L’histoire de la famille Rorschash et de l’appartement qu’elle occupe s’étend sur cinq chapitres (une seule allusion auparavant avait été faite à cette famille et ce en relation avec le hamster Polonius/voir entrée blog intitulée Comment lire dans le labyrinthe perecquien ?). Chaque chapitre se situe dans une pièce différente, soit le vestibule, la salle à manger, le salon, la chambre d’Olivia puis enfin celle de Rémi Rorschash.

Le vestibule présente certainement le plus de substance, c’est là que l’auteur campe le personnage de Rémi, médiocre imitateur de comiques américains qui se produit dans sa jeunesse sous le nom de « Harry Cover » (Lire bien évidemment : haricot vert), il décrit les grandes aspirations de sa vie en qualité d’ « imprésario d’un acrobate », d’homme d’affaires spécialisé dans l’export-import et notamment dans le « trafic de cauris », de romancier « il écrivit un roman qui s’inspirait largement de son aventure africaine », de « producteur (…) pour la télévision » qui se donne enfin pour ultime tâche de mettre en image le projet de Bartlebooth. Toutes ces tentatives seront vouées à l’échec, il n’aura en tant que comique aucun succès, l’acrobate se donne la mort après avoir refusé de descendre de son trapèze, les coquillages en tant que monnaie d’échange se révèlent un fiasco et provoquent l’expulsion de Rorschash, son « roman eut peu d’audience », la plupart des émissions ne seront « jamais tournées » et son projet autour de Bartlebooth ne verra pas le jour.

Personnage par conséquent raté et assez antipathique que Perec brosse en quelques lignes « il avait le genre américain, avec des chemises à ramages, des mouchoirs en guise de foulard, et des gourmettes au poignet ». « Vieillard malade » enfin « presque continuellement astreint à des séjours en clinique ou à de longues convalescences ». Tous les doutes sont permis sur l’acquisition de sa fortune « Certains racontent qu’il fit la guerre dans les Forces Françaises Libres et que plusieurs missions de caractère diplomatiques lui furent confiées. D’autres affirment au contraire qu’il collabora avec les Forces de l’Axe et qu’il dut se refugier après la guerre en Espagne. Ce qui est sûr, c’est qu’il revint en France, riche et prospère, et même marié, au début des années soixante ».

Cette fortune lui permettra d’acquérir les deux derniers appartements qu’Olivier Gratiolet avait en sa possession dans l’immeuble « en dehors du petit logement qu’il occupait lui-même ».

Dans la description du salon, on découvre la famille qui auparavant a occupé les lieux, les Grifalconi, Emilio, ébéniste Italien venu de Vérone, sa femme Laetitia et leurs deux jumeaux Vittorio et Alberto. Laetitia lors d’une de ses promenades quotidienne au parc Monceau avec ses enfants fait la connaissance de Paul Hebert, jeune homme résidant dans l’immeuble, survivant de Buchenwald et professeur de chimie surnommé pH. Ils tombent amoureux l’un de l’autre et Laetitia finit par laisser son mari et ses enfants pour rejoindre Paul. Le lecteur ne connaît pas l’issue de cette idylle, Paul sera aperçu un jour alors qu’il vend des produits locaux à la sortie d’un supermarché et refuse clairement de lier contact avec toute personne de sa vie passée. Emilio retournera en Italie avec ses enfants et seul restera dans l’appartement le tableau fait par Valène que l’ébéniste avait commissionné – tableau représentant les quatre membres de la famille Grifalconi. C’est aussi par la description du tableau que le lecteur entre dans l’histoire d’Emilio et Laetitia.

La salle de bains est luxueuse et somptueusement équipée. Six personnages s’y trouvent lorsque le lecteur y pénètre, chacun cherche à percer les secrets du fonctionnement de la dite salle de bains. La visite a pour but la location de l’appartement d’Olivia R. à Mme Pizzicagnoli « pendant les mois où Olivia sera absente ». On apprend dans le chapitre précédent (pas de linéarité dans le temps et le récit) que les Pizzicagnoli ont fini par louer l’appartement « Vérifier chaque jour que les Pizzicagnoli n’ont pas cassé la grappe de verre soufflée du vestibule ».

Le dernier chapitre des Rorschash permet au récit de faire un bond en arrière (analepse ou retour sur les événements passés en terme de narratologie) et décrit les quatre générations de Gratiolet : Juste, Emile, François et Olivier et montre les débuts de la rue Simon-Crubellier en 1875. On perçoit ainsi l’appartement a la fois à travers l’espace et le temps.

La chambre à coucher de Rémi R. est vide et tout semble indiquer que son occupant est mort ou mourant « La chambre de Rémi Rorschash est impeccablement rangée, comme si son occupant devait venir y dormir le soir même. Mais elle restera vide. Plus personne, jamais, n’y entrera ».

Note enfin sur le nom de Rorschash:

Fait penser au test de Rorschash appelé ainsi en raison de son créateur, le psychiatre Hermann Rorschach au début du XXe s. Ce test, connu mais largement contesté, est sensé dresser un portrait pointu et fiable de la personnalité des patients auxquels on demande d’interpréter dix taches d’encre (Ils doivent dire à quoi chacune d’elle ressemble).

Aucun élément précis dans les six chapitres ne semble faire directement allusion au test de Rorschash mais le nom de Rorschash est assez spécifique et connoté pour que Perec y ait été sensible.

A la fin du XIXe siècle le patriarche de la famille Gratiolet, Juste, est en affaires avec un certain Simon qui possède les terrains sur lesquels sera construit l’immeuble de la vie mode d’emploi. Juste y vit très peu, préférant sa propriété en campagne à sa résidence parisienne. A sa mort, ses quatre enfants héritent de la fortune familiale, Emile, en qualité d’aîné, obtient l’immeuble, Gérard l’exploitation agricole, « Ferdinand les actions, et Hélène, la seule fille, les tableaux ». On apprend alors plus en détails les déboires de chaque enfant, qui réduisent bientôt comme peau de chagrin la fortune de Juste « Ils ne laissaient à leurs enfants qu’un héritage précaire que les années qui suivirent n’allaient pas cesser d’amenuiser ».

On pense ici aux grands thèmes chers à Zola, et traités dans son œuvre Les Rougon-Macquart (ensemble de vingt romans au sous-titre d’Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire). De même ici le chapitre pourrait s’intituler « grandeur et décadence de la famille Gratiolet ».

La vie de la fille Gratiolet entraîne le lecteur un peu plus loin dans le roman, dans le chapitre consacré à Cinoc, locateur ayant remplacé celle-ci après sa mort « en mille neuf cent quarante-sept ». Hélène mariée à un certain Antoine Brodin se retrouve veuve lorsque son mari, joueur professionnel, est tué par trois voyous : Les deux frères Ashby, Jeremiah et Ruben ainsi que par le nain Nick Pertusano. Hélène a vite fait de les identifier. Elle se lance alors dans une poursuite effrénée des voyous, finissant par les tuer tous les trois. Sa vengeance accomplie elle reprend le chemin du bercail et vient finir ses jours dans l’immeuble familiale menant une existence rangée « Elle y avait vécu, timorée et discrète, pendant près de douze ans ». Personne dans l’immeuble ne soupçonne que « cette petite femme frêle avait pu tuer de sang-froid trois voyous ». Destins sans relief ou bien hors du commun, Il y a donc de tout dans l’immeuble de Perec.

Ce passage fait écho à l’histoire d’Élizabeth de Beaumont ou bien encore à celle du bijoutier qui fut assassiné trois fois. Perec aime le style de roman policier où se reflète l’influence d’auteurs comme Agatha Christie.
Pour mieux nous faire appréhender la généalogie de la famille Gratiolet Perec insère dans le texte un arbre généalogique détaillant toutes les naissances et morts de ces membres. On constate alors que les quatre héritiers de la famille ne sont en fait que les enfants survivants puisque deux sont morts. Le dernier des Gratiolet à survivre et prolonger la famille se prénomme comme l’un des défunts enfants, Olivier « Olivier resta le dernier survivant des Gratiolet ». Blessé à la guerre, Olivier tombe amoureux de son infirmière Arlette Criolat. Il l’épouse et ils ont une fille, Isabelle. Son beau-père, pris de démence se suicide et tue sa fille, laissant Olivier et Isabelle seuls. Couple père-fille assez triste, qui vivote « au septième étage, dans deux anciennes chambres de bonne aménagées en un logement exigu mais confortable ». Olivier est handicapé et alcoolique « il reste la plupart du temps assis dans son fauteuil à oreilles, vêtu d’un pantalon de pyjama et d’une vieille veste d’intérieur à carreaux, sirotant à longueur de journée, malgré l’interdiction formelle du Docteur Dinteville, des petits verres de liqueur ». Quant à Isabelle elle se soustrait à la morosité du quotidien grâce à une imagination débridée « Pour se venger de Louisette Guerné (…) elle lui a raconté qu’il y avait un vieillard pornographique qui la suivait dans la rue chaque fois qu’elle sortait du lycée et qu’un jour il allait l’attaquer et lui arracher tous ses vêtements et l’obliger à lui faire des choses dégoûtantes. ».

La vie de Cinoc, se profile à travers de l’évocation de la famille Gratiolet. En ce jour de juin 1975, début du récit et entrée du lecteur dans le roman, Cinoc est « un vieillard maigre et sec vêtu d’un gilet de flanelle d’un vert pisseux. Il est assis sur un tabouret en formica au bord d’une table couverte d’une toile cirée, sous une suspension en tôle émaillée blanche dotée d’un système de poulies équilibrées par un contrepoids en forme de poire. Il mange, à même la boîte imparfaitement ouverte, des pilchards aux aromates. Devant lui, sur la table, trois boîtes à chaussures sont remplies de fiches de bristol couvertes d’une écriture minutieuse ». En 1947 il emménage dans l’appartement qui fut celui d’Hélène Gratiolet. Il n’avait alors qu’ « une cinquantaine d’années (et) exerçait un curieux métier (…) il était tueur de mots » – activité consistant à mettre à jour le dictionnaire en éliminant « tous les mots et tous les sens tombés en désuétude ». Créateur (démiurge) ou destructeur de mots Cinoc crée l’ambiguïté dans son nom même et la façon dont il doit être prononcé. Aucun locataire de l’immeuble n’en connaît l’exacte prononciation – et la liste de possibilités est longue allant de Sinosse à Tchinots.

La digression perecquienne fait sourire mais elle met aussi l’accent sur le destin tragique de tant de juifs apatrides, à la recherche de leur identité – le nom de famille maltraité faisant figure de symbole d’identité bafouée « Cinoc se souvenait que son père lui racontait que son père lui parlait de cousins qu’il avait et qui s’appelaient Klajnhoff, Keinhof, Klinov, Szinowcz, Linhaus, etc. Comment Kleinhof était-il devenu Cinoc ? Cinoc ne le savait pas précisément ». Toutes les variantes autour du nom font aussi probablement allusion à la torah, et à toutes les façons pour les Juifs de dire Dieu – la multiplicité des noms permettant à chaque fois de souligner un attribut ou une qualité différente de Dieu.

(Aparté : dans la tradition musulmane, dieu possède quatre-vingt-dix neuf attributs qui servent à le designer).

C’est par la description de la chambre de Cinoc que la référence à son identité juive est clairement notée puisque « sur le chambranle de la porte est accrochée une mezouza, ce talisman d’appartement orné des trois lettres « shadaï » et contenant quelques versets de la Torah ».

Note de vocabulaire :
La Mezouza est un rouleau de parchemin fixé dans un étui sur le poteau droit de la porte d’entrée d’une demeure. Elle évoque l’unité du nom divin et rappelle par sa présence leurs devoirs aux croyants. Le fidèle doit l’embrasser en entrant ou en sortant de chez lui pour ne pas «entrer de plain-pied dans le monde qui s’offre», selon l’expression d’Emmanuel Levinas.

Le chapitre LII, Plassaert, 2 s’ouvre sur l’évocation d’une famille assez peu sympathique, les Plassaert qui tels des rongeurs acquièrent petit à petit (morceau par morceau) leur appartement. Ils n’occupent au début qu’une seule pièce mais obtiennent bientôt les appartements attenants, délogeant sans vergogne les occupants en titre, un vieil homme nommé Troquet « Les Plassaert entamèrent immédiatement une procédure d’expulsion parce que Troquet ne payait pas régulièrement son loyer, et comme Troquet était un semi-clochard, ils obtinrent très facilement gain de cause », l’inventeur Morellet « Les Plassaert réussirent à obtenir gain de cause et Morellet fut interné » ou bien en profitant de la disparition soudaine de Grégoire Simpson. Les Plassaert font donc figure d’arrivistes, prêts à tout pour assurer voire augmenter leurs biens.

L’histoire se cristallise ensuite sur le dernier occupant, Grégoire Simpson, étudiant en histoire qui pour survivre travaille en qualité de « sous-bibliothécaire adjoint à la Bibliothèque de l’Opéra ». Henri Astrat, riche amateur « passionné d’opéra », avait légué ses archives et sa fortune à l’opéra permettant ainsi de subventionner la position occupée par Grégoire. Mais là encore l’accent n’est pas mis sur Henri tel qu’on pourrait l’attendre en lisant le titre de l’histoire mais bien plutôt sur Grégoire. Celui-ci perd son emploi, suite à des mesures de rationalisation budgétaire, et après avoir tenté plusieurs petits boulots il sombre lentement dans la neurasthénie. Son état d’abord mélancolique empire très vite, le rendant inapte à toute occupation. Il déambule dans Paris, s’impose « des tâches ridicules » telles que « dénombrer tous les restaurants russes du XVIIe arrondissement et de combiner un itinéraire qui les réunirait sans jamais se croiser». Cette allusion rappelle bien évidemment la technique même employée par Perec dans l’élaboration de son roman. Le déplacement dans l’immeuble se fait comme un cavalier sur un échiquier. La contrainte que l’auteur s’impose est la polygraphie du cavalier, où le cavalier ne peut passer qu’une seule fois sur chacune des cases. L’immeuble devient alors l’échiquier et se divise en une grille 10×10.

A travers les errances de Simpson le lecteur découvre Paris et se transforme en promeneur qui embrasse tout, apprend à voir d’un regard neuf les boutiques, les annonces, « la cathédrale de Chartres en saindoux d’un charcutier, les cartes de visite humoristiques des Farces et Attrapes». Les reprographies d’affiches, de gravures, les extraits de journaux insérés dans le livre permettent de mieux rendre l’aspect hétéroclite et la richesse du lieu.
On pense ici à Aragon dans Le Paysan de Paris ou bien encore aux réflexions de Walter Benjamin sur le flâneur « In tausend Augen, tausend Objektiven spiegelt sich die Stadt » – Denkbilder.

Note explicative sur les cartes humoristiques/jeux de langage :

Adolf Hiltler Fourreur (pour Führer), Jean Bonnot charcutier (pour jambonneau), M. et Mme Hocquard de Tours et la naissance d’Adhemar (pour ça démarre au quart de tour), Madeleine Proust « Souvenirs » (pour la Recherche de Proust et le célèbre épisode de la madeleine trempée dans le thé), Dr Thomas Gemat-Lalles (pour j’ai mal là).

Après des mois de dérive et d’«hibernation », « Les six derniers mois, il ne sortit pratiquement plus jamais de sa chambre » Simpson « disparut pour de bon (…) et nul ne sut jamais ce qu’il était devenu ». Figure tragique, énigmatique dont le nom évoque étrangement celui de Gregor Samsa dans la Métamorphose de Kafka (Le protagoniste se réveille un matin changé en un insecte monstrueux « Als Gregor eines Morgen aus unruhigen Träumen erwachte, fand er sich in seinem Bett zu einem panzerartigen harten Ungeziefer verwandelt » – Die Verwandlung).Perec dirige le regard du lecteur, capte son attention sur le parallèle entre les deux personnages lorsqu’il écrit « En dépit de la consonance de son nom, Grégoire Simpson, n’était pas le moins du monde anglais ». Rappelons enfin pour étayer le rapprochement à Kafka le travail de Simpson en tant que « sous-bibliothécaire adjoint à la Bibliothèque de l’Opéra » » et la description pour le moins absurde de l’activité qu’elle sous-entend.

Un texte n’existe jamais seul, mais en écho à d’autres – échos recherchés par l’auteur ou bien créés par le lecteur, de façon plus en moins consciente, lorsqu’il prend connaissance du texte. La lecture n’est jamais neutre, elle se fait à travers le prisme des connaissances, des sensations, des attentes ou de la sensibilité de chacun. Bakhtine parle de dialogisme et Kristeva développera le concept d’intertextualité pour cerner ses résonances particulières. Cette idée n’est pas spécifique à Perec mais il en joue avec dextérité, sciemment, et quand il ne prend pas son lecteur à témoin, il semble vouloir le solliciter en lui donnant des énigmes à résoudre.

Comme déjà noté précédemment, les références à d’autres œuvres/auteurs sont multiples dans le roman (on pense principalement à Melville, Borges, Queneau, Flaubert etc.). Elles se font sous la forme de citations directes, d’imitations, de simples allusions, ou de jeux de langage.

Le projet perecquien lui-même en évoque d’autres dans la littérature. Certains seront relevés et développés au gré de l’analyse du texte.

Pour l’heure et à titre d’exemple de résonance, voici un passage porté à mon intention par un de mes étudiants et tiré de Tristram Shandy, roman de Laurence Sterne, fin du XVIIIe siècle.

Extrait du chapitre 14 :

”Could a historiographer drive on his history, as a muleteer drives on his mule,- straight forward; – for instance, from Rome all the way to Loretto, without ever once turning his head aside either to the right hand or to the left, – he might venture to foretell you to an hour when he should get to his journey’s end : – but the thing is, morally speaking, impossible: For, if he is a man of the least spirit he will have fifty deviations from a straight line to make with this or that party as he goes along, which he can no ways avoid. He will have views and pospects to himself perpetually soliciting his eye, which he can no more help standing still to look at than he can fly; he will moreover have various
Accounts to reconcile:
Anecdotes to pick up:
Inscriptions to make out:
Stories to weave in:
Traditions to sift:
Personages to call upon:
Panegyrics to paste up at this door;
Pasquinades at that- All which both the man and his mule are quite exempt from. To sum up all; there are archives at every stage to be looked into, and rolls, records, documents, and endless genealogies, which justice ever and anon calls him back to stay the reading of : – In short, there is no end of it; – for my own part, I declare I have been at it these six weeks, making all the speed I possibly could,- and am not yet born:- I have just been able, and that’s all, to tell you when it happened, but not how;- so that you see the thing is yet far from being accomplished”

Autant de digressions, de chemins de traverse et d’anecdotes qui s’appliquent si bien à La vie mode d’emploi.

Il y plusieurs façons de lire La vie mode d’emploi, une façon linéaire, traditionnelle, allant du premier chapitre au dernier ou bien une lecture axée sur les histoires et pouvant donc sauter allégrement d’un chapitre à l’autre pour retrouver la famille/l’histoire en question. Les deux semblent faire sens et répondent plus au goût de chacun qu’à une nécessité intrinsèque du roman. Rares sont cependant les livres qui ne perdent rien à une lecture éparse ou non linéaire. Nous sommes donc bien ici dans le registre du manuel ou du guide pratique plus que dans celui du roman traditionnel. Perec engage son lecteur à suivre les pistes ou des indications cachées dans son roman.

Suivons tout d’abord la méthode linéaire et voyons quelques chapitres, la façon dont ils s’enchaînent et surtout le nombre de récurrences qu’ils présentent.

Chapitre IV : Il se déroule dans l’appartement des Marquiseaux
Le roman de Perec a été qualifié par un critique littéraire de « Musée Beaubourg du roman ». Ce commentaire semble s’appliquer à merveille à ce chapitre qui est purement descriptif et où aucun personnage n’apparaît. L’auteur nous fait découvrir dans le salon quatre tableaux et nous conte l’histoire qui motive la réalisation du quatrième tableau.
L’auteur reprend quasiment mot pour mot dans le troisième tableau la définition donnée par Rabelais sur la tarande. Perec joue néanmoins avec le lecteur, ne mentionnant pas Rabelais comme l’auteur de cette définition mais Gélon le Sarmate qui fut à l’origine de la première description.
Il y a trois récurrences ou chapitres faisant suite à cette histoire dans le roman. Les chapitres deux et trois présentent alors la famille Marquiseaux composée du jeune couple, Caroline et Philippe, ils sont vus dans la salle de bain lors d’une scène érotique (seule dans le roman) et des parents de Caroline, les Echard. Enfin Perec digresse sur la carrière de Philippe Marquiseaux, ceci lui permettant de conter d’autres histoires, notamment celle du transsexuel « Hortense » alias Sam Horton (technique permanente de l’histoire dans l’histoire).

Chapitre V : Il se déroule dans la salle de bains des Foulerot
On rappelle ici l’histoire centrale – inattendue dans la description du chapitre V, très court (changement de temps verbal et de point de vue).
Un des défis du livre qui peut porter à confusion et même parfois irriter le lecteur tient justement à ce changement permanent de point de vue. La position du narrateur, celui qui parle, qui raconte, change au cours des chapitres.

Note sur la narratologie
On parle en narratologie de focalisation (selon G. Genette). On peut dégager trois grands types de focalisation :
• focalisation zéro : le narrateur a le point de vue de Dieu sur ses personnages, il est omniscient (vision au dessus). Le narrateur n’arrive pas à s’effacer. Il connaît les motivations profondes de ses personnages, souvent avant même qu’ils ne les connaissent eux-mêmes (ex. Balzac, Zola).
• focalisation interne : le narrateur ne dit que ce que sait et voit le personnage (style indirect libre est un des moyens de rendre sensible la vision du personnage ou monologue intérieur – utilisée notamment dans le Nouveau Roman, mouvement littéraire des années 50 regroupant des auteurs comme Nathalie Sarraute, Alain Robbe-Grillet ou Claude Simon).
• Focalisation externe : le narrateur s’en tient à ce qu’il peut observer du dehors de la conduite de ses personnages. Il en sait moins que ses personnages et se contente donc de les observer, de les décrire, émettant tout au plus des hypothèses sur leurs comportements (ex. romans d’Hemingway).

Il est également intéressant de se pencher sur la temporalité dans l’œuvre. Perec aime alterner avec les temps grammaticaux et jouer sur leur nature – même s’il privilégie clairement l’emploi du présent.

Note sur la temporalité
• Le présent a une valeur ponctuelle (sorte d’arrêt sur image ou instantané figé). Il peut aussi montrer une vérité générale. Il évoque aussi parfois une action passée (présent historique ou de narration / les événements sont vus comme en direct).
• L’imparfait relate des faits passés vus sous l’angle de la durée
• Le passé simple exprime un passé révolu et défini. Il fait progresser le récit. (Évènement de premier plan). C’est le temps littéraire par excellence.
• Passé composé a un rôle similaire au comme passé simple mais il est utilisé surtout à l’oral

Mais le chapitre raconte ici l’histoire banale de la vie quotidienne, celle d’une jeune fille qui va se laver les cheveux.
Il y a trois récurrences dans le roman.

Chapitre VI : il s’intitule Chambres de bonne 1,
Ce chapitre pourrait être intitulé Beaumont 2, puisqu’il conte l’histoire de Béatrice et Anne Breidel, petites-filles de Madame de Beaumont. Perec l’a d’ailleurs bien vu ainsi puisque le chapitre Beaumont 2 n’existe pas, nous passons de Beaumont 1 à Beaumont 3.
Les onze chapitres de chambres de bonne fonctionnent différemment des autres chapitres consacrés aux appartements. Ils relatent une histoire spécifique, voire unique ou bien s’insèrent dans l’histoire des autres chapitres.
L’intrigue liée au meurtre d’Elizabeth de Beaumont/Breidel (fille unique du couple Fernand de Beaumont et Véra Orlova alias Madame de B.) sera ensuite racontée un peu plus loin dans le roman, chapitre XXXI (véritable histoire policière – roman dans le roman).

Chapitre VII : Chambres de bonne 2, Morellet (suite apparemment logique du chapitre précèdent)
L’histoire de Morellet est importante puisqu’elle permet telle une pièce dans le puzzle d’avancer dans la reconstitution de l’histoire centrale. Morellet, préparateur de chimie a l’école polytechnique, trouve un procédé permettant de ressouder les puzzles de Bartlebooth et par la même de retrouver l’aquarelle d’origine – aquarelle qui sera ensuite recouverte d’une substance effaçant toute couleur et ne laissant qu’une feuille blanche.
Inventeur plein d’idées mais non chanceux il finit dans un asile d’aliénés à la plus grande joie de ses voisins les Plassaert qui peuvent ainsi agrandir leur appartement en récupérant une pièce supplémentaire.
Notons ici qu’il n’y a pas de récurrence spécifique liée à Morellet.

Chapitre VIII : ou Winckler, 1
Il raconte l’histoire de Winckler, personnage clef puisqu’il participe du projet de Bartlebooth et de l’histoire centrale. Artisan génial qui habitera l’immeuble une quarantaine d’années. Il est a la fois faiseur de puzzles, de bagues, de « miroirs de sorcières » (miroirs insérés dans « des moulures de bois inlassablement travaillées » jusqu’à devenir de véritables « dentelles de bois »), de jouets pour enfants, mais aussi l’ami du peintre Valène depuis 1932. C’est un être a part, en marge de la société et qui de plus en plus esseulé et finira par ne plus s’habiller et sortir de chez lui.
Il y a trois récurrences dans le roman.

Chapitre IX : Chambres de bonne, 3
C’est une présentation des deux domestiques du peintre Hutting, Joseph Nieto et Ethel Rogers, deux personnages qui apparemment ont peu de choses en commun, des nationalités différentes (Paraguayen et hollandaise) et des âges différents (homme de quarante ans et jeune fille de vingt-six). Aucune indication n’est donnée quant à la relation qui les unit. La seule allusion à une possible intimité est le lit « grand lit de style Empire ». Sont-ils un couple ou ont-ils été simplement assignés dans cette chambre par leur patron ? Perec nous laisse maîtres d’interpréter. Néanmoins une note de l’auteur pourrait laisser pencher pour la seconde option, celui-ci précisant que « Le peintre a prêté ses domestiques » aux Altamont (comme on prête un vulgaire objet).

Par ailleurs la description de ce chapitre rappelle par la précision et la fixité de l’image (objets figés) une peinture, plus exactement une nature morte « Entre le lit et la porte, il y a une petite commode en bois fruitier sur laquelle est posée une bouteille de Whisky Black and White, reconnaissable à ses deux chiens, et une assiette contenant un assortiment de biscuits salés »).
On remarque enfin la construction atypique du chapitre, celui-ci se terminant sur une liste d’ouvrages que le lecteur peut –si bon lui semble- rechercher, compulser (les titres sont à première vue imaginaires).

Enfin après avoir suivi une méthode de lecture linéaire, essayons maintenant une autre clef d’entrée dans le roman, celle de l’histoire, en tant que piste de lecture.
Voici pour les histoires proposées :
– Histoire de l’aviateur argentin
– Histoire du hamster privé de son jeu favori
– Histoire des quatre jeunes gens bloqués dans l’ascenseur
– Histoire du peintre qui peignit l’immeuble
– Histoire du bijoutier qui fut assassiné trois fois

En fait d’aviateur argentin, il s’agit surtout dans le récit de la vie du cuisinier Henri Fresnel, jeune homme attiré par le théâtre et qui par amour de celui-ci finit par délaisser femme et enfant pour se lancer dans une vie d’errance et de vagabondage, jouant pour des années dans une mini troupe d’amateurs et se produisant de villes en villes. « Après onze années d’errance » il devient finalement le cuisinier d’une riche et vieille Américaine, Grace Twinker alias Twinkie. A la mort de sa patronne et à l’instar des autres serviteurs, Henri hérite d’une coquette somme d’argent lui permettant d’ouvrir un restaurant, et de se dédier à d’autres activités telles que la production d’émissions. A sa retraite, il rend visite à sa femme qui le reçoit, l’écoute avant de le jeter à la porte. La femme d’Henri finit sa vie tristement auprès de son fils et de sa méchante bru.
L’aviateur argentin n’est évoqué qu’en rapport avec la richissime américaine. « Fou d’amour pour elle », il se suicide en se jetant « de son biplan après une succession de onze feuilles mortes et la plus impressionnante remontée en chandelle jamais vue ».
De façon surprenante – dans le sens où le lecteur ne s’y attend pas – le chapitre se clôt sur l’évocation d’un homme jeune (nouveau locataire) lors d’une scène autoérotique.
(LV Chambre de bonne 10)

Olivia Rorschash, prête à partir en voyage, prend soin de laisser une liste d’instructions à suivre pendant son absence « Changer tous les deux jours l’eau des fleurs » elle mentionne alors l’histoire cocasse et assez saugrenue du hamster Polinius pour lequel il faut « acheter de l’Etam étuvé et ne pas oublier de l’amener une fois par semaine chez (un certain) Monsieur Lefèvre pour sa leçon de dominos » .On apprend ensuite – avec force détails- l’histoire de Polonius « 43e descendant d’un couple de hamsters apprivoisés par Remi Rorschash (mari d’Olivia) ».
Il est assez clair à la lecture que tout le chapitre tourne sur la note sur le hamster en bas de page, véritable héros de ces trois pages.
(LXXXI, Rorschash 4)

Le récit suivant nous replace quant à lui en 1925 (technique de retour en arrière qui permet à l’auteur de couvrir cent ans d’histoire), lorsque dans la nuit du 14 et 15 juillet l’ascenseur se bloque coinçant quatre personnes dans l’ascenseur : Flora Champigny qui deviendra ensuite Madame Albin, Raymond Albin (alors seulement son fiancé), monsieur Jérôme et Serge Valène. Tous sont rentrés un peu joyeux du feu d’artifice et se retrouvent pendant plus de sept heures enfermés dans l’ascenseur, cherchant à tuer le temps en jouant aux cartes, en mangeant, fumant ou bien encore vociférant au point de faire sortir de leurs appartements les habitants de deux étages. Cette scène, assez classique dans les comédies, semble déjà vue (référence cinématographique : L’ascenseur pour l’échafaud de Louis Malle).
Enfin le calvaire des quatre malheureux prend fin quand Emile Gratiolet fait fonctionner manuellement le dispositif de l’ascenseur.
(XXXVI Machinerie de l’ascenseur 1)

Le peintre Valène se souvient de tous les locataires de l’immeuble (XVII, Dans l’escalier 2). On passe brièvement en revue la vie de celui-ci, en commençant par son installation rue Crubellier alors qu’il n’avait que dix neuf ans. Le thème choisi est l’escalier, motif le plus souvent campé dans le roman puisque le lieu est évoqué douze fois. La réflexion entamée dans le premier chapitre sur le rôle et la fonction de l’escalier continue ici et le passage devient presque poétique à la fin du chapitre : « Les escaliers pour lui, c’était, à chaque étage, un souvenir, une émotion, quelque chose de suranné et d’impalpable, quelque chose qui palpitait quelque part, à la flamme vacillante de sa mémoire : un geste, un parfum, un bruit, un miroitement, etc.. ». Les comparaisons défilent ensuite et la phrase continue sur une douzaine de lignes.
(XVII, Dans l’escalier 2)

Enfin l’histoire rocambolesque du bijoutier qui fut assassiné trois fois n’est pas sans rappeler celle de la mort d’Elizabeth de Beaumont. Nous sommes en plein roman policier, le lecteur devient enquêteur et reconstitue au fur et à mesure de la lecture les morceaux du puzzle. L’histoire elle-même est enchâssée dans une autre puisqu’elle reprend celle du diamantaire Oswald Zeitgeber, dont la mort pour le moins étrange se trouve illustrée dans le tableau peint par le grand-père de Geneviève Foulerot. De nouveau, Perec s’amuse à compliquer le récit, usant en permanence de la technique de mise en abyme.
(L Foulerot, 3)

Ces deux exercices de lecture montrent donc clairement la « terrible » liberté du lecteur de Perec, confronté à un roman, non traditionnel dans sa forme et son contenu, souvent difficile à suivre, et qui comprend un nombre incalculable de possibles, de digressions plus ou moins travaillées, de pistes volontiers labyrinthiques.
A chacun donc de choisir la piste qui lui convient le mieux….

Mise en abyme dans le fond et la forme

« Il serait lui-même dans le tableau, à la manière de ces peintres de la Renaissance qui se réservaient toujours une place minuscule au milieu de la foule des vassaux, des soldats, des évêques ou des marchands » (Chapitre LI).
Il s’agit là du rêve du peintre valène devant son tableau mais aussi du désir de l’auteur face à son œuvre ; jeu d’apparitions, de disparitions au gré d’une mosaïque dont le puzzle de Bartlebooth n’est qu’une éblouissante métaphore.

Le roman commence en juin 1975 (le 23) et se compose de quatre vingt dix-neuf chapitres (et non pas cent), repartis dans six parties. Il montre la vie de centaines d’habitants dans les scènes les plus banales du quotidien. Le lecteur entre ainsi dans tous les appartements de l’immeuble, dans toutes pièces, passant du salon à la chambre, de la cuisine à la salle de bains, des escaliers à la cave, et pénètre dans la vie de chacun. Il observe un monde en réduction et assiste à une sorte de comédie humaine, riche en événements parfois étranges, parfois anodins.

L ‘oeuvre est audacieuse, pleine de secrets, de nombres, de codes et d’intrigues en apparence difficiles à percer. A ce propos on notera que de nombreuses recherches ont été menées sur ce livre afin de venir à bout de des énigmes qu’il pose. Des programmes informatiques ont même été créés à partir des textes de Perec.

L’image du puzzle se superpose, c’est l’histoire centrale de Bartlebooth et Winckler, bien sûr, dont le projet circulaire a pour but de s’auto annuler (voir entrée blog intitulée « oeuvre romanesque ou projet scientifique ») mais ce sont aussi ces morceaux d’histoires dans l’histoire, ces mises en abyme aux reflets infinis, ces intrigues multiples, digressions permanentes, références et clins d’oeil nombreux à d’autres auteurs tels que Flaubert, Jules Vernes, Queneau, Proust, Joyce, Borges ou bien Perec, lui-même. Dans ce puzzle géant il y aurait matière à plusieurs livres ce qui pourrait expliquer le sous titre «Romans » avec un « s ». La vie mode d’emploi donne au lecteur des instructions comme pour l’usage d’une machine, d’un outil ou bien encore lui propose un guide spirituel (sorte de manuel de la vie pouvant faire référence à la torah).

De nombreuses interprétations ont été faites, certaines philosophiques, d’autres sociales ou encore psychanalytiques (le psychisme humain vu à l’image de l’immeuble rempli de bric-à-brac, de fantasmes, d’obsessions, de souvenirs, de légendes, de citations, d’images, de bribes hétéroclites de savoir, d’entreprises grandioses ou minables. On note ici d’ailleurs l’histoire amusante du centième chapitre mangé par la petite fille «qui mord dans un coin de son petit beurre Lu » – et raison pour laquelle la cave dans le coin inférieur gauche de l’immeuble n’est pas décrite).

Le style du roman est très descriptif. Il fait souvent penser à la technique cinématographique (on pense à Wim Wenders dans Les ailes du désir ou bien encore Krzysztof Kieslowski dans Le Décalogue). Perec s’est beaucoup intéressé au cinéma et a tourné quelques courts métrages.

Ecriture de la contrainte

Le livre est basé sur la technique de la contrainte (cf. Oulipo). Perec est un véritable sportif des lettres, un athlète ou équilibriste qui jongle avec les vingt-six lettres de l’alphabet. La liste des contraintes ou structures formelles utilisées par Perec est impressionnante, en voici seulement quelques exemples :

• Lipogrammes : disparition d’une lettre (ex. La disparition)
• Palindromes : peuvent être lus de gauche à droite ou de droite à gauche
• Allitérations : répétition de sons identiques
• Anagrammes : recréer un mot à partir d’un autre/permutation des lettres (ex. Aimer pour Marie)
• Formules mathématiques et structures formelles telles que la polygraphie du cavalier, le bi-carré latin orthogonal d’ordre 10, la pseudo-quenine d’ordre 10 (Texte donné en exemple pour le bi-carré latin d’ordre 3 selon les principes de l’Oulipo)
Ces structures formelles dans La vie mode d’emploi définissent le déplacement et le contenu des pièces.
• Homonymes : mots de prononciation identiques mais de sens différents
• Homophones : mots de même prononciation (ex. haut et eau)
• Homographes : mots de même orthographe mais pouvant avoir une signification différente
• Hétéronymes : qui se référent au même hyperonyme mais qui ne sont pas synonymes (ex. pantoufle et babouche par rapport à chaussure)

Le cahier des charges, laboratoire de Perec ou code génétique et programme d’écriture de l’œuvre, est paru après sa mort révélant toutes les contraintes auxquelles l’auteur, en bon Oulipien, s’est plié pour écrire son roman. Cela rappelle ce qu’Italo Calvino nommait « La machine littérature » (cf. aussi Das Glasperlenspiel/Le jeu des perles de verre d’Hermann Hesse).

Quel rôle joue la contrainte ? Quels sont ses objectifs?
La contrainte permet de :
• stimuler (elle relance l’imagination)
• inventer (elle permet d’innover/d’être moderne)
• démystifier (elle banalise et prive de son mystère)

Mais la plus grande contrainte reste certainement celle de ne pas en avoir (cf. angoisse de la feuille blanche /Mallarmé).

A propos et pour répondre à certaines interrogations sur le titre de ce blog, le choix de « Sur un livre perchée» est un clin d’œil à trois œuvres :

• La Fontaine tout d’abord et bien sûr dans sa célèbre fable Le Corbeau et le Renard
« Maître corbeau sur un arbre perché tenait en son bec un fromage… »

• Italo Calvino, ensuite avec Le baron perché (Il Barone Rampante)
Conte philosophique mettant en scène un jeune garçon qui se rebelle contre la famille, la société, grimpe dans les arbres et refuse alors d’en descendre.

• Marcel Aymé enfin dans Les contes du chat perché
Contes très populaires, particulièrement chers à mon enfance, mettant en scène deux petites filles, Delphine et Marinette, qui vivent dans une ferme, parlent le langage des animaux et avec innocence interrogent et s’interrogent sur le monde qui les entoure.

Imagination, nostalgie, récits, contes, affabulations, réflexion, rébellion, analyse,…..tout cela donc et beaucoup plus encore.

Je propose cette fois de découvrir sur une année l’œuvre de Balzac – à travers quatre chef-d’œuvres : Eugénie Grandet, Le Père Goriot, Le Lys dans la vallée et La Cousine Bette.
Chaque roman fera l’objet d’une session et sera étudié en parallèle avec son ou ses adaptations cinématographiques.
A œuvre ambitieuse, projet ambitieux….d’où une année complète avec Balzac vs. une session.
Voici pour l’annonce à l’intention de l’Alliance Francaise:

Littérature Classique: Balzac Series
One year with Balzac’s Human Comedy!
A masterpiece and its film adaptation
Inspired by Dante’s Divine Comedy Balzac (1799-1850) created with La Comédie humaine one of France’ s major literary monuments of the nineteenth-century, influencing generations of novelists, such as Emile Zola, Gustave Flaubert, and Marcel Proust. Balzac’s ambitious plan eventually led to over 90 novels and short stories, including more than 2000 characters from every social class and every profession. With acute observation and visionary imagination he depicted in realistic detail the French Parisian and provincial society of his time, showing in his work not only passion, virtue, and faithfulness, but also misery, evil, and greed.

Over the course of one year we will explore four of Balzac masterpieces and show how these novels inspired several film adaptations.
The classes will cover:

• Fall 2010
Eugénie Grandet (scène de la vie de province/Scenes from Provincial Life – 1833)
• Late Fall 2010
Le Père Goriot (scène de la vie parisienne/Scenes from Parisian Life – 1835)
• Winter 2011
Le Lys dans la vallée (scène de la vie de campagne/Scenes from Country Life – 1836)
• Spring 2011
La Cousine Bette (scènes de la vie privée/Scenes from Private Life – 1846)

Each class will focus on one book with its film adaptation and can be taken individually.

Première partie : Chapitre I-IX (13 -124)

Le livre commence comme un roman de chevalerie, Solal, en jeune héro épique et glorieux, arrive à cheval chez sa belle, se cache dans sa chambre et lit en l’attendant son journal intime – journal qui révèle au lecteur le passé d’Ariane, jeune aristocrate genevoise née d’Auble et épouse du petit bourgeois Adrien Deume. Solal a fait le projet de séduire Ariane, qu’il a aperçue brièvement lors d’un dîner de gala et dont il est tombé de suite fou amoureux. Mais c’est en vieillard édenté qu’il lui déclare sa passion espérant follement, naïvement, qu’elle oubliera son âge et sa prétendue laideur pour répondre à sa flamme – femme élue dont la pureté rachètera toutes les autres – nouvelle Eve au cœur pur. La belle, hélas, prend peur et lui lance au visage un verre qui le blesse. Furieux de s’être trompé, il retire son masque et lui jure de revenir la séduire mais cette fois, de la manière qu’elle mérite, soit bassement et en employant tous les vils stratagèmes de la conquête amoureuse.
On apprend ensuite que ce même Solal n’est autre que le supérieur hiérarchique d’Adrien Deume, le mari ambitieux et médiocre d’Ariane. Petit fonctionnaire de la Société Des Nations, Adrien est incroyablement paresseux et ne sait que trouver pour éviter d’avoir à travailler. La partie se termine sur la promotion surprise accordée par Solal à Deume qui alors ivre d’ambition et de reconnaissance invite son chef à un dîner de réception chez lui.

Etude de passages/thèmes

1. Genre épique et introduction du personnage central, Solal.
Page 13 « Descendu de cheval » jusqu’à page 16 « Sur le lit, un cahier d’école. Il l’ouvrit le porta à ses lèvres, lut. »
L’écriture de Cohen est exaltée et oscille entre archaïsme, préciosité et mysticisme. Le début déroute et ne répond pas au début traditionnel d’un roman du XXe siècle (influence des romans chevaleresques, courtois ainsi que de la bible Cantique des Cantiques).
2. Paresse exemplaire d’Adrien Deume, incapable de travailler
Page 61 « Et maintenant au boulot, mon petit vieux » jusqu’à page 63 « Bon, on lirait la saloperie demain matin, d’un seul trait ! » – Calcul des congés et privilèges que lui donne son statut de fonctionnaire international
Page 98 « Tu vas voir, je vais te faire le compte des jours où je ne travaille pas » jusqu’à page 102 « C’était bon tout de même de tout partager avec sa femme »
3. Servitude devant le chef – véritable prostitution
Page 115 « Chaste et timide, bouleversé par ce sublime attouchement.. » jusqu’à page 116 « C’était la plus belle heure de sa vie ».

Seconde partie : Chapitre X-XXXVI (127-459)

Les cinq cousins de Solal, venant de Céphalonie et prénommés Saltiel, Pinhas dit Mangeclous, Mattathias, Michaël et Salomon, ou bien encore appelés les Valeureux, arrivent à Genève pour rendre visite à leur parent. Saltiel, effrayé par les confessions de Solal sur ses attirances pour une Chrétienne, se donne pour but soit de lui trouver une jeune femme juive, belle et bonne à marier, ou soit de rencontrer Ariane et de la convertir au judaïsme. Pendant ce temps Les Deume, père, mère et fils, préparent un dîner pompeux sensé impressionner le chef d’Adrien. Mais Solal ne vient pas, leur faisant faux bond au dernier moment et les laissant mijoter des heures à l’attendre. Peu de temps après Adrien Deume reçoit un ordre de mission l’éloignant pour trois mois de Genève ainsi qu’une invitation à dîner chez Solal le soir de son départ. Adrien s’y rend, seul ; Ariane irritée par l’attitude servile de son mari et connaissant la véritable raison de l’invitation, refuse de l’accompagner. Désireux de plaire Adrien se comporte avec artifice et empressement devant le maître, puis par discretion se retire bientôt lorsqu’il apprend qu’une jeune femme vient d’arriver au Ritz pour Solal. Adrien est loin de se douter qu’il s’agit de son épouse, prise soudain de remords à l’idée de n’avoir pas accompagné son mari. Il se rend à la gare alors qu’Ariane arrive au Ritz. Une scène de séduction peu banale se joue ensuite entre les deux protagonistes. Solal donne trois heures à Ariane pour tomber en amour, subjuguée par son discours ou bien lui promet de promouvoir à nouveau son mari si elle lui résiste. Patiemment il démonte alors tous les manèges et toutes les vanités de la conquête amoureuse, et séduit Ariane en employant justement les armes qui visent à détruire cette séduction. De rebelle et agressive, Ariane devient silencieuse puis songeuse pour enfin se prosterner en esclave devant son seigneur. C’est sur la première nuit des amants et sur le chant de leur amour partagé que se termine la seconde partie.

Etude de passages/thèmes

1. Le dîner – Un menu Rabelaisien
Page 185 « C’est une surprise pour Adrien» Jusqu’à page 187 « Adrien et moi, nous nous chargerons de la conversation »
Le dîner – Premier calvaire de l’attente
Page 222 « Les trois se tenaient debout, n’avaient pas le courage de s’asseoir… » jusqu’à page 225 « Vraiment, Adrien, je ne comprends pas que tu sois distrait à ce point. »
Le dîner – Deuxième martyre des trois Deume
Page 239 « Dix heures sonnèrent en même temps à la pendule Neuchâteloise» jusqu’à page 242 « Dans dépenses personnelles d’Adrien, dit-elle en se levant. Bonne nuit je vais me coucher. »
2. La scène de séduction – chapitre entier page 385 à 439 –
Dégager tous les manèges de la conquête amoureuse
Choisir un passage (par étudiant) pour lecture et explication en classe
3. Réflexions des amants contrastent avec celles du mari
Montrer en quoi il y a ici deux textes qui s’entrecroisent (Séparer discours d’Adrien du discours des amants)
4. Chant d’amour – ferveur presque religieuse
Page 456 « Sainte stupide litanie » jusqu’à page 459 « Amour, ton soleil brillait en cette nuit, leur première nuit. »

Albert Cohen est né en 1895 dans la communauté juive de Corfou, en Grèce. Au XV et XVIe siècle les Juifs persécutés et chassés d’Espagne et d’Italie s’exilent, certains s’établissent sur l’île de Corfou. A la fin du XIXe siècle il existe deux communautés juives : la pugliese dont les membres parlent à la fois le dialecte des Pouilles et le dialecte vénitien et à laquelle appartient la famille de Cohen, l’autre appelée communauté des Grecs, dont les membres sont originaires de l’Epire et qui parlent le grec en famille.
Après la faillite de la fabrique de savon familiale les parents de Cohen s’exilent en France, à Marseille ; Albert n’a que cinq ans. Les parents tiennent un petit commerce d’œufs et d’huile. A l’âge de treize ans Cohen retourne pour sa barmitzvah (majorité religieuse) sur l’île de corfou. Il est ébloui par l’orient ainsi que par ses origines natales et juives. De retour à Marseille il fait la connaissance au lycée de Marcel Pagnol, l’ami d’enfance, avec lequel il restera lié jusqu’à la mort. Cohen est par ailleurs un enfant solitaire (enfant unique) qui connaît l’humiliation d’être juif et de parler le français différemment.
Il poursuit des études de droit puis de lettres à Genève et obtient la nationalité suisse en 1919. Il se marie avec une citoyenne suisse Elisabeth Brocher dont il a une fille Myriam. Les deuils frappent Cohen. En 1924 alors qu’il n’a que trente ans, Elisabeth, sa femme meurt de maladie. Il tombe ensuite amoureux d’Yvonne Imer pour laquelle il rédige son premier roman Solal, elle meurt elle aussi en 1929 de crise cardiaque. En 1931 il se remarie avec Marianne Goss, dont il divorce en 1947, puis plus tard en 1955 il épouse Bella Berkovitch à laquelle il dédiera Belle du Seigneur. Il vit tour à tour à Corfou, puis en France, à Londres et en Suisse.

Cohen déconcerte et est un auteur difficilement classable. Les clichés le réduisent souvent à un romancier de l’amour ou bien à un écrivain juif. C’est avant tout un homme discret, pudique dont personne ne connaît vraiment la vie privée. On sait qu’il est de nature maladive. Il souffre entre autres d’asthme, de bronchites répétées, de dépression et d’anorexie. Sa fragilité alliée aux événements dramatiques qui frappent sa vie privée explique sans doute son obsession de la mort. Les thèmes de la mort et du suicide seront présents dans toute son œuvre.
Il travaille pendant des années comme fonctionnaire international et s’acquitte avec sérieux de ses activités professionnelles même si le rôle ne lui est pas inné.
En public il donne l’apparence assez stricte de petit-bourgeois (costume du fonctionnaire international).
En octobre 1981 Cohen fait une chute dans son appartement, il ne s’en remettra pas et meurt des suites de son accident.

Œuvres majeures de l’auteur

Solal (1930)
Mangeclous (1938)
Le livre de ma mère (1954)
Ezéchiel (1956)
Belle du seigneur (1968)
Les Valeureux (1969)
O vous frères humains (1972)

Belle du Seigneur

Belle du seigneur paraît en 1968 et reçoit le prix de l’Académie Française. Cohen est âgé de 73 ans à la sortie du roman et est encore inconnu du grand public. C’est le résultat d’une longue gestation, puisqu’il lui aura fallu trente ans entre les premiers écrits et la publication finale du roman.
Dès sa parution son oeuvre est comparée à celle de Proust, Musil et Joyce par certains critiques qui d’emblée reconnaissent là un monument littéraire, voué à dépasser les phénomènes de mode (l’intronisation dans la bibliothèque de La Pléiade ne fera que conforter cette première idée).

Deux livres clefs semblent avoir particulièrement influencé Cohen lors de la rédaction de son roman : La bible et Les Mille et une nuits.

Belle du seigneur est tout d’abord l’histoire d’amour d’un homme et une femme, de la naissance de leur passion, à son apogée, jusqu’à sa dégradation et finalement sa destruction. L’auteur détruit patiemment le mythe de la passion amoureuse (amour occidental) puisqu’elle repose sur de faux idéaux tels que la jeunesse, la beauté et la sensualité. L’amour sublime, pur et heureux n’existe pas.
Pour Cohen il y a d’un coté l’amour fou ou l’amour passion, de l’autre l’amour biblique. Perçu sous l’angle du péché et de la tentation, l’amour quand il n’est pas biblique est inévitablement sanctionné par la mort. Selon lui, le véritable amour est mué par la pitié et non le désir (vison éminemment pessimiste). Sur ce point il écrit dans Le livre de ma mère : « Elle ne s’était pas mariée par amour. On l’avait mariée et elle avait docilement accepté. Et l’amour biblique était né, si différent de mes occidentales passions. Le saint amour de ma mère était né dans le mariage, avait crû avec la naissance du bébé que je fus, s’était épanoui dans l’alliance avec son cher mari contre la vie méchante. Il y a des passions tournoyantes et ensoleillées. Il n’a pas de plus grand amour »

Ariane, oisive et narcissique (sorte de Bovary aristocrate), s’ennuie auprès d’un mari médiocre et rêve de sublime. Toutes les conditions sont donc requises pour que Solal, beau, séducteur et chef hiérarchique d’Adrien Deume, son pathétique mari (grotesque et ambitieux), la séduise. Solal est un Don Juan prêt à toutes les manœuvres pour arriver à ses fins (cf. scène de la conquête planifiée comme une bataille militaire) mais il est aussi épris d’idéalisme et recherche dans chaque nouvelle conquête l’amour biblique, cet amour pur et désintéressé ou n’entre en jeu ni beauté, ni désir, ni jeunesse, ni richesse.
L’adultère consommé, l’idylle amoureuse sera de courte durée, et les désillusions tourneront à l’enfer avant de finalement pousser le couple au suicide.

Personne n’est dupe dans l’histoire, ni les personnages, ni le lecteur puisque Solal joue carte sur table et révèle dès le début les pièges utilisés pour séduire Ariane. Cependant on ne résiste pas et on se laisse facilement entraîner par cet hymne à l’amour.
Cohen arrive à créer dans son roman de véritables types littéraires comparables aux héros des grands mythes.

Belle du Seigneur est aussi l’histoire d’un monde, celui de la bourgeoisie protestante de Genève et des milieux internationaux (diplomatiques) d’avant la seconde guerre mondiale. Féroce, Cohen nous montre les dessous peu reluisants de ce petit monde, dévoré par l’ambition, la reconnaissance sociale et l’appas du gain. Il campe avec humour et dérision les Deume, arrivistes incultes, et crée avec Antoinette Deume un personnage qui n’est pas sans rappeler Madame Verdurin dans La Recherche (cf. Proust À la recherche temps perdu).

Il aborde enfin le thème du Juif exilé, errant, élu et persécuté, déchiré entre des sentiments d’assimilation et de rébellion. (Désir à la fois d’intégration et d’indépendance pour rester fidèle à sa judéité et sa différence). Il y a chez Cohen une sorte d’exaltation d’être juif (Cf. personnages des cinq Valeureux, les cousins de Solal). Sa judéité apparaît encore dans son humour et cette façon caractéristique de savoir rire de ses propres malheurs.

Structure et style de Cohen

Le roman, volumineux, se compose de sept parties et de cent cinq chapitres. Il est dédicacé « A ma femme » soit Bella à cette époque, ou tout simplement à la femme, la muse puisque c’est dans la femme aimée que Cohen trouve son inspiration créatrice (Cf. premier roman écrit pour Elisabeth)
S’il était un élève moyen, il avait en revanche un don exceptionnel pour les langues étrangères et un amour profond de la langue française.
Son écriture illustre ce talent. Son style foisonne d’expressions et sa prose se fait volontiers incantatoire. Les répétitions fréquentes donnent au texte une particularité serpentine où les phrases semblent s’enrouler sur elles-mêmes. « Descendu de cheval, il allait le long des noisetiers et des églantiers, suivi des deux chevaux que le valet d’écurie tenait par les rênes, allait dans les craquements du silence, torse nu sous le soleil de midi, allait et souriait, étrange et princier, sûr d’une victoire » (incipit – donne le ton au roman qui va suivre).
L’auteur aime aussi à inverser les éléments de la phrase (commencer par le complément, continuer par le verbe, puis enfin aboutir au sujet) ou bien il n’hésite pas à utiliser à outrance les participes présents ajoutant à chaque fois une information supplémentaire à la phrase. Son style se fait parfois précieux, fleuri même (bouture de mots qui jaillissent au fil du texte).
Dans son maniement de la langue il se montre donc plus poète que romancier. Ses livres gagnent d’ailleurs à être lus à haute voix. Cohen avait l’habitude de dicter ses textes, de les faire vivre à travers la voix et le rire.