans éclat, anodine, que s’est calée la stature imposante de Balzac, c’est donc là qu’il a su créer des mondes, faire vivre des centaines de personnages!

Une autre pièce consacrée à l’exposition en cours sur Louise Bourgeois et Eugénie Grandet évoque d’ailleurs avec justesse l’ampleur de l’œuvre. Derrière une paroi vitrée des centaines de miniatures en bois, serrées les unes aux autres, sont accrochées au mur. Elles ont servi à imprimer les images destinées aux premiers exemplaires de La comédie humaine. Plus de quatre cent personnages, gravés à même le bois, se profilent sur un fond noir et blanc. Une généalogie détaillée sous la vitrine explique les liens de parenté, renvoie aux romans, précise les lieux et recrée l’état civil balzacien.

Peu de choses au demeurant sur l’exposition annoncée à l’affiche, sans doute parce que Louise Bourgeois est morte avant d’avoir mené à bout son projet, soit une réflexion personnelle sur le personnage d’Eugénie Grandet, sur son statut de femme, sur le ratage de sa vie, sur le destin d’une jeune fille, prise entre un père abusif et ses propres idéaux finalement piétinés par le temps et la société. Une salle cependant montre une vingtaine de petits cadres, faits de broderies, travaux d’aiguilles, linges passementés, de minuscules réalisations, toutes vaines et symbolisant la fuite du temps, le lent processus d’étouffement et la profonde mélancolie d’Eugénie, confinée dans un monde trop étroit pour ses rêves.

Mon cadre préféré est celui qui représente une horloge à l’aide de douze pierres transparentes, simples verroteries qui pourraient orner un pendentif, deux aiguilles cousues d’un fil noir sont arrêtées sur dix heures.
En bref, une exposition que je ne recommande qu’aux Balzaciens, eux seuls sauront pleinement apprécier.