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mort

«Pourquoi ne pas payer pour dégrader la langue française, qui est bien à peu près le seul trésor qui nous reste ?» le bon mot est de Jean Dutourd, romancier et essayiste, décédé le 17 janvier dernier – un clin d’œil amusant pour rappeler l’académicien, connu pour sa verve volontiers provocatrice et son roman populaire Au bon beurre, mettant en scène durant l’Occupation la vie d’un couple de crémiers peu scrupuleux.
Faire payer une taxe à ceux qui maltraitent la langue de Molière, un moyen aussi farfelu qu’efficace de devenir riche.
Qui n’a pas perdu un être cher, qui n’a pas fait l’expérience du vide, du manque, de l’incompréhension, de la colère et du désespoir liés à la perte de l’autre, celle du parent, de l’ami, de l’amant.
La douleur est complexe, impalpable et pourtant bien concrète ; elle est pleine de facettes biseautées qui tranchent dans le vif. C’est un tourbillon qui renverse, un ouragan qui écrase sous sa violence, puis que suivent des moments de répit, juste assez pour reprendre la force de souffrir à nouveau, pleinement. Son parcours n’est pas linéaire, il est imprédictible et ne connaît de temps que le sien propre. On s’accroche donc, espère que l’assaut cette fois sera bref. Les destins sont uniques, les souffrances individuelles et la gestion du manque diffère selon chacun; cependant le chant reste universel et l’expérience n’est épargnée à personne. « Attendez un peu, quand votre tour viendra, d’être l’endeuillé. Ou le mort » lance Cohen à son lecteur.

Alors, on s’interroge, se remémore, reconstruit, se réapproprie un passé qui ne saura plus jamais basculer dans un autre temps.

Cohen dans Le livre de ma mère, comme Barthes dans Journal de deuil, fait l’expérience du deuil, celui de sa mère – celle qui était la source et dont l’existence en conséquence n’était jamais remise en question. Jusqu’au jour où elle n’est plus et où le sentiment d’abandon le renvoie à sa propre finitude « Ton enfant est mort en même temps que toi. Par ta mort, me voici soudain de l’enfance à la vieillesse passée ».

La mère de Cohen revit à travers les souvenirs de l’auteur. Sa personnalité se profile au fil des images qui surgissent du passé. Elle n’est jamais nommée, car elle n’existe que dans son rôle de mère, dans son rapport au fils. Cohen nous la présente d’abord comme une jeune fille bien en chair, modeste et timide qui se marie sans inclination mais par conviction, certaine de découvrir l’amour, le vrai, avec le temps et les habitudes « Le vrai amour, veux-tu que je te dise, c’est l’habitude, c’est vieillir ensemble ». Elle semble rester éternellement cette « petite fille (…) maladroite, débutante (…) rougissante, confuse, exposée, souriant de gêne d’être vue à distance et observée trop longuement». Une fois mère elle se dévoue entièrement à son mari et son fils unique. Lorsqu’Albert a cinq ans la famille quitte l’île de Corfou pour Marseille. Leur apparence, leur culture et leur accent les rendent différents des autres. Le manque d’instruction et le caractère introverti de sa mère contribuent aussi à la marginaliser. Le bonheur se limite alors pour elle aux murs de l’appartement et aux deux hommes qui l’habitent. Albert apprend le français et rejoint une école catholique malgré sa religion juive. A dix-huit ans il quitte la famille et part étudier à Genève. Finalement, la mère de Cohen meurt, seule durant l’Occupation, alors que celui-ci se trouve à Londres.

Au cours du texte l’auteur cherche à reconquérir l’être qu’il n’a selon lui pas assez chéri de son vivant, il écrit ses lignes comme une confession, une prière, servant tout à la fois à le déculpabiliser, le reconstruire en tant qu’individu et à immortaliser l’image sacrée de la mère.

Les allusions à Belle du Seigneur sont nombreuses notamment lorsque l’auteur cherche à détruire le mythe de la passion occidentale. On retrouve ici la même obsession du péché, de dilemme qui oppose l’amour sensuel/sexuel à l’amour maternel/biblique.

Le vrai amour selon Cohen ne se situe pas dans le désir, dans l’excès mais bien plutôt dans la soumission et le dévouement. C’est l’amour raisonnable/raisonné du couple tout d’abord puis enfin l’amour filial, ce paradis pur et désintéressé où aucun masque n’est nécessaire pour plaire, où il suffit d’être, en tant qu’enfant, pour que les sentiments soient. « Amour de ma mère, à nul autre pareil » scande-t-il à chaque nouveau paragraphe. Comme dans Belle du Seigneur, et de coutume sous la plume de Cohen, le style est incantatoire ; apostrophes et répétitions rappellent la prière, la lecture devient une psalmodie « Ô toi, la seule, mère, ma mère et de tous les hommes, toi seule, notre mère, mérites notre confiance ».

La mère n’a de cesse que le bonheur de son fils, elle vit à travers ses yeux et sa reconnaissance. Idéalisée après sa mort elle devient « la majesté de l’amour, la loi sublime, un regard de dieu ». Que dire alors des amantes de passage (« Atalante ensoleillée»), attirées par la beauté, la force, la jeunesse, quand on les compare à cette figure de mère, toujours présente, vestale fidèle, dont l’amour grandit au contact des grandeurs mais aussi des faiblesses de son fils.

Cohen passe en revue les couples mythiques, Roméo et Juliette, Hamlet et Ophélie, Laure et Pétrarque, et démonte avec cynisme et non sans humour les ressorts de la passion et de la séduction. « Si le pauvre Roméo avait eu tout à coup le nez coupé net par quelque accident, Juliette, le revoyant, aurait fui avec horreur. Trente grammes de viande de moins, et l’âme de Juliette n’éprouve plus de nobles émois » ou encore «Si Hamlet avait, à la suite de quelque trouble hypophysaire, maigri de trente kilos, Ophélie ne l’aimerait plus de toute son âme. L’âme d’Ophélie pour s’élever à de divins sentiments à besoin d’un minimum de soizante kilos de biftecks » ou enfin « Il est vrai que si Laure était devenue soudain cul-de-jatte, Pétrarque lui aurait dédié de moins mystiques poèmes. Et pourtant, la pauvre Laure, son regard serait resté le même et son âme aussi. Seulement, voilà, il lui faut des cuissettes à ce monsieur Pétrarque, pour que son âme adore l’âme de Laure ».
Dans ce conflit permanent entre corps et âme, c’est bien toujours le corps qui l’emporte et malgré les quelconques apparences ou déclarations.

Comment dans ce contexte ne pas se reprocher d’avoir préféré ces « jeunes chasseresses aux longues cuisses » au plaisir unique et pur d’être avec sa mère ? Cohen est dévoré par un sentiment de culpabilité, qui va jusque dans le vouloir survivre: « Ma mère est morte mais j’ai faim et tout à l’heure, malgré ma douleur, je mangerai ». Il ne supporte également pas l’idée qu’un jour cette perte soit banalisée par le temps et donc mieux acceptée.

Cohen ainsi que Barthes tentent à travers l’écriture de surmonter le deuil qui les touche, l’un par une déclaration d’amour à un être maintenant transformé en déesse de la maternité, l’autre sous forme de journal de bord, commencé au lendemain de la mort de la mère, après la « première nuit de deuil » (Barthes)- observations cliniques d’un état, réflexions en vrac sur la désappropriation et le chagrin face à une situation sans issue.
On est souvent surpris par la similitude du propos, par les échos d’un texte à l’autre. On retrouve chez Barthes le même sentiment d’abandon «Beaucoup d’êtres m’aiment encore, mais désormais ma mort n’en tuerait aucun (…) je n’ai plus de refuge », même prise de conscience de sa propre finitude «Maintenant que mam. est morte, je suis acculé à la mort », même changement perceptif du quotidien « Maintenant partout, dans la rue, au café, je vois chaque individu sous l’espèce du devant-mourir, inéluctablement, c’est-à-dire très exactement du mortel », même culpabilité devant ces « bouffées de vie » entre les coups de chagrin, même peur de la souffrance qui passe « voir avec horreur comme simplement possible le moment où le souvenir de ces mots qu’elle m’a dit ne me feraient plus pleurer », même répétitions au cours du texte pour se persuader de la disparition « elle n’est plus, elle n’est plus » et même besoin enfin d’écriture pour vaincre l’oubli, pour à travers les mots se réapproprier une identité « Ecrire pour se souvenir ? Non pour me souvenir (…) Nécessité du Monument « Memento illam Vixisse » (souviens-toi que celle-là a vécu). »

La mort tragique d’Antinoüs est précédée de signes avant-coureurs qu’Hadrien ne sait déchiffrer sur le moment. Ce n’est malheureusement que trop tard qu’il comprend la souffrance du jeune homme et ses futurs projets de suicide.

• Attitude insolite d’Antinoüs :
Antinoüs connaît des moments de solitude ou bien d’exaltation suivis de pleurs inexpliqués « Il allait et venait silencieusement dans la pièce » puis « Sa gaieté presque stridente ne se démentit pas un instant, à peine soutenue d’une coupe de vin grec (…) la sauvage gaîté persista. Mais, au matin, il m’arriva de toucher par hasard à un visage glacé de larmes. Je lui demandai avec impatience la raison de ces pleurs ; il répondit humblement en s’excusant sur la fatigue ».
Un autre jour, il fait à Hadrien l’étrange promesse de revenir lui faire signe et de le renseigner sur la mort s’il venait à disparaître le premier.

• Foudre qui tue l’homme et le faon sur le mont Cassius:
La révélation d’Antinoüs se fait sur le mont Cassius, lors d’une cérémonie de sacrifice et lorsque la foudre tue d’un seul coup l’homme et le faon que celui-ci s’apprêtait à sacrifier. Il réalise alors que la mort peut « devenir une dernière forme de service, un dernier don, et le seul qui restât». Sa terrible décision semble, comme nous l’avons vu auparavant, motivée par sa crainte de la vieillesse et sa peur devant la fin ou la décroissance du sentiment amoureux.

• Sacrifice du faucon d’Antinoüs selon les rites de la magicienne de Canope:
En hommage à Hadrien Antinoüs offre de sacrifier sa bête préférée, le faucon qu’il a élevé de sa propre main et auquel il est très attaché. L’oiseau est endormi puis noyé dans l’eau du Nil. Les années de la victime sont sensées s’ajouter à celle de la personne pour laquelle il est sacrifié et lui porter bonheur. Hadrien ne croit pas à ces sorcelleries, il accepte cependant la proposition du jeune homme par tendresse et respect pour celui-ci comprenant l’importance que ce geste revêt à ses yeux.
Le sacrifice de l’oiseau annonce directement celui d’Antinoüs.

Enfin, le jour de l’anniversaire de la mort d’Osiris « dieu des agonies », le vieux Chabrias, soudain alarmé par le comportement étrange du jeune homme et sa disparition soudaine, alerte Hadrien. Ils se mettent à sa recherche et découvrent vite les vestiges de rites annonciateurs du sacrifice humain. Descendus sur la berge du fleuve, ils l’aperçoivent alors « couché au fond, déjà enlisé par la boue du fleuve ».

La douleur d’Hadrien est immédiate et foudroyante.
Pouvoir, ambition, statut social, tout s’écroule soudain devant l’ampleur de la catastrophe et de la perte ne laissant plus qu’un homme vulnérable et profondément blessé « Tout croulait ; tout parut s’éteindre. Le Zeus Olympien, le Maître de Tout, le Sauveur du Monde s’effondrèrent, et il n’y eut plus qu’un homme à cheveux gris sanglotant sur le pont d’une barque ».

« Chacun de nous a plus de vertus qu’on ne le croit, mais le succès seul les met en lumière ». Ces mots d’Hadrien illustrent bien les années glorieuses qui suivent son avènement – années d’apprentissage et de maturité jalonnées par de profondes réformes, sociales, politiques et économiques.
Elles touchent tous les niveaux de société :

• les esclaves
exemple de l’esclave gracié après sa tentative de meurtre sur l’empereur.
Magnanime Hadrien transforme le loup en agneau en le rendant « inoffensif à force de bonté»
« Ce coupable que la loi sauvagement appliquée eût fait exécuter sur-le-champ devint pour moi un serviteur utile »

• les femmes
« J’ai accordé à la femme une liberté accrue d’administrer sa fortune, de tester ou d’hériter. J’ai insisté pour qu’aucune fille ne fût mariée sans son consentement : Ce viol légal est aussi répugnant qu’un autre »

• les pauvres ou démunis
Il rééquilibre les fortunes, et amenuise les disparités entre riches et pauvres.

• les paysans/laboureurs
« J’ai mis fin au scandale des terres laissées en jachère par de grands propriétaires peu soucieux du bien public : tout champ non cultivé depuis cinq an appartient désormais au laboureur qui se charge d’en tirer parti »

• les soldats
« Je m’efforçais ainsi d’adoucir la sauvagerie de la vie des camps, de traiter ces hommes simples en hommes».

A la tête d’un empire immense, Hadrien se forge une personnalité en tant qu’homme et empereur « J’avais pour le moment assez à faire de devenir, ou d’être, le plus possible Hadrien ». Respectueux de son entourage, même s’il ne partage pas les mêmes goûts il s’impose des règles de conduite strictes, se tenant par exemple debout lors des audiences et non vautré sur des canapés « par réaction contre le sans-gêne de l’attitude assise ou couchée ».

Hadrien se perçoit avant tout comme un fonctionnaire de l’état et non comme un césar. Il veut s’entourer d’un personnel qui le seconde.
Ce point devient particulièrement important quand on pense à la grandeur de l’empire romain au temps d’Hadrien, couvrant les contrées du nord, du centre, mais aussi la côte d’Afrique ainsi qu’une partie de l’Asie.
On comprend aussi pourquoi la plus grande partie de son règne se trouve employée à parcourir l’empire « Sur vingt ans de pouvoir, j’en ai passé douze sans domicile fixe ».

Lors de ses voyages, il fait preuve de force physique et de curiosité (toujours prêt à tout essayer même les choses ou mets a priori les plus repoussants). En cela Hadrien épouse les traits fondamentaux du Voyageur alliant curiosité, aptitude à se mettre au second plan et ouverture d’esprit devant la nouveauté et la différence «Étranger partout, je ne me sentais particulièrement isolé nulle part ».
Hadrien est un homme d’action ce que souligne le style de l’auteur et l’emploi de verbes forts tels que « changer », « annuler », « interdire » « débarrasser » ou « développer ».

Hadrien utilise la devise de « Tellus Stabilita » qu’il qualifie de « propagande impériale » pour répandre l’idée de stabilité de son règne. C’est aussi le titre que choisit Yourcenar pour cette partie du roman. Expression dont la traduction la plus proche serait : La terre retrouve son équilibre. Elle fait bien sur référence à toutes les réformes entreprises par l’empereur pour pacifier son empire, lui redonner force et vigueur.

Fidèle au proverbe latin « si vis pacem, para bellum » (Si tu veux la paix, prépare la guerre), Hadrien n’est prêt à la guerre que pour mieux assurer la paix « J’acceptais la guerre comme un moyen vers la paix ». A la différence des empereurs qui l’ont précédé, il ne prône pas une politique d’extension mais tient plutôt à affermir l’empire dont il hérite.
Au moyen d’habiles négociations et d’une patiente diplomatie, il s’emploie à rapprocher les peuples ou races « qui vivaient porte à porte depuis des siècles (mais) n’avaient jamais eu la curiosité de se connaître, ni la décence de s’accepter ». Ainsi en va-t-il des Grecs et des Juifs « incompatibles éternels ».

Par ses tentatives de réformes et sa volonté de changement Hadrien se crée des ennemis, et seule parfois la chance lui permet de sortir indemne des pièges qui lui sont tendus « Il (Quietus) m’invita à une chasse en Mysie, en pleine forêt, et machina savamment un accident dans lequel, avec un peu moins de chance ou d’agilité physique, j’eusse à coup sûr laissé ma vie. Mieux valait paraître ne rien soupçonner, patienter, attendre ». Conscient du danger et soucieux de faire disparaître cet ennemi il confie la tâche à son tuteur Attianus. Celui-ci, montrant à la fois zèle et stratégie, se débarrasse d’un coup de quatre ennemis déclarés de l’empire et plonge momentanément Rome dans un climat de terreur qui n’est alors pas sans rappeler le règne des anciens empereurs et non celui « modéré, exemplaire » que recherche Hadrien.
Néanmoins, l’expérience et la sagacité du vieillard dont «« depuis trente ans, (le) premier souci avait été de protéger, puis de servir (Hadrien) ne l’avait pas trompé» et Rome s’incline bientôt devant ce mélange de fermeté et de bonté « Attianus avait vu juste : l’or vierge du respect : serait trop mou sans un certain alliage de crainte ».

Les échos aux autres romans d’Ernaux sont fréquents dans Les années. Allusions à d’autres récits, roman dans le roman, ils établissent le lien entre les différentes époques que traverse le narrateur « elle », ce double flou de l’auteur. Chaque passage sélectionné plus bas reprend un thème développé plus amplement dans l’œuvre d’Ernaux et se propose de donner un éclairage supplémentaire sur ces pans de roman à peine évoqués et qui pourtant contribuent à tisser la trame du livre. Les incursions dans l’histoire individuelle voire intime du narrateur brossent au long des pages le portrait du personnage central, ballotté par son temps et l’Histoire d’une époque.

Une femme et Les armoires vides:
Une femme traite de la maladie puis de la mort de la mère, Les armoires vides du mal-être de l’auteur et de sa déchirure sociale.

La première image décrite dans Les années reprend le portrait de la mère, campée dans Une femme et dans Les armoires vides. L’image est volontairement choquante, celle d’une femme saisie au moment où elle urine derrière le café dont elle est la gérante « la femme accroupie qui urinait en plein jour derrière un baraquement servant de café, en bordure des ruines, à Yvetot, après la guerre, se reculottait debout, jupe relevée, et s’en retournait au café ». (p. 11)

Aparté : Yvetot, petite ville de Normandie, non loin de Rouen, rappelle Flaubert dans Madame Bovary. C’est là qu’est commandée l’exubérante pièce montée servie à la noce d’Emma et de Charles.

« Cette dame majestueuse, atteinte d’Alzheimer, vêtue d’une blouse à fleurs comme les autres pensionnaires de la maison de retraite, mais elle, avec un châle bleu sur les épaules, arpentant sans arrêt les couloirs, hautainement, comme la duchesse de Guermantes au bois de Boulogne »(p. 12)

« Elle traîne (…) veillant à ne pas transgresser la rigoureuse loi maternelle de l’heure (« quand je dis telle heure, c’est telle heure, pas une minute de plus »). (p.56) – On note notamment l’utilisation assez fréquente du discours direct pour introduire les propos des parents « Si tu avais eu faim pendant la guerre tu serais moins difficile ». (p. 64)

« On préférait ne pas parler des maladies nouvellement apparues qui n’avaient pas de remèdes. Celle au nom germanique, Alzheimer, qui hagardisait les vieux et leur faisait oublier les noms, les visages » (p. 153)

« Les moments importants de son existence actuelle sont les rencontres avec son amant l’après-midi dans une chambre d’hôtel rue Danielle-Casanova et les visites à sa mère à l’hôpital, en long séjour » (p. 158)

Une passion simple et Se perdre :
Les deux romans sont sur le thème de la relation amoureuse et de la sexualité.
« Le latin, l’anglais, le russe apprit en six mois pour un soviétique et il n’en restait que da svidania, ya tebia lioubliou karacho » (transcription du russe pour au revoir, je t’aime, merci).

« Les moments importants de son existence actuelle sont les rencontres avec son amant l’après-midi dans une chambre d’hôtel rue Danielle-Casanova (…) elle somnole après l’amour, imbriquée dans son corps massif à lui, avec le bruit des voitures en fond» (p. 157)

La honte
Sur la violence familiale et le milieu social

« La scène entre ses parents, le dimanche avant l’examen d’entrée en sixième, au cours de laquelle son père a voulu supprimer sa mère en l’entraînant dans la cave près du billot ou la serpe était fichée » (p.58).

L’événement :
Sur le thème de l’avortement clandestin subi par le narrateur/auteur

« Faute d’avoir eu peur à temps dans la pinède ou sur le sable de la Costa Brava, le temps s’arrêtait devant un fond de culotte toujours blanc depuis des jours. Il fallait faire passer d’une façon – en Suisse pour les riches – ou d’une autre – dans la cuisine d’une femme inconnue sans spécialité, sortant une sonde bouillie d’un fait-tout ». (p. 82).

« On avait été si seule avec la sonde et le sang en jet sur les draps » (p. 111)

« Dans quelques mois, l’assassinat de Kennedy à Dallas la laissera plus indifférente que la mort de Marilyn Monroe l’été d’avant, parce que ses règles ne seront pas venues depuis huit semaines. ». (p.89)

La place :
Sur la mort soudaine du père

« Dans l’insoutenable de la mémoire, il y a l’image de son père à l’agonie, du cadavre habillé du costume qu’il n’avait porté qu’une seule fois, son mariage à elle, descendu dans un sac plastique de la chambre au rez-de-chaussée par l’escalier trop exigu pour le passage d’un cercueil » (p. 122).

La femme gelée
Sur la femme dans le couple et la difficulté d’être à deux au quotidien

« Au moment même où elle fait ce constat, elle sait qu’elle n’est pas prête à renoncer à tout ce qui ne figure pas dans ce journal intime, cette vie ensemble, cette intimité partagée dans un même endroit, l’appartement qu’elle a hâte de retrouver, les cours finis, le sommeil à deux, le grésillement du rasoir électrique le matin, le conte des Trois Petits Cochons le soir, cette répétition qu’elle croit détester et qui l’attache » (p. 100)

« Dans ce huis clos l’air libre, momentanément débarrassée du souci multiforme dont son agenda porte les traces elliptiques – changer draps, commander rôti, conseil de classe, etc. – et de ce fait livrée à une conscience exacerbée, elle n’arrive pas (..) à se déprendre de sa douleur conjugale, boule d’impuissance, de ressentiment et de délaissement » (p.141)

L’usage de la photographie
Sur la photographie, les relations sexuelles et la maladie (cancer).

»C’est une sensation (…) qui l’a conduite au travers des années, à être ici, dans ce lit avec cet homme jeune (…) se retrouvant à cinquante-huit ans près d’un homme de vingt-neuf ans » (p. 205)

« Dans cet entre-deux d’une naissance certaine et de sa mort possible, la rencontre d’un homme plus jeune dont la douceur et le goût pour tout ce qui fait rêver, les livres, la musique, le cinéma, l’attirent – hasard miraculeux qui lui offre l’occasion de triompher de la mort par l’amour et l’érotisme » (p. 235)

L’occupation
Sur la jalousie amoureuse

« Une jalousie vis-à-vis de la nouvelle compagne d’âge mûr du jeune homme, comme si elle avait besoin d’occuper le temps libéré par la retraite – ou de redevenir jeune grâce a une souffrance amoureuse qu’il ne lui avait jamais procurée lorsqu’ils étaient ensemble, jalousie qu’elle a entretenue a la manière d’un travail pendant des semaines, jusqu’à ne plus vouloir qu’une chose, en être débarrassée » (p. 234)

Le carnet de bord ou les notes éparses prises par Yourcenar pendant et après la rédaction d’Hadrien permettent d’expliquer son objectif « je me suis plu à faire et à refaire ce portrait d’un homme presque sage », sa démarche, son souci de véracité dans le texte et son cheminement d’écriture. La qualité des notes s’apparentent au style du roman, même pureté de phrases, emploi de subjonctifs, et de phrases pivots – charnières sur lesquelles s’enchâssent le texte.

On comprend alors les motivations qui l’ont poussée à délaisser son texte alors qu’elle n’avait que vingt-six ans pour le reprendre ensuite à quarante ans passés « j’étais trop jeune. Il est des livres qu’on ne doit pas oser avant d’avoir dépassé quarante ans (…) il m’a fallu ces années pour apprendre à calculer exactement les distances entre l’empereur et moi ». Seule phrase qui selon Yourcenar subsiste à la rédaction initiale « Je commence à apercevoir le profil de ma mort ». La technique imaginée à l’époque reste la même, une lettre à la première personne et sans aucun dialogue ; les mémoires d’un homme vieillissant au passé riche en couleurs, assagi par les années, contemplatif et serein devant la mort qui approche. Les dialogues sont évincés au profit d’un long monologue.

Il s’agit là de mémoires donc introspectives et non d’un journal, pris sur le vif, puisque selon Yourcenar un homme d’action ne tient pas de journal – activité trop contemplative « Ceux qui auraient préféré un journal d’Hadrien à des Mémoires d’Hadrien oublient que l’homme d’action tient rarement de journal : c’est presque toujours plus tard, du fond d’une période d’inactivité, qu’il se souvient, note, et le plus souvent s’étonne ».

Le roman s’impose par sa psychologie alliée à une démarche historique permanente « Un pied dans l’érudition, un autre dans la magie, ou plus exactement, et sans métaphore, dans cette magie sympathique qui consiste à se transporter en pensées à l’intérieur de quelqu’un ». L’histoire ne prend sens que dans un temps retrouvé, seul à même de cristalliser et fixer les événements, capable de prendre possession d’un monde extérieur »– Référence directe à Proust pour qui le temps ne prend sens qu’à travers le processus de réappropriation (symbole de l’art par excellence).

D’autres auteurs se sont frottés à cet exercice et ont fourni une entrée romanesque dans l’histoire ou ont donné une approche historique au roman. L’exemple le plus proche est probablement celui de Flaubert dans Salammbô, qui eut l’idée de ressusciter un épisode peu connu de l’histoire de Carthage. Par ses recherches, son souci de l’exactitude documentaire (encore plus flagrant dans Bouvard et Pécuchet avec la lecture de milliers de livres avant la rédaction du roman), sa vive imagination et la pureté de son style (rappelons le zèle employé par l’auteur pour peaufiner son texte), Flaubert a su rendre l’atmosphère du temps, d’une ville au carrefour de la civilisation et de la barbarie, avec tous ses contrastes.

Quelques mots enfin dignes d’être relevés dans ces notes sur le personnage central après Hadrien, Antinoüs, amant de l’empereur, visage emblématique en esthétique, reproduits à l’excès au cours du temps « portraits d’Antinoüs : ils abondent, et vont de l’incomparable au médiocre (…) exemple, unique dans l’antiquité, de survivance et de multiplication dans la pierre d’un visage qui ne fut ni celui d’un homme d’Etat ni celui d’un philosophe, mais simplement qui fut aimé ».

Camée d’après la gemme de Marlborough représentant Antinoüs (Italie par un graveur inconnu de la seconde moitié du 18e siècle) – St Petersburg, Musée de l’Hermitage

« De tous les objets encore présents aujourd’hui à la surface de la terre, c’est le seul dont on puisse présumer avec quelque certitude qu’il a souvent été tenu entre les mains d’Hadrien ».
Enfin je terminerai par le rappel des vers de John Keats extraits de Ode on a Grecian Urn en écho au passage de Yourcenar sur « l’admirable vase, retrouvé à la villa Adriana et placé aujourd’hui au Musée des Thermes, où une bande de hérons s’éploie et s’envole en pleine solitude dans la neige du marbre ».
«Beauty is truth, truth beauty,–that is all
Ye know on earth, and all ye need to know».

Animula Vagula Blandula constitue la première partie des Mémoires d’Hadrien et met en place la technique narrative du roman « Mon cher Marc », lettre testament de l’empereur Hadrien à Marc Aurèle, son fils adoptif alors âgé de dix-sept ans « je ne m’attends pas à ce que tes dix-sept ans y comprennent quelque chose ».
Le discours commence par le « je » du narrateur « je suis descendu ce matin chez mon médecin Hermogène » roman à la première personne introduisant le lecteur au plus près des pensées du personnage (sentiment de proximité voire d’intimité). Rappelons que le titre de cette partie se réfère au propre poème d’Hadrien Animula vagula blandula – mélange subtil donc entre réalité et imagination.

La plupart des grands thèmes développés ensuite dans le roman sont abordés ici : la maladie, ses servitudes et implications « méditation écrite d’un malade qui donne audience à ses souvenirs » , l’homme face à la sagesse et la mort « Ma marge d’hésitation ne s’étend plus sur des années mais sur des mois (…) je commence à apercevoir le profil de ma mort », l’amour « l’un des points de rencontre du secret du sacré », la chasse ou la guerre « j’ai peine à ne pas me laisser aller à d’interminables histoires de chasse ».

Profondeur et beauté du texte apparaissent de suite à la lecture dans le choix du vocabulaire et l’emploi du registre de langue soutenue « après m’être dépouillé de mon manteau », dans les expressions à valeur poétique « je commence à apercevoir le profil de ma mort » ou encore dans l’emploi des temps conjugués et maintenant inusités tels que le subjonctif imparfait « Ai-je jamais obtenu qu’un homme en fît autant ? (p. 14) ou le conditionnel passé deuxième forme « j’eusse opté» .

Hadrien a « soixante ans ». il est malade du cœur « hydropisie » (ou épanchement de liquide, œdème); il souffre de fatigue, de suffocation « mes jambes enflées ne me soutiennent plus (…) Je suffoque » et d’insomnie « De tous les bonheurs qui lentement m’abandonnent, le sommeil est l’un des plus précieux, des plus communs aussi ».
Hadrien réfléchit au symptôme de l’insomnie, ses raisons et conséquences, cette « obstination maniaque de notre intelligence à manufacturer des pensées, des suites de raisonnements, des syllogismes et des définitions bien à elle, son refus d’abdiquer en faveur de la divine stupidité des yeux clos ou de la sage folie des songes».

On pense ici à Homère dans l’odyssée « car le sommeil, ayant fermé leurs paupières, fait oublier à tous les hommes les biens et les maux”.
Le sommeil vu comme « frère de la mort » est une image commune dans la littérature, ayant ses racines dans la mythologie grecque. Thanatos personnifie la mort, il est le fils de la nuit. Son frère jumeau est Hypnos, le sommeil. Il possède le pouvoir absolu d’endormir aussi bien les hommes que les dieux. Hypnos est le père de Morphée, dieu des songes, qui apporte le rêve aux dormeurs.

Aparté ci-dessous sur le thème du sommeil et de la mort au travers de la poésie et de la peinture.

Morphine

Groß ist die Ähnlichkeit der beiden schönen
Jünglingsgestalten, ob der eine gleich
Viel blässer als der andre, auch viel strenger,
Fast möcht ich sagen viel vornehmer aussieht
Als jener andre, welcher mich vertraulich
In seine Arme schloß — Wie lieblich sanft
War dann sein Lächeln und sein Blick wie selig!
Dann mocht es wohl geschehn, daß seines Hauptes
Mohnblumenkranz auch meine Stirn berührte
Und seltsam duftend allen Schmerz verscheuchte
Aus meiner Seel — Doch solche Linderung,
Sie dauert kurze Zeit; genesen gänzlich
Kann ich nur dann, wenn seine Fackel senkt
Der andre Bruder, der so ernst und bleich. —
Gut ist der Schlaf, der Tod ist besser — freilich
Das beste wäre, nie geboren sein.

Heinrich Heine (1797-1856)

Sleep and his brother death
Just ere the darkness is withdrawn,
In seasons of cold of heat,
Close to the boundary line of Dawn
These mystical brothers meet.
They clasp their weird and shadowy hands,
As they listen each to each
But never a mortal understands
Their strange immortal speech

William Hamilton Hayne (1856–1929)

Sleep and his half brother death par John William Waterhouse, peintre britannique, 1849-1917 (collection privée)

La maladie et l’approche de la mort entraînent une réflexion de l’empereur sur sa vie, ses actes et ses conséquences « je compte sur cet examen des faits pour me définir, me juger peut-être, ou tout au moins pour me mieux connaître avant de mourir ». Pour ce faire Hadrien dit avoir recourt à trois moyens : « l’étude de soi » (et principe même de l’introspection qu’il poursuit dans sa lettre à Marc), « l’observation des hommes » et enfin « les livres » – chaque méthode n’étant pas sans risques et dangers.
Cependant, c’est avec lucidité et honnêteté qu’Hadrien refait le parcours des années passées et remet en cause sa condition d’homme de pouvoir et de demi-dieu. Comment ne pas d’ailleurs se sentir un homme tout simplement face à l’expérience de la finitude et de la maladie ? « Il est difficile de rester empereur en face d’un médecin, et difficile aussi de garder sa qualité d’homme ».

Homme d’action proche du peuple, Hadrien au cours de sa vie se distingue par son amour de la simplicité et de la frugalité, si loin de l’excès romain en usage « Manger un fruit, c’est faire entrer en soi un bel objet vivant, étranger, nourri et favorisé comme nous par la terre ; c’est consommer un sacrifice ou nous nous préférons aux choses ». Simple mais néanmoins toujours emprunt de sensualité il précise avoir été «sobre avec volupté ».

La dichotomie entre le corps et l’esprit est toujours présente dans le texte, face à la maladie (esprit pris au piège d’un corps) mais aussi face à l’amour « ce jeu mystérieux qui va de l’amour d’un corps à l’amour d’une personne », où « chaque parcelle d’un corps se charge pour nous d’autant de significations bouleversantes que les trais d’un visage (…), qu’un seul être (…) nous hante comme une musique et nous tourmente comme un problème ; qu’il passe de la périphérie de notre univers à son centre, nous devienne enfin plus indispensable que nous-mêmes, et l’étonnant prodige a lieu, où je vois bien davantage un envahissement de la chair par l’esprit qu’un simple jeu de la chair ». Envahissement ou envoûtement qu’Hadrien explorera dans sa relation à Antinoüs, passion pleinement révélée par la mort sacrificielle et prématurée de ce dernier en l’honneur d’Hadrien.

C’est par la voix même de l’empereur Hadrien que Yourcenar décide de commencer son roman Les mémoires d’Hadrien reprenant une de ses poésies «Animula vagula blandula ». Cette poésie servira également d’épitaphe à l’empereur.
« Animula vagula, blandula,
Hospes comesque corporis,
Quae nunc abibis in loca
Pallidula, rigida, nudula,
Nec, ut soles, dabis iocos »
P. Aelius Hadrianus, Imp.
Yourcenar nous livre sa traduction à la fin du roman du roman « Petite âme, âme tendre et flottante, compagne de mon corps, qui fut ton hôte, tu vas descendre dans ces lieux pâles, durs, et nus, où tu devras renoncer aux jeux d’autrefois.».

Marguerite Yourcenar est née Marguerite de Crayencour, le 8 juin 1903 à Bruxelles (Belgique). Sa mère meurt des suites d’une fièvre puerpérale et Marguerite est élevée par des nourrices et bonnes alors que son père voyage à travers le monde. L’anagramme Yourcenar deviendra son nom officiel lorsqu’elle prend la nationalité américaine en 1947.
A l’instar de son père, aristocrate cultivé et grand lecteur, Marguerite lit sans relâche et découvre très jeune des livres qui scandalisent l’entourage de la famille : Huysmans, Tolstoï, d’Annunzio, Romain Rolland etc. Elle étudie l’anglais, le latin, le grec et l’italien. Une grande complicité se noue à l’adolescence entre le père et la fille, complicité qui les unira jusqu’à la mort de celui-ci. Ils ont coutume de lire ensemble, à haute voix « tout Shakespeare, tout Tolstoï pas mal de Dostoïevski : Virgile en latin, Homère en grec ». Marguerite commence à écrire à seize ans, c’est à cette époque qu’elle décide de devenir écrivain. Elle voyage beaucoup et ces « projets de la vingtième année », comme elle les nommait, alimenteront toute son œuvre à venir.
Après quelques années de voyages, notamment en Italie, Autriche et Grèce mais aussi quelques années de dissipation, dans l’alcool, les relations amoureuses avec hommes et surtout femmes, Marguerite se met à écrire et traduire (Elle traduira entre autres Les Vagues de Virginia Woolf). En 1937 elle fait la connaissance de la grande passion de sa vie : Grace Frick, une Américaine de son âge. Elles entament de nombreux voyages ensemble et s’installent finalement aux Etats-Unis où elles vivront jusqu’à la mort de Grace en 1979 et celle de Marguerite le 17 décembre 1987 à quatre-vingt-quatre ans. Notons que Grace traduira en anglais Les Mémoires d’Hadrien.

Les principaux romans et nouvelles de Yourcenar sont : Les mémoires d’Hadrien, Alexis ou le traité du vain combat le coup de grâce, L’œuvre au noir, Anna, Soror, Un homme obscur une belle matinée. Yourcenar est reçue à l’Académie française en janvier 1981. C’est la première femme académicienne. Double voire triple victoire sachant que Yourcenar est aussi une lesbienne affichée et a fait le choix de la nationalité Américaine.

Les Mémoires d’Hadrien sont le fruit d’un long mûrissement. La genèse du livre date des années vingt puisque Yourcenar en commence à vingt-six ans la rédaction. Elle s’y remettra ensuite en 1949 soit à l’âge de quarante-six ans. Elle redécouvre au milieu de vieux papiers dans une valise qui lui arrive de Suisse aux Etats-Unis où elle réside avec son amie Grace Frick (sur l’île des Monts-Déserts) quelques feuillets jaunis, dactylographiés, commençant par « Mon cher Marc ». Depuis 1937, elle n’avait plus travaillé à ce projet trop vaste, dont le ton ne lui avait pas paru « juste » à l’époque. C’est alors la symbiose complète avec son personnage et trois ans lui permettront de donner naissance aux Mémoires d’Hadrien. Questionnée lors d’un entretien Yourcenar déclarait s’être imprégnée « complètement du sujet jusqu’à ce qu’il sorte de terre, comme une plante soigneusement arrosée ». Finalement publié en décembre 1951, le succès du livre passe toute attente.

Le livre est l’autobiographie fictive de l’empereur Hadrien rédigée sous forme de monologue (aucun dialogue dans le roman).
Hadrien, vieux, malade et solitaire, fait le bilan de sa vie et se confie dans une longue lettre à son petit fils adoptif Marc Aurèle passant en revue ses souvenirs, bonheurs, plaisirs, passions, rêves, défaites et erreurs.
L’homme apparaît alors comme un homme d’état (empereur), un homme d’action, un administrateur, un poète, un architecte, un protecteur des arts et des lettres, un voyageur, un amant passionné ou bien encore comme un homme religieux.

Hadrien est une figure complexe aux multiples facettes que l’auteur a su rendre humaine et vivante. Profondeur, humanisme et intemporalité caractérisent cette œuvre.

Note historique : Hadrien est né en 76 à Italica en Bétique (Espagne). Il est mort en 138 dans sa demeure. Il succède à son père adoptif Trajan en 117. Parmi ses constructions les plus connues on compte :
• le temple de Vénus et de Rome
• le Panthéon
• son propre mausolée – aujourd’hui château saint Ange
• le mur d’Hadrien
• les arènes de Nîmes
• le pont du Gard

La visite de la villa Adriana à Tibur (Tivoli) sera le point de départ ou l’« étincelle » qui poussera Yourcenar dans sa vingtième année à entamer une œuvre sur l’empereur Hadrien.

Note littéraire : Héritage classique et référence à l’Antiquité dans Les mémoires d’Hadrien, que partagent d’autres auteurs du 20e siècle tels que :
• Camus Le mythe de Sisyphe (1942) et Caligula (1934)
• Sartre Les mouches (1943)
• Cocteau Orphée (1926) Antigone (1928) et La machine infernale (1938)
• Giraudoux Amphitryon 38 (1929) La guerre de Troie n’aura pas lieu (1935) et Electre (1937)
• Anouilh Eurydice (1941) Antigone (1944)
• Supervielle Orphée (1946)

Il y a une vingtaine de références directes à la photographie dans le roman. Ces références jalonnent le texte et motivent l’action. C’est à partir de photos qu’Ernaux déploie son récit ; elles permettent de positionner les personnages et de dérouler l’histoire de l’individu dans son temps.

La photographie donne vie et consistance au narrateur perçu essentiellement à travers des clichés jaunis. Les descriptions d’images lancent l’imagination et entraînent des réflexions sur l’époque. S’il y a photo, il y a prise de vue, et donc une personne derrière la caméra qui immortalise le moment. Parler de l’une revient à parler de l’autre. On plante alors un décor, se représente la personne qui prend la photo, imagine vers où les regards et les pensées se portent. Les photos se parlent aussi les unes aux autres. L’auteur dégage les similitudes et différences entre chacune d’entre elles, l’évolution subie par le sujet et les choses qui l’entourent.

Le lecteur fait connaissance avec le narrateur alors qu’il n’est qu’un bébé joufflu posant pour la traditionnelle photo de naissance à l’attention des albums familiaux. Le bébé devient vite une fillette de quatre ans, de neuf ans, puis une adolescente, une jeune fille, une jeune mère, une femme mûre et enfin une grand-mère fière de sa petite-fille. On traverse le temps en tournant les pages de l’album personnel de l’auteur/narrateur, visionnant ses portraits à différents âges. Les modes vestimentaires changent, du port des socquettes aux cols roulés, des permanentes frisottées aux bandeaux dans les cheveux raides; les attitudes évoluent, de l’innocent bébé à l’adolescente mal dans sa peau, de la jeune fille provocatrice à la femme accomplie et rangée ; les objets se modernisent à l’instar des coutumes et usages. On voit ainsi le narrateur – tout d’abord absent du récit – apparaître « C’est une photo sépia ovale, collée à l’intérieur d’un livret bordé d’un liseré doré, protégée par une feuille gaufrée, transparente (..) Un gros bébé, à la lippe boudeuse, des cheveux bruns formant un rouleau sur le dessus de la tête, est assis à moitié nu sur un coussin au centre d’une table sculptée », grandir « la photo en noir et blanc d’une petite fille en maillot de bain foncé, sur une plage de galets », mûrir « elle est la fille du milieu, aux cheveux coiffés en bandeaux à l’imitation de George Sand, aux épaules larges et dénudées, la plus femme » devenir enfin ce personnage, toujours à distance mais omniprésent dans tout le roman, celui qui permet de faire résonner le temps et les années.

Les inscriptions notées au dos des photos permettent de les replacer dans le temps et l’espace, il s’agit de souvenirs de famille, de vacances en Normandie, en Espagne, de classes scolaires et universitaires, de fêtes ou de dimanches à la campagne.
Ils situent le personnage dans son milieu d’origine, montre son parcours éducatif, professionnel, émotif, son ascension vers une autre classe sociale.

La photo, en qualité de support, change aussi au cours du temps, format sépia tout d’abord, puis noir et blanc et couleur enfin. Vidéos et films amateurs super-huit font aussi leur apparition dans les années soixante-dix. Le photographe professionnel du début qui dans son studio rend éternel le nouveau-né passe la main aux proches : parents, amis, mari puis enfants. Le tissu familial se recrée alors que pourtant seul l’auteur/narrateur est montré. Les photos racontent une histoire, personnelle mais celle aussi des décennies qu’elles prennent pour toile de fond. « Et c’est avec les perceptions et les sensations reçues par l’adolescente brune à lunettes de quatorze ans et demi que l’écriture ici peut retrouver quelque chose qui glissait dans les années cinquante, capter le reflet projeté sur l’écran de la mémoire individuelle par l’histoire collective ».

La description des photos est toujours très détaillée, mais elle se limite aux mots écrits dans le texte, sans représentation visuelle (pas de photos à proprement parlé qui illustrent la description). Dans un autre livre intitulé De l’usage de la photographie Ernaux réfléchit à l’importance du cliché photographique, témoin d’un moment fugace et révolu. Mais dans cet essai (quelque peu expérimental) et contrairement à la technique utilisée dans Les Années, elle part d’images visuelles. Ces images, insérées dans le texte, ont pour objectif de représenter le tableau intime d’une rencontre entre deux amants, image de vêtements épars enchevêtrés et abandonnés au gré du hasard, traces désuètes et silencieuses qui seules survivent à l’acte sexuel. Ils re-écrivent une histoire, celle d’un couple, et de façon plus large celle de leur vie.

Moment arrêté dans le temps, muet et parlant tout à la fois, la photographie engendre enfin un sentiment d’étrangeté et de mystère « C’est toi», obligée de regarder comme elle-même cette autre de chair potelée ayant vécu dans un temps disparu une existence mystérieuse ». Elle couche à plat les événements et lutte contre la déperdition de la mémoire en matérialisant ce qui a disparu, donnant corps à l’absence, pour mieux graver dans le temps. Ernaux évoque ainsi la disparition de sa sœur aînée, morte trois ans avant sa naissance à l’âge de six ans. Seul un prénom subsiste, Ginette, griffonné au dos d’une photo vieillie, et sur laquelle on distingue une petite fille souriant à la caméra.

Modiano utilise de façon assez similaire la photographie, elle devient dans Rue des Boutiques Obscuresle moteur de l’action, la piste qui permet de retrouver l’identité perdue. Comme pour Ernaux, Modiano décrit mais n’illustre pas son récit par des représentations visuelles ; c’est dans l’imagination du lecteur et là seulement que l’image apparaît.

Le repas de fête est à la fois le lieu de l’intime et du collectif, retrouvaille en famille, entre amis, autour d’une table, d’un verre et de petits plats. Il incarne donc le moment privilégié où s’établit le lien entre les différents participants, où on ressent son appartenance à une communauté et où enfin s’affirme le statut social. Dans le brouhaha des conversations naît un sentiment de convivialité, de communion mais aussi parfois d’affrontement, de lutte (lieu pouvant aussi bien incarner la paix que la guerre).

Le rite du repas pris ensemble est commun à tous, se retrouve partout, à toute époque et permet de réaffirmer l’identité du groupe, de la famille et donc de l’individu. Dans Les années, A.E. s’interroge sur le sens de la famille et de cette tradition, douce et amère, qui rassure et lasse, et à laquelle tout le monde se soumet « On se demandait ce qui nous liait, ni le sang ni les gènes, seulement le présent de milliers de jours ensemble, des paroles et des gestes, des nourritures, des trajets en voiture, des quantités d’expériences communes sans trace consciente ».

Chaque décennie est ainsi campée à travers la description d’un repas de fête (parfois deux), qu’il s’agisse du déjeuner du dimanche ou du dîner de fête (voir corpus choisi plus bas). Ce repas joue avant tout un rôle de révélateur, il souligne les différences et les similitudes entre les générations (celles des grands-parents par rapport à celle des parents et puis de leurs enfants), les sexes (hommes et femmes) et les milieux sociaux (origine populaire, classe moyenne, bourgeoisie).
Les souvenirs remontent à la surface, livrent quelques morceaux du passé, et refont l’histoire. Les images bruyantes des plats qui se succèdent, des personnes qui s’interpellent, d’anecdotes qui fusent, présentent un aspect similaire – comme une sorte de superpositions de clichés rattachant l’individu à son époque. Néanmoins, elles n’en montrent pas moins un caractère très spécifique selon le groupe ou la décennie considérée.

Le repas, ponctué par le cérémoniel défilé des plats, rapproche ou éloigne selon les humeurs, les moments et les thèmes abordés. Les générations se croisent et se distinguent par leur vécu, leur éducation, leur langage, leurs goûts et leurs valeurs. Les enfants ne parlent plus comme leurs parents qui souvent peinent à comprendre ce « langage rebutant d’initiés ». La présence des femmes semble prendre plus d’importance que celle des hommes et les milieux sociaux s’imposent dans leurs signes distinctifs.
A ce propos Annie Ernaux brosse un tableau peu flatteur de son milieu d’origine, milieu populaire caractérisé essentiellement par le manque de finesse, d’hygiène et de bonnes manières. Les voix sont portantes, les comportements vulgaires, et les anecdotes souvent salaces « manger en faisant du bruit et en laissant voir la métamorphose des aliments dans la bouche ouverte, s’essuyer les lèvres avec un morceau de pain, saucer l’assiette si soigneusement qu’elle pourrait être rangée sans lavage, taper la cuiller dans le fond du bol, s’étirer à la fin du dîner ». C’est autour de la table notamment que s’affirme le clivage entre les mondes et les affinités (cette notion de transfuge dont l’auteur use pour expliquer son changement de situation sociale) « Malgré soi, on remarquait les façons de saucer l’assiette, secouer la tasse pour faire fondre le sucre, de dire avec respect « quelqu’un de haut placé » et l’on apercevait d’un seul coup le milieu familial de l’extérieur, comme un monde clos qui n’était plus le nôtre ». Tranchante, ironique et sans complaisance Ernaux parcourt le chemin de ses origines campagnardes et semble se complaire parfois dans la description de la médiocrité ambiante. La blessure de l’enfance, celle de ses origines mal acceptées, semble se ré-ouvrir à chaque réunion de famille.
On pense ici aux truculentes descriptions de repas paysans dans la littérature (repas de fête, de noces), notamment à Flaubert (Madame Bovary Bouvard et Pécuchet) et Maupassant (dans ses contes et nouvelles). Tous les deux excellent à montrer l’importance de ce rite à la campagne et non sans ironie dissèquent le plaisir jovial de la fête, la nourriture et le vin en abondance, les longues heures passées à table et le chapelet de plaisanteries douteuses qui accompagnent systématiquement l’atmosphère de fête.

Les sujets tabous, tels que la guerre ou la sexualité, ne sont abordés que lorsque l’alcool commence à faire effet, pour le plus plaisir des enfants et des adolescents, avides de grappiller quelques secrets ou révélations. « Nous le petit monde, rassis pour le dessert, on restait à écouter les histoires lestes que, dans le relâchement des fins de repas, l’assemblée, oubliant les jeunes oreilles, ne retenait plus ».
La guerre est tout d’abord très présente dans les discussions d’après quarante-cinq, évoquant la pauvreté, les manques. Elle est soumise cependant au filtre de la conscience et la mémoire se fait sélective quand elle touche aux cicatrices du passé «Mais ils ne parlaient que de ce qu’ils avaient vu, qui pouvait se revivre en mangeant et buvant. Ils n’avaient pas assez de talent ou de conviction pour parler de ce qu’ils n’avaient pas vu. Donc, ni des enfants juifs montant dans des trains pour Auschwitz, ni des morts de faim ramassés au matin dans le ghetto de Varsovie, ni des 100 000 degrés à Hiroshima ». Puis le thème s’estompe avec le temps et est remplacé par les souvenirs plus immédiats, moins perturbants. L’évolution et la marque du temps qui passe sont perçus dans le choix des sujets discutés. Ainsi les premières conversations se réduisent aux récits qui touchent à la famille, au village, aux alentours. Plus les décennies avancent, plus les sujets se mondialisent en quelque sorte et le monde extérieur fait son apparition. Il ne s’agit plus alors seulement des proches, de l’entourage et du quotidien mais du monde politique, géographique et social.
Quant à la sexualité elle n’est évoquée que par allusion par des voix masculines le plus souvent, l’alcool déliant les langues et libérant momentanément des contraintes de la morale sexuelle, très stricte dans les années d’après guerre (repas vu comme lieu de la transgression).

Si les paysages évoqués changent et prennent une plus grande envergure au cours du temps, les plats et occupations qui président aux repas de fête évoluent également d’une décennie à l’autre. Ainsi on apprête un lapin dans les années quarante ou cinquante, on sert ensuite dans les années soixante-dix une fondue bourguignonne – recette découpée dans un magazine de mode. Et si la goutte (eau de vie) est ce qui clôt généralement les dîners campagnards, on termine chez les bourgeois par un whisky et un bridge. L’ironie d’Ernaux n’épargne là non plus pas la classe moyenne dans laquelle elle s’est mariée « les conversations petite bourgeoises s’engageaient sur le travail, les vacances et les voitures ».

Enfin le motif du repas de fête opère dans le texte comme une sorte de lien. Sa fonction première est de réunir les êtres « Une fois de plus, dans les corps rapprochées, le passage des toasts et du foie gras, la mastication et les plaisanterie, l’évitement de la gravité, se construisait la réalité immatérielle des repas de fête » mais il permet aussi d’ancrer le personnage/narrateur du roman dans le récit, en lui donnant présence et consistance. Il met ainsi en perspective l’histoire intime sur fond d’histoire collective et entraîne une identification du lecteur, qui ne peut s’empêcher de rapprocher ses propres souvenirs à ceux qu’Ernaux évoque. (Développe un sentiment de nostalgie et d’empathie).

Corpus de textes étudiés

Années 1940
• « Les jours de fête après la guerre…. » (p. 22) à « l’espérance de la vivre un jour » (p. 25)
• « Dans la polyphonie bruyante des repas de fête » (p. 28) à « « le grain de blé il y a 137) la figure de dieu » (p. 33)

Années 1950
• « A la moitié des années cinquante, dans les repas de famille… » (p. 59) à « on savait que la veille avait été (…) un jour de fête » (p. 62)

Années 1960
• « Dans les déjeuners du dimanche, au milieu des années soixante… » (p. 84) à « avant d’écouter des refrains que personne ne se souciait plus de reprendre aujourd’hui » (p. 86)
• « Dans les déjeuners auxquels avec une anxiété et une fierté de jeunes ménages on invitait la belle-famille… » (p. 95) à « on s’étonnait de se trouver ici, d’avoir eu ce qu’on avait désiré, un homme, un enfant, un appartement » (p. 97)

Années 1970
• « Les soirs d’été, au début des années soixante-dix, dans l’odeur de la terre sèche et du thym… » (p. 114) à « loin des « beaufs » entassés dans des campings à Merlin Plage » (p. 116)

Années 1980
• « Et nous, à l’orée de la décennie quatre-vingt…. » (p. 136) à « on savait que le repas de famille était un endroit où la folie pouvait sévir et on renverserait la table en hurlant » (p. 137)
• « Dans les déjeuners de fête, les références au passé se raréfiaient » (p. 151) à « l’étendue possible de sa propre inhumanité » (p. 152)

Années 1990
• « Au milieu des années quatre-vingt dix, à la table où on avait réussi à réunir dimanche midi les enfants trentenaires » à « des quantités d’expériences communes sans trace consciente » (p. 191)

Années 2000
• Au milieu de cette première décennie du XXIe siècle, qu’on n’appelait jamais année zéro » (p. 228) à « les étapes du rite dont nous étions maintenant le plus ancien pilier » (p. 232)