Fait de mots étouffés il déborde d’images
où seuls les souvenirs sont présents
mat sous ses voiles, il est l’océan ou nage
un reste d’espoir, grandi par le temps.
*
Vaste et puissant, il étourdit le quotidien
souvent calme mais si peu souvent serein,
sa substance ? De cristal ou de glace;
Précieux, fragile mais toujours une menace
*
Enseveli, il n’en vit pas moins, palpite
de joies vaines – promesse avide
toujours là, si proche de la brisure
ce silence, ma torture.
Féminités,
elles m’ont précédée pour que je les devance,
de leur gracieuse initiation au palais de la mémoire
les nouvelles rivales, robes fleuries d’un instant,
avalent le regard.

*
Formes pleines fermes et fraîches,
eve aux tailles basses et ventres plats,
vous traversez le désir, aureolées de mystère,
caresses et parfums à jamais inconnus
fouettent les narines.
*
Un pas rapide envol majesteux
sans direction et sans but, insaisissables
nymphes, muses potentielles
vos murmures font vibrer l’air, ferment la marche,
captent l’attention.
*
Le tourment est amer, il jalouse le partage
au goût d’injustice, chasse vaine.
Ecrivain, homme politique, militant, déporté, survivant, polyglotte, traducteur, philosophe, poète, scénariste, etc. les étiquettes sur Semprun sont nombreuses. Le choix est difficile, car dans chaque domaine il se distingue. A l’intellectuel brillant fait face un homme d’action et de courage qui adhère au parti communiste, survit aux camps de concentration, combat Franco, et prend position en tant que ministre de la culture en 1988, dans le gouvernement socialiste de Filipe Gonzalez.
Madrilène de naissance, il adopte très vite le français comme langue d’usage et de plume, parle en plus de l’espagnol et du français, couramment l’allemand et aussi l’italien. A la fin des années 30 il est étudiant en philosophie à Paris ; il est arrêté et déporté en 1943 en Allemagne dans le camp de Buchenwald.

La littérature et particulièrement la poésie lui permettent de survivre au Mal et de revenir de l’enfer. Dans L’écriture ou la vie (si fort, si beau) il relate cette douloureuse traversée des ténèbres « sensation soudaine, très forte, de ne pas avoir échappé à la mort, mais de l’avoir traversée. D’avoir été, plutôt, traversée par elle. De l’avoir vécue, en quelque sorte. D’en être revenu comme on revient d’un voyage qui vous a transformé : transfiguré, peut-être ». Son écriture devient le lieu de mémoire, le moyen à la fois d’échapper à son passé comme de s’y replonger et de s’y perdre. Le grand voyage refait ainsi le chemin fatidique qui le conduit de l’arrestation à l’arrivée au camp, décrit son expérience concentrationnaire, celle des hommes, aculés dans leurs dernières limites.

Auteur prolixe de romans, d’essais et de scénarios de films (ex. L’Aveu de Costa-Gavras en 1970 avec Yves Montand dans le rôle principal), il publie l’année dernière son dernier roman intitulé Une tombe au creux des nuages qui regroupe des réflexions sur la mémoire, la judéité et la politique – pensées recueillies à partir de conférences données en Allemagne de 1986 à 2005. Le titre est un écho au célèbre poème de Paul Celan Todesfuge (Fugue de mort) « Dann steigt ihr als Rauch in die Luft / dann habt ihr ein Grab in den Wolken da liegt man nicht eng – Alors vous montez en fumée dans les airs /alors vous avez une tombe au creux des nuages on n’y est pas couché à l’étroit » et fait bien évidemment allusion à l’extermination massive des juifs, à leurs incinérations. On suit ces nuages de fumée « sur les monts de Thuringe, au loin. Le paysage en somme, éternel, qu’avaient dû contempler Goethe et Eckermann lors de leurs promenades sur l’Ettersberg. (L’écriture ou la vie)

Très cultivé, Semprun illumine son œuvre de références et citations aux philosophes, poètes et écrivains de tout bord. Ils conversent avec intelligence et humanité avec son lecteur, s’interroge, nous pose des questions et nous permet d’appréhender le monde à travers d’autres regards. C’est ainsi grâce àSemprun que j’ai véritablement découvert René Char, si cher à l’écrivain, et qu’il citait fréquemment. Sous sa plume et venant éclairer la noirceur de ses textes, on trouve des éclats de lumière tels que « J’ai pesé de tout mon désir / Sur ta beauté matinale » ou bien encore « Beauté, je me porte à ta rencontre dans la solitude du froid. / Ta lampe est rose, le vent brille. Le seuil du soir se creuse » (René Char).

Un monde volontairement peuplé de citations pour mieux en comprendre sa complexité, on passe du français à l’allemand (langue qu’il continue à aimer, malgré tout), à l’espagnol, à l’italien. Car au fond et comme il le disait lui-même avec les vers de Cesar Vallejo « Me gusta la vida enormemente».

Un grand homme, une grande œuvre.

Il était poète, romancier, traducteur. Il se voulait plus accessible que Montale. Pavese le fut.
Ses poèmes sont limpides, dans une langue simple et belle ; le rythme toujours monotone épouse la mélancolie des recueils, qu’il s’agisse de Lavorare Stanca (Travailler fatigue) ou de Verrà la morte e avrà i tuoi occhi (La mort viendra et elle aura tes yeux).
Lavorare ou Vivere stanca?…

Ces derniers vers posthumes font sa célébrité, alors que Calvino disait de son œuvre « una vocce isolata della poesia contemporanea ».

«Verrà la morte e avrà i tuoi occhi
questa morte che ci accompagna
dal mattino alla sera, insonne,
sorda, come un vecchio rimorso
o un vizio assurdo. I tuoi occhi
saranno una vana parola,
un grido taciuto, un silenzio.
Cosí li vedi ogni mattina
quando su te sola ti pieghi
nello specchio. O cara speranza,
quel giorno sapremo anche noi
che sei la vita e sei il nulla.

Per tutti la morte ha uno sguardo.
Verrà la morte e avrà i tuoi occhi.
Sarà come smettere un vizio,
come vedere nello specchio
riemergere un viso morto,
come ascoltare un labbro chiuso.
Scenderemo nel gorgo muti».
22 marzo 1950

«La mort viendra et elle aura tes yeux –
cette mort qui est notre compagne
du matin jusqu’au soir, sans sommeil,
sourde, comme un vieux remords
ou un vice absurde. Tes yeux
seront une vaine parole,
un cri réprimé, un silence.
Ainsi les vois-tu le matin
quand sur toi seule tu te penches
au miroir. O chère espérance,
ce jour-là nous saurons nous aussi
que tu es la vie et que tu es le néant.

La mort a pour tous un regard.
La mort viendra et elle aura tes yeux.
Ce sera comme cesser un vice,
comme voir resurgir
au miroir un visage défunt,
comme écouter des lèvres closes.
Nous descendrons dans le gouffre muets».

Cesare Pavese (1908-1950)

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Il était une fois
une anchois,
morte de froid,
loin de toi
en émoi,
elle ploie.

Grelottante
la revoie
frémissante,
tremblante
sans foi,
mais pourquoi ?

Gémissante,
elle ne boit
que l’attente
enivrante
d’une joie
ou d’un poids.

Et moi, et moi !
Ai-je le choix ?
Je me noie.

Violente
et sans loi,
haletante
démente,
elle perçoit,
mais quoi ?

Toi, moi,
et l’anchois.

On célèbre l’anniversaire de sa naissance, chaque année, plus ou moins selon les personnalités et les moments de la vie ; cependant il en est un autre qu’on ne fête pas, bien qu’aussi tangible que l’autre, celui de sa mort.
Et pourtant tous les ans, nous passons ce jour, sans savoir que c’est aux autres que nous laissons ensuite le devoir de le célébrer, en pensées ou en actes. L’idée est évidente et pourtant elle me fascine. On peut raisonner en saisons : printemps, été, automne ou hiver ; je préfère la précision, le mois et le jour.

En ce sens, pourquoi ne pas rendre hommage à tous ces départs, ceux de personnages ayant laissé une trace dans le présent et le futur, ceux qu’une œuvre d’art surtout a immortalisé. Je me propose de le faire en choisissant un passage bref (twitter oblige – mon nouveau gadget @LivrePerchee), une citation clef, rappelant le personnage de mon choix. La mort est prodigue, l’éventail est donc large.

Le 2 mai 1857 l’écrivain et poète français, Alfred de Musset, mourait. A son nom sont associés essentiellement deux œuvres On ne badine pas avec l’amour et Les confessions d’un enfant du siècle.

Ma citation sur twitter et ici sera concise «L’amour vit d’inanition et meurt de nourriture».

Je vous laisse digérer.


Un rappel des festivités culturelles pour la semaine prochaine….Pierre Assouline, l’auteur notamment du livre Le dernier des Camondo ainsi que du blog La République des livresconsacré à l’actualité littéraire est à l’Alliance Française de Chicago, une aubaine et une chance à ne pas laisser passer !Alliance Française de Chicago, jeudi 5 mai 2011 à six heures trente – conversation en français et en anglais.