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société

Spring 2012: Mémoires d’une jeune fille rangée

Mondays: 7:45pm – 09:45pm
Simone de Beauvoir alias Le Castor (her nickname was “the beaver”) is one of France’s most important existential philosophers and writers of the 20th century. Famous for being the lifelong companion of Jean-Paul Sartre, in her memoirs she describes her intellectual development from a young bourgeois girl to an engaged intellectual figure. In her prolific and impressive oeuvre of fiction and philosophical essays she argued in favor of freedom as a basis of human condition, as well as sexual equality among genders.

Over the course of three full sessions we will explore Beauvoir’s main autobiographic novels and discuss her views on ethics, feminism, philosophy and politics.

o 1st session: Mémoires d’une jeune fille rangée (Memoirs of a dutiful daughter – 1957)
o 2nd session : La force de l’âge (The prime of life – 1960)
o 3rd session : La force des choses (The force of circumstance – 1963)

Each class will focus on one book and can be taken individually.
(Proficient level – Minimum of 450 hours of French)

Alliance Française de Chicago – Cours de littérature session Printemps 2012

Le Rapport de Brodeckse présente comme une fable à l’atmosphère kafkaïenne. Le lecteur est plongé dans un village d’outre-Rhin, de quelques quatre cent âmes, sans emplacement déterminé et sans nom. De mystérieux et terribles événements se sont passés dans le passé et Brodeck, narrateur et héro principal, raconte. On mène l’enquête au rythme de la lecture et apprend vite à discerner les personnages par leur rôle ou statut social. Il y a le maire, l’instituteur, l’aubergiste, le voisin, le curé, et une auberge nommée « das Schloss » où s’est déroulé l’Ereigniës, ce drame à l’origine du récit.Brodeck, plus instruit que ses concitoyens, occupe au village des fonctions proches de celles d’un garde champêtre, il écrit les rapports sur la nature, « la flore et la faune ». Au regard des autres, il est celui qui a le pouvoir des mots « tu sais écrire, tu sais les mots, et comment on les utilise, et comment aussi ils peuvent dire les choses ». Pour purger le mal de la conscience collective, l’absoudre en quelque sorte, on l’enjoint sous la menace de prendre la plume et de raconter: « Tu vas raconter l’histoire, tu seras le scribe » « Il faudra vraiment tout dire afin que celui qui lira le Rapport comprenne et pardonne ».

C’est à l’écriture que revient le rôle d’exorciste, elle seule peut mener vers le salut ou le pardon. Car la mémoire et la conscience sont les attributs qui différencient au mieux l’homme de l’animal, l’individu des porcs d’Orschwir, le maire du village, ces « fauves sans cœur et sans esprit », pour lesquels seul le ventre compte, et qui « ne songent qu’à une chose, tout le temps, c’est de pouvoir le remplir ».

Brodeck rédige son rapport, ou plus précisément ses deux rapports ; celui que tout le monde veut lire, pour ensuite mieux détruire, ainsi qu’un autre en parallèle qui fera l’objet de ce roman et qui dira la honte, la vérité cachée.

Un jour « toute en douceur et teintes blondes » car Brodeck se souvient de la date, le 13 mai, un étranger arrive au village. Son costume est étrange, son allure bouffonne, et il est flanqué d’un cheval qu’il appelle Monsieur Socrate ainsi que d’un âne, Mademoiselle Julie.
Depuis que la guerre a pris fin, un an auparavant (entendons la seconde guerre mondiale), c’est le premier visiteur à venir au village. Personne ne sait d’où il vient, qui il est et pourquoi soudain il est là. Personnage énigmatique on l’appelle vite l’Anderer (l’autre) ou on le surnomme dans le dialecte local tantôt «Vollaugä » (yeux pleins), « De Murmelnër » (Le murmurant), « Mondlich » (lunaire), « Gekamdörhin » (celui qui est venu de là-bas), ou bien encore « de Gewisshor » (le savant). Personne ne l’aime, tout le monde le craint sauf Brodeck qui d’emblée se retrouve en lui « Parfois même, je dois l’avouer, j’avais l’impression que lui, c’était un peu moi. ».
Erudit, poli, toujours gentil, l’Anderer écoute et sourit plus qu’il ne parle. Il rappelle le Saint ou le prophète, et son destin semble prédéterminé « Parfois en le regardant, j’avais songé à quelque figure de saint. C’est très curieux la sainteté. Lorsqu’on la rencontre, on la prend souvent pour autre chose, pour tout autre chose, de l’indifférence, de la moquerie, de la conspiration, de la froideur ou de l’insolence, du mépris peut-être. On se trompe, et alors on s’emporte. On commet le pire. C’est sans doute pour cela que les saints finissent toujours en martyrs ». Ou peut-être s’agit-il d’un messie, venu pour racheter le monde en perdition, « un dernier envoyé de Dieu avant qu’il ne ferme boutique et ne jette les clés » comme le souligne amèrement le curé.

L’homme d’église, Peiper, a perdu la foi à force d’avoir entendu tout ce « chargement putride » de confessions. Il boit pour oublier, pour ne plus penser. Tous d’ailleurs au village ont recours à l’alcool pour faire taire leur peur ou leur conscience.

L’Anderer arrive dans ce village coupé du monde, mort à toute croyance, et révèle à chacun ce qui se cache en lui. Il écoute, récolte les confessions, celle de Brodeck notamment, fait des croquis, esquisse les portraits de tous les habitants et finalement organise une réception où il montre ses œuvres. Miroirs de l’âme, soudain mise a nue, ces portraits, où chaque citoyen se reconnaît dans sa vraie nature, signeront son arrêt de mort et le village entier ourdira alors une macabre mise à mort.

Le style du roman est riche en descriptions et la structure est captivante, faite de permanents retours en arrière, d’histoires dans l’histoire. Il y a le temps de la narration, soit celui d’après l’écriture du rapport, mais aussi les coulées dans la mémoire qui font revivre à Brodeck et découvrir au lecteur le fameux Ereigniës (scène de mise à mort), l’arrivée de l’étranger, la vie au village, la guerre, ses études à la capitale, sa jeune enfance, ses amours avec Emilia, les camps et d’autres secrets bien gardés au fond de l’inconscient collectif.

En remontant le temps, des lambeaux de souvenirs, lui reviennent. Ceux de sa petite enfance lorsqu’orphelin, âgé seulement de quatre ou cinq ans, la vieille Fédorine, déjà « tavelée comme une nèfle oubliée trois saisons dans le cellier », le recueille sur son chemin. Ensemble, ils traversent des montagnes, des pays et des langues, sur une charrette de fortune avant d’arriver au village qui leur donne une cabane. Ceux ensuite du jeune homme parti étudier à la ville grâce aux cotisations des villageois. On assiste à la montée de la violence et de l’antisémitisme et à la fuite de Brodeck vers le village un matin en compagnie d’Emilia, la jeune fille rencontrée à la ville, qu’il prend pour femme. La haine déborde la ville et rattrape le village bientôt sommé de désigner ses traites. Dénoncé comme étranger « Fremdër », sacrifié pour sauver les autres, Brodeck est déporté dans un camp de concentration.

Six jours de voyage marquent sa lente descente en enfer. Six jours traumatiques ou les plus faibles meurent, ou le choix aussi s’impose entre les futurs morts et futurs survivants, car par delà les aptitudes physiques de survie il y aura celles de la conscience et de l’acceptation ou non de l’humiliation. Dans le camp, les nazis appliquent minutieusement leur politique d’humiliation et de deshumanisation en réduisant chaque homme à un animal. Qui veut survivre doit oublier qu’il est un homme, et être prêt à se plier à tous les déshonneurs.
Brodeck n’a qu’une seule pensée, celle de survivre, pour rentrer et retrouver sa femme à laquelle il a fait la promesse de revenir. Il accepte donc tout, de n’être rien, de ne plus avoir ni langage ni dignité. Il devient tout d’abord le « scheizeman » (l’homme merde), chargé de vider à mains nues les latrines du camp, puis le « chien Brodeck » qui rampe, marche à quatre pattes, aboie, lape, se laisse mener en laisse, et dort dans une niche.

L’évocation des camps et l’idée de l’individu ravalé à une masse informe « des ombres pareilles les unes aux autres » ne sont pas sans rappeler le témoignage de Primo Levi sur l’holocauste et notamment Se questo è un uomo (Si c’est un homme), l’œuvre également d’un autre auteur déporté dans les camps, Jorge Semprun. Semprun décrit dans l’expérience concentrationnaire l’au-delà ou plus exactement la traversée de la mort (je renvoie à un autre billet sur cet auteur dans ce blog, Jorge Semprun « Adieu vive clarté… »).
A ce propos enfin, il est intéressant de noter que Philippe Claudel vient d’être élu il y a peu par l’Académie Goncourt au couvert de Semprun, mort le 7 juin 2011. Le choix n’est pas neutre.

« Depuis le camp, je sais qu’il y a davantage de loups que d’agneaux » dit Brodeck. L’expérience des autres, certes, de lui-même aussi, pris dans l’engrenage de la peur et du besoin. Car la question morale dans le roman est toujours présente et personne n’y échappe. Comment réagit-on dans une situation extrême, acculé à ses limites, face au mal ? Et le pardon est-il possible ?

Plusieurs souvenirs harcèlent Brodeck. Certains traduisent bien l’ambigüité du mal, comme l’épisode du wagon et de l’eau dérobée à la jeune mère et son nourrisson, celui aussi de cette jeune aryenne qui berçant avec amour son enfant dans ses bras regarde chaque matin au camp avec jouissance la pendaison de la victime du jour. L’amour et l’innocence se mêlent à la haine et la perversité et si les loups torturent Emilia, sa femme, la rendent folle à jamais ; c’est néanmoins la beauté qui au final l’emporte dans le regard de Poupchette, l’enfant « née de l’horreur».

Brodeck finit par quitter le village, avec sa femme, sa fille et la fidèle Fédorine. Le lecteur, lui, quitte le roman avec l’impression d’avoir traversé une œuvre grave, terriblement humaine, et toujours profondément actuelle.

Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature 2006, publie en 2008 Le musée de l’Innocence.Le roman qui se déroule à Istanbul entre 1975 et 1984 conte l’amour fou entre Kemal, jeune homme riche et cultivé de l’aristocratie stambouliote, et sa cousine éloignée, Füsun. Après de tragiques événements le héros se lance à la recherche du passé et consacre le reste de sa vie à ériger un musée à la mémoire de son amante. Il collectionne alors avec frénésie objets et reliques en relation avec son histoire d’amour.

Dans cette fable Pamuk se penche sur les paradoxes de la société turque, les contradictions entre le monde moderne et traditionnel, notamment en ce qui concerne l’amour et la liberté sexuelle. La ville d’Istanbul devient un personnage à part entière, entraînant le lecteur dans les méandres de l’âme humaine.

Nous explorerons dans ce cours les thèmes de l’obsession passionnelle, de la possession, du désir, ainsi que de la force du souvenir et du temps. Pamuk s’inscrit ici dans la lignée d’autres auteurs tels que Proust et son idée de temps retrouvé – analogies que nous ne manquerons pas d’étudier dans notre analyse de l’œuvre.

Alliance Française de Chicago – Cours de littérature session Hiver 2011-2012

Balzac avait déjà dans Eugénie Grandet traité de la paternité et de l’importance de l’argent. On y voyait l’avarice du père Grandet côtoyer la générosité de sa fille, l’or triomphé des sentiments et la pureté finalement vaincue. Les thèmes réapparaissent dans Le Père Goriot et si l’approche ainsi que les retombées sont différentes, il n’en reste pas moins que la paternité comme l’argent restent les deux grands moteurs de l’histoire.
Goriot est père, Goriot est deux fois père, Goriot est le père eternel. Il est celui dont la vie ne tourne qu’autour du bonheur de ses deux filles : Anastasie et Delphine qu’il idolâtre. L’argent, quant à lui, est ce qui décrit les jeunes femmes. Il les motive, les définit. Pour arriver dans le monde, s’en faire accepter et entretenir leurs amants de cœur, elles n’hésitent pas à saigner leur père, le réduire petit à petit à la mendicité et finalement à le faire mourir.

Un autre personnage tisse le lien funeste entre père et filles, Eugène de Rastignac. C’est un jeune homme ambitieux, provincial noble et désargenté. Il monte à Paris pour y faire son droit, mais surtout pour y faire bonne fortune et devenir quelqu’un. Encore innocent car non exposé au vice, il se propose d’apprendre très vite les roueries du Faubourg Saint Germain, conscient de devoir en passer par là pour arriver dans la vie. Il devient le confident de sa cousine, madame la vicomtesse de Beauséant, reine des salons parisiens, qui l’introduit dans le monde ; devient le protégé d’un ancien forçat évadé, Vautrin alias Trompe la mort puis enfin l’amant de la belle Delphine de Nucingen. L’ascension sociale comme dans Bel Ami de Maupassant se fait par les femmes. Peu de place est faite ici pour les vrais sentiments qui finissent enterrer dans les campagnes ou railler en place publique. Madame de Beauséant, véritablement éprise de son amant, le marquis d’Ajuda-Pinto en fait les frais. Trahie, délaissée puis raillée elle fuit le monde et cache sa douleur en province.

Le vice vainqueur de la vertu est un thème proprement balzacien. Il est amplement développé dans le personnage de Goriot qui incarne la bonté sacrifiée. L’amour du père pour ses filles, poussé à l’extrême, est pathologique et remplace la monomanie du Père Grandet pour l’argent. Elles sont ses pièces d’or, tout son trésor -celui pour lequel il sacrifie sa fortune, son honneur et sa vie.

A soixante neuf ans et après avoir richement marié ses deux filles, l’ancien vermicellier Goriot, prend un appartement à la pension Vauquer tenue par la veuve du même nom. Encore bien portant, il attire au début l’attention de la veuve, à l’affut d’un possible prétendant. Très vite l’intérêt tourne court. Les pensionnaires sous la houlette de madame Vauquer rabaissent Goriot à mesure que sa bourse se vide car chaque visite de Delphine et Anastasie équivaut à une nouvelle demande d’argent pour alimenter les frivolités des jeunes femmes. Goriot troque son logement pour un autre moins confortable puis finalement pour une chambre délabrée dans les combles du bâtiment. De façon paradoxale, plus ses moyens financiers et sa reconnaissance sociale baissent et plus il monte les étages de la sombre pension.

Rastignac prend en pitié Goriot, bientôt surnommé dans la pension par condescendance « le Père » Goriot. Eugène est tiraillé entre son inclination pour Delphine et sa compassion pour le bonhomme exploité par tous. De façon similaire il oscille entre l’appel de la vertu incarnée par sa famille (mère et sœur) en province et l’attrait du vice dans la personne de Vautrin. Tel Méphistophélès voulant s’emparer de l’âme de Faust Vautrin cherche à corrompre le jeune homme et le faire tremper dans une sordide affaire de duel qui lui permettra finalement d’épouser une pauvre mais riche héritière de la pension, Victorine Taillefer. Vautrin ne pourra pas jouir des résultats de son complot. Repairé par la police, il tombe dans un traquenard mené par une des pensionnaires, Mademoiselle Michonneau. Celle-ci permet son arrestation en faisant tomber le masque du bon bourgeois et en révélant sa véritable identité de forçat évadé et de voleur de grand chemin.

Si nombre de personnages ont une psychologie fouillée et jouent un rôle important dans le roman (pour exemple Vautrin), Rastignac n’en reste pas moins la véritable clef de l’intrigue, le point névralgique de l’œuvre – celui vers lequel convergent tous les intérêts et autour duquel tout se resserre. Là encore, rien de nouveau dans cette technique. Bien souvent les romans de Balzac mettent l’accent dans leur titre sur un personnage précis, le père Goriot, Eugénie Grandet, la Cousine Bette, ou même Madame de Morsauf alias Le lys dans la Vallée. Le roman, lui, choisit souvent de mettre ces héros éponymes en lumière grâce à l’aide d’un second personnage dont l’ampleur grandit au fil des pages au risque même de supplanter le soi-disant personnage principal. Dans Le père Goriot, il s’agit de Rastignac et de son apprentissage de la vie (éducation à la fois sociale, politique et sentimentale) ; dans Eugénie on pense au Père Grandet, dans Bette à la terrible Valérie Marneffe et dans Le Lys à Félix de Vandenesse.

Rastignac, tout comme Félix de Vandenesse, n’est ni entièrement méchant, ni foncièrement bon. Ainsi il continue à voir et aimer Delphine en dépit de l’ingratitude notoire de celle-ci envers son père, il consent aussi par passivité et faiblesse au pacte proposé par Vautrin. En revanche il reste, avec son ami Bianchon, étudiant en médecine, au chevet du père Goriot agonisant ; il l’accompagne dans ses derniers moments, et enfin suit seul le cercueil du bonhomme vers le cimetière du Père Lachaise.

Goriot, quant à lui, n’est envisagé que sous l’angle de la générosité et du sacrifice, voire même peut-être de la bêtise. Son obsession paternelle lui fait accepter toutes les servitudes et tortures. Comme le saint des Evangiles il se laisse percer de flèches et n’accède à la béatitude que par le renoncement et l’acceptation de la douleur.
Une dernière lance mettra fin à son martyr. Delphine et Anastasie, dans une scène mélodramatique, s’entre-déchirent sous ses yeux comme des rapaces pour savoir laquelle des deux arrivera à arracher le plus d’argent au vieil homme. A bout d’énergie et effrayé par tant de violence, Goriot fait une apoplexie. Après une longue agonie, il s’éteint, seul et sans ses chères filles qu’il réclame en vain mais qui lui préfèrent un bal du Faubourg Saint Germain.

Le Père Goriot est un roman fondateur, il développe un grand nombre de thèmes et de personnages qui réapparaissent ensuite, à maintes reprises, dans la Comédie Humaine. C’est aussi, comme Balzac lui-même l’avait décrit, un roman de mœurs qui montre Paris en contraste avec la province, décrit salons, politique et époque. Enfin c’est le roman d’une société souvent sans cœur, volontiers amorale où Bien et Mal s’affrontent toujours et où ne triomphent que les plus forts.

Un an avec Balzac s’achève et les quatre romans majeurs proposés : Eugénie Grandet, Le Père Goriot, Le lys dans la Vallée et La Cousine Bette donnent un avant goût des quatre-vingt dix autres à peine évoqués. Que nous reste-t-il ? Un fourmillement d’idées, de passions, de contradictions, l’impression d’avoir assisté à la création d’un monde, c’est-à-dire dans ce qu’il a de plus et de moins beau, dans toutes ses facettes et sa complexité.
Et il nous reste surtout une envie, celle de poursuivre la lecture de l’œuvre à travers tous les autres romans, nouvelles, essais dont regorge la Comédie Humaine. Bonne lecture et bonne continuation!

Into Great Silence, le titre anglais du documentaire de Philip Groening, cerne sans doute mieux les presque trois heures de projection que ne le fait le titre allemand d’origine Die grosse Stille ou bien les titres français Le grand silence, italien Il grande silencio ou espagnol El gran silencio – tous si proches de la structure allemande. Car il ne s’agit pas seulement de silence mais bien plutôt de l’expérience qui consiste à tomber dans ce silence. Into great silence montre ainsi un cheminement plus qu’un simple constat. Il faut épouser le rythme monotone de la vie des Chartreux, ordre cartésien fondé par Saint Bruno en 1084, pour comprendre et se laisser prendre, pour tomber enfin dans ce puits de silence et d’apparent néant qui seul ouvre, selon les moines, les portes de l’infini et la voie vers Dieu.

L’expérience est cathartique, purifiante et si la longueur du « film », son côté lénifiant, peut aisément faire sombrer par moments dans le sommeil (mea culpa) ; le son des cloches est là pour rappeler le spectateur à la réalité, tout comme les moines à la prière. Elles ponctuent le silence, scandent le rythme des journées.

C’est en 1984 que Groening demande l’autorisation de filmer la vie au monastère de la Grande Chartreuse, situé dans les Alpes françaises (entre Grenoble et Chambéry). Seize ans plus tard – soit une durée à l’image du temps monastique – les moines répondent au réalisateur et l’autorisent à passer six mois parmi eux. Sans moyens techniques sophistiqués, sans éclairage supplémentaire, muni d’une simple caméra Groening se fond dans le lieu et capture la monotonie du temps, l’ascétisme d’un ordre, où le vital est réduit au minimum ; il montre l’esthétisme enfin d’une vie dépouillée et arrachée aux contingences de son époque.

Tout est lent, répétitif, sans passion si ce n’est celle qui justement doit jaillir au final de cette complète abnégation. Les cloches appellent à la prochaine prière, ânonnée, déclamée sur un son de voix monocorde, toujours semblable et sans excès. L’image enfin se fige sur un moine agenouillé; te temps de la prise de vue épouse celui de son recueillement -plusieurs minutes donc de contemplation, de médiation pure.

Une chose cependant m’a surprise, le peu de références faites à l’étude. On assiste à la répétition mécanique des tâches journalières, à la prière; on respire au rythme du silence et des longues séances de méditation ; on écoute les quelques échanges anodins durant la promenade hebdomadaire et suit le travail dédié aux besoins de la communauté. Rappelons que cette communauté est autonome et subvient à ses propres besoins. C’est là entre autres qu’est toujours concoctée par les moines eux-mêmes et selon une recette légendaire la liqueur du même nom Chartreuse (composée d’une centaine de plantes différentes et macérées selon un processus complexe, la recette est précieusement gardée par l’ordre, seul détenteur du secret de sa conception).
Cependant on cerne au cours du documentaire assez peu le rôle que joue (penserait-on du moins) l’étude des textes, des penseurs et des idées.

Les moines, à leur entrée dans l’ordre des Chartreux, s’engagent à ne pas quitter le monastère et à garder un silence total. Les exceptions à cette règle sont très peu nombreuses : une promenade par semaine (recréation communautaire) et une visite annuelle de la famille proche. Une fois par semaine ils partent donc en promenade dans la nature environnante, discutent de leur foi, de leur quotidien. L’échappée est d’autant plus marquante que le paysage coupe le souffle de beauté, tranche dans son exubérance avec la sobriété et le dénuement du monastère. Hautes montagnes encaissées, bruit enivrant d’une nature saturée de couleurs, de sons et d’odeurs, pépiement des oiseaux, bruissement des arbres, du vent, changement des saisons ; la vie s’immisce à l’intérieur des murs – elle agit par contraste.

Regarder Into Great Silence n’est pas une expérience commune. On ne regarde pas un film ou même un documentaire, mais on entre bien plutôt l’espace de quelques heures au monastère, on vit le silence – au point de se sentir parfois mal à l’aise (le silence est intimidant, car il pousse à la réflexion, à l’introspection). On cède alors à un rythme inconnu, à une perception du temps, abstraite car si loin de notre monde moderne, avide d’actions, de vitesse et de bruit. Avec ou sans croyance religieuse, on perçoit la notion de sacré, de sublime. L’expérience est fascinante, à maints aspects.

Les minutes passent ou les heures, les jours ou les années et le sourire de ces hommes, simples, silencieux et heureux nous reste, comme une image poétique et esthétique d’un temps suspendu.

Evoquer Balzac, c’est d’abord faire référence à l’ampleur de son œuvre. Entre 1820 et 1848 il rédige 95 romans et en prévoit 48 autres. Certains seront entamés mais laissés à l’état d’ébauche puisqu’il meurt d’épuisement en 1850, à l’âge de 51ans .
Douze volumes en La pléiade, les chiffres défilent et étourdissent.
Le projet balzacien repris sous le titre de La Comédie humaine (en hommage probablement à Dante) est grandiose, sa visée encyclopédique.

Balzac imagine trois grandes parties :
 les études de mœurs : de loin la partie la plus dense et classifiée en scènes diverses : scènes de la vie privée, de la vie de province, de la vie parisienne, de la vie politique, de la vie militaire et de la vie de campagne

 les études philosophiques (partie peu développée)

 les études analytiques (n’ayant que deux romans)

Architecte grandiose Balzac, à partir de 1834, a l’idée de faire reparaître ses personnages de roman en roman, tissant ainsi une chaîne et développant un sentiment d’unité dans son édifice romanesque. D’autres suivront le maître ; Zola notamment dans Les Rougon-Macquart.
Tout voir, tout montrer, tout décrire, tout dominer, tout expliquer – et recréer ainsi une société, celle de son temps ; c’est le but qu’il se donne dans La comédie humaine.

Quand on pense au génie artistique sous l’angle de la création monstrueuse et dévorante, l’image de Balzac s’impose. Son parcours est unique dans l’histoire des lettres et son ambition mégalomaniaque liée à sa fin tragique me rappelle personnellement cette histoire fantastique d’Alphonse Daudet intitulée La légende de l’homme à la cervelle d’or (extraite des Lettres de mon Moulin).

Selon la légende un garçon naît avec une tête démesurément grande. Enfant, il trébuche, se blesse mais en guise de sang ce sont quelques gouttes d’or qui perlent de son crâne. Sa famille réalise alors que son cerveau est en or et les parents les premiers réclament leur dû avant que le jeune homme ne parte et se lance dans le monde. Les autres bientôt le sollicitent puisqu’il est riche et n’a qu’à extraire de sa tête l’or massif qui s’y trouve. Après une vie dissolue, le jeune homme prend peur, freine ses folies, s’isole mais tombe hélas amoureux d’une coquette qui lui extorque ses dernières richesses. De santé précaire, elle meurt et il dépense tout ce qui lui reste pour l’enterrer pompeusement. Enfin, à moitié dément et «décervelé », il aperçoit une paire de jolies bottines dans la vitrine d’un magasin. Il veut les acheter pour son amante, dont il a déjà oublié la mort. Il entre dans le magasin et tombe bientôt ensanglanté et sans vie après avoir essayé de gratter les dernières parcelles d’or de son crâne.

Daudet termine son récit sur ces quelques lignes moralisatrices « Il y a de par le monde de pauvres gens qui sont condamnés à vivre avec leur cerveau, et payent en bel or fin, avec leur moelle et leur substance, les moindres choses de la vie. C’est pour eux une douleur de chaque jour ; et puis, quand ils sont las de souffrir… ».

La rencontre, perçue sous l’angle du coup de foudre, met en lumière les différences et similitudes patentes entre Bouvard et Pécuchet. Tel Don Quichotte et Sancho Panca tout dans leur apparence physique les oppose. L’un est grand, sec, Bouvard ; l’autre est petit, plus rond. Bouvard a les traits enfantins « cheveux blond » « boucles légères » « yeux bleuâtres » « visage coloré » alors que Pécuchet a les traits durs « mèches garnissant son crâne élevé étaient plates et noires », l’air « sérieux ». Bouvard a un tempérament expansif, communicatif, son tempérament, « confiant, étourdi, généreux » Il rit volontiers. L’autre en revanche est renfermé et taciturne « discret, méditatif, économe ». A ce propos le film réalisé par Jean-Daniel Verhaeghe joue parfaitement sur ces différences dans le portrait des deux personnages, Bouvard est interprété par Jean-Pierre Marielle et Pécuchet par Jean Carmet.

Malgré toutes ces différences, ils se découvrent de nombreux points communs, ils sont du même âge, quarante-sept ans, sont employés de bureau et plus précisément copistes « ils faillirent s’embrasser par dessus la table en découvrant qu’ils étaient tous les deux copistes ». Bouvard travaille « dans une maison de commerce », Pécuchet au « Ministère de la Marine ». Ils vivent tous les deux seuls; Bouvard est veuf et Pécuchet est célibataire. Ils semblent aussi partager certaines manies de vieux garçons, ayant inscrit leurs noms respectifs dans leurs chapeaux « Tiens, nous avons eu la même idée, celle d’inscrire notre nom dans nos couvre-chefs ». A peine la conversation est-elle entamée qu’ils réalisent à quel point ils se comprennent et partagent une opinion semblable « Pécuchet pensait de même », « Bouvard aussi », « leurs opinions étaient les mêmes » « Chacun en écoutant l’autre retrouvait des parties de lui oubliées ».

Les expressions et images employées sont absolument similaires à celles utilisées pour décrire le coup de foudre amoureux ; même magie du moment, sentiment de trouble, désir de contact « Leurs mains étaient jointes », «ils faillirent s’embrasser », « Vous m’ensorcelez, ma parole d’honneur ! ». Ils se rencontrent par un dimanche désoeuvré d’été sur un banc public, se plaisent, se découvrent, se reconnaissent et deviennent aussitôt inséparables. Pour que la rencontre et la magie se prolongent ils décident de dîner ensemble au restaurant, vont ensuite prendre un café dans un autre établissement, l’un accompagne l’autre chez lui et inversement avant de se retrouver le lendemain au bureau de Bouvard, puis à celui de Pécuchet. « Ils finirent par dîner ensemble tous les jours », se promènent et découvrent Paris, visitent des musées, suivent des cours, font lorsqu’ils sont libres des escapades à la campagne et rêvent de changer de vie «La monotonie du bureau leur devenait odieuse ».
Leur rencontre va être déterminante «Ils s’étaient tout de suite, accrochés, par des fibres secrètes », et va changer le cours de leur vie « Ce qu’on appelle le coup de foudre est vrai pour toutes les passions. Avant la fin de la semaine, ils se tutoyèrent. »

Lorsqu’il décrit la relation passionnée qui existe entre Bouvard et Pécuchet Flaubert se moque volontiers de ses personnages. Il faut néanmoins garder en tête le fait que Flaubert lui-même accordait une importance particulière à l’amitié, la portant au dessus de toute autre relation. Il ne croyait pas au mariage, ni aux enfants et est connu pour avoir fait preuve envers ses amis d’une jalousie possessive.
Ce n’est donc pas sans une certaine compréhension ou connivence que Flaubert affirme que « l’union de ces deux hommes était absolue et profonde ».

Quelques mois après la rencontre Bouvard reçoit une lettre qui va décider de leur avenir commun et propulser l’histoire.
L’héritage impromptu est préparé quelques pages avant l’arrivée de la lettre, lorsque Pécuchet visitant l’appartement de Bouvard regarde le portrait du soi-disant oncle de Bouvard et s’exclame « On le prendrait plutôt pour votre père ».
D’ailleurs Bouvard lui-même n’était pas dupe de la situation « le neveu l’avait toujours appelé mon oncle bien que sachant à quoi s’en tenir ».
Pour la première fois depuis le début du roman, Flaubert donne au lecteur une indication de temps en précisant la date à laquelle Bouvard reçoit la lettre du notaire « C’était le 20 janvier 1839 ». Il souligne donc par cette référence au temps l’importance de l’événement à venir.

Le premier évanouissement passé après l’ouverture de la missive, Bouvard se précipite vers le bureau de son ami afin de lui faire partager sa joie « Il courut tout d’une haleine jusqu’au Ministère de la Marine ».
On apprend alors par les propos du notaire le passé du père de Bouvard, ayant eu cet enfant illégitime dans sa jeunesse, s’étant marié sur le tard et ayant eu ensuite deux fils qui l’avaient déçu. A sa mort il décide donc de réparer le passé et de rendre justice à son fils naturel lui léguant «deux cent cinquante mille francs ».

C’est alors que commence une phase de rêve, de préparation pour réaliser leur rêve de toujours ; c’est à dire fuir la ville, la routine du travail et se réfugier à la campagne afin de se vouer à l’étude des idées et de la connaissance.
Mais Bouvard, fidèle à son amitié, promet d’attendre son ami Pécuchet qui doit encore travailler deux années avant de prendre sa retraite. Il cherche donc la demeure idéale, et finit, grâce à son ami Barberou, par la trouver en Normandie dans un village nommé Chavignolles (près de Caen).