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mémoire

*

Memory of buried moments
the past, suddenly, smiles at me,
fleeting, in images and colors.


She held the stream of happiness
between her two white teeth,
a rosemary-scented voice,
the scent of the south, of the heart.
Her own land’s accent
sang Provence’s sun,
the lavender fields of France –
nothing Austrian there.
Hand-rolled cigarette
between thumb and index finger
she deftly put a delicate lighter 
back in its box.
Coffee on the table,
the conversation rambling on,
we imagined our tomorrow
of joy, leaning on our dreams.
For books had taught us,
had shown us the path to follow,
the possible, the intoxicating one
aching with future,
towards Bachmann, Celan, Aragon,
as our young minds caught fire.
So it will be, and ever thus,
Life in all its variations!
Here or there, at her place or mine,
a minty Mojito, green and fresh,
to keep us alert,
a pistou, maybe, or who knows what.


« Sagesse » – wisdom- rhymed with her name,
and yet she left in madness,
horribly alone and without friends.
 
*


Translation by Tilde Sankovitch
Thank you….
« Maman, viens voir ! ». L’herbe autour des plaques à demi enterrées avait poussé. De ses pieds l’enfant écarte les quelques brins qui empêchent encore de déchiffrer les mots gravés dans la pierre. Une date, comme un écho : 1919. C’est vieux et cela explique la difficulté à lire. Depuis une heure que nous sommes là, les deux enfants semblent ignorer la chaleur accablante de l’après-midi d’été ; ils sautent d’une tombe à l’autre, nettoient et rétablissent enfin la justice. Les fleurs des bas cotés sont mises à contribution comme celles des tombes plus récentes et encore visitées. Tout le monde aura son compte et la beauté sera partagée, sans aucune différence. Les pâquerettes se mêlent aux bouquets éternels, racornis par les intempéries. De petits cailloux agrémentent le tout et fiers de leur nouvelle tâche, ils observent et commentent. Sans doute devrais-je demander le silence, par respect et tradition, mais je n’imagine pas plus bel hymne à la vie que ces cris d’enfants tout à leur ravissement.  
Quelques drapeaux pâlis par le temps et plantés au coin des stèles honorent ceux qui ont combattu pour leur patrie. Qui aurait cru pouvoir retracer l’Histoire dans ce minuscule cimetière de campagne, perdu dans les montagnes ? Et pourtant ces contrées lointaines témoignent de grandes guerres : la Corée, le Japon, la France. On fait le tour du monde en se promenant d’une allée à l’autre. Les évènements les ont rattrapés, jusque dans ce paysage idyllique. Leurs destins de jeunes paysans semblaient définis d’avance : enfance, mariage, famille, travail au rythme des saisons. Et rien ne les préparait à affronter l’ennemi, le choc de nations en terres inconnues.
Il y a autant de drapeaux et de plaques commémoratives que de soldats partis défendre des causes étrangères. Soulagés, nous constatons vite que la plupart en sont revenus et se sont paisiblement éteints des années après, une vie plus tard, auprès des leurs.
Les rangées sont inégales. L’herbe, fraîchement tondue entre les allées, recouvre l’espace et absorbe le bruit de nos pas. Certaines dalles s’effondrent alors que d’autres résistent. On découvre des prénoms, ceux dont on aime la consonance; et les autres qui prêtent à sourire, trop ancrés dans une époque révolue. On se raconte des histoires et laisse aller l’imagination.  
Mais sur cette plaque brunie, dégagée des touffes qui l’étouffaient, quatre nouveaux chiffres sèment momentanément le trouble : 1922. « Il n’avait que trois ans ! ».  J’émerge soudain de mes pensées et regarde avec attention les quelques vestiges à mes pieds. L’image d’un garçonnet de trois ans,  encore balbutiant, passe sous mes yeux. Blond ou brun ? Mort d’une longue maladie ou d’une fièvre subite ? La voix s’élève de nouveau « Il y en a un autre, regarde ! ». Tout prêt, une tache brunâtre perce le tapis de verdure, la taille est la même, le nom identique et pourtant le prénom et les dates diffèrent. Inexorables, elles continuent à remonter le temps : 1922. Et sans attendre : 1923, lui n’avait qu’un an. D’un doigt l’enfant retrace les lettres légèrement effacées. Il faudra le couvrir d’encore plus de fleurs, de plus de décorations pour compenser le sentiment de malaise. L’enfant court cueillir un brin de chèvrefeuille, revient et aperçoit une troisième plaque: 1923 et 1925. Les dates semblent ne plus vouloir nous lâcher, dérouler sans fin leur terrible fatalité. Deux ans, puis lui aussi s’en est allé. Faiblesse ? Accident ?

Une fraction de seconde plus tard, une image s’impose à moi, celle d’une mère et de ses trois garçons qui tour à tour lui sont ravis. Six ans de maternité annihilée, d’amour investi dans trois âmes, à peine étreintes et bientôt envolées. Curieuse,  perplexe, je cherche le nom de cette héroïne grecque ensevelie dans ces montagnes. Elle se prénomme Chloé, un prénom doux, moderne qui lui non plus ne laisse rien présager du drame. Elle s’est mariée jeune, pleine d’espoirs, puis a connu la perte de trois de ses enfants en bas âge. Son sort est à peine marquant pour l’époque où chaque famille compte ses petits anges, où la médecine soigne tous les maux par des saignées et où l’hygiène est un concept encore inconnu. Trois cependant, trois et sans répit ? Je marche d’une plaque à l’autre, aide mes deux têtes blondes à masquer l’injustice par des fleurs des champs, des feuilles tressées, des cailloux savamment disposés et réponds surtout à l’angoisse que je lis sur leurs jeunes visages en imaginant tout haut ce que ces enfants étaient de leur vivant, ceux qu’ils aimaient, en leur donnant enfin tout le ciel et l’éternité pour terrain de jeux.
La mère meurt vingt ans plus tard, après le chagrin, l’acceptation, le renouveau et ses moments de joie – après de nouvelles maternités sans doute. Sa plaque est à peine plus grande que celle de ses fils. Son mari la sépare d’eux, et pourtant.

lls s’appelaient T. , W. and R. Nos chemins par hasard se sont croisés en cet après-midi endormi de soleil et notre imagination leur sert de mémoire.

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Souvenir de moments engloutis
le passé, là soudain me sourit,
fugace, en images et couleurs.
*
Elle avait le ruisseau du bonheur
entre ses deux dents blanches, enfin
une voix sentant le romarin
celui du sud et celui du cœur.
Un accent du pays, bien le sien
chantait le soleil de Provence
les champs de lavande en France
et n’avait certes rien d’autrichien.
Cigarette roulée à la main
entre le pouce et l’index, adroite
elle rangeait vive dans sa boîte
après usage un briquet tout fin.
Le café sur la table, posé
la conversation faisait bon train
on imaginait le lendemain
de joie, à nos rêves adossées.
Car les livres nous l’avaient appris
ils nous montraient la voie à suivre
les possibles et comme ivres
de futur presqu’endolories
vers Bachmann, Celan, ou Aragon
nos esprits si jeunes s’enflammaient.
Ce sera ainsi et à jamais,
La vie dans toutes ses variations !
Ici ou là, chez elle ou chez moi,
un Mojito de menthe verte
et fraîche pour rester alertes
un pistou ou bien je ne sais quoi.
*
Sagesse rimait avec son nom
et pourtant de folie elle partit,
affreusement seule et sans amis.

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Le Rapport de Brodeckse présente comme une fable à l’atmosphère kafkaïenne. Le lecteur est plongé dans un village d’outre-Rhin, de quelques quatre cent âmes, sans emplacement déterminé et sans nom. De mystérieux et terribles événements se sont passés dans le passé et Brodeck, narrateur et héro principal, raconte. On mène l’enquête au rythme de la lecture et apprend vite à discerner les personnages par leur rôle ou statut social. Il y a le maire, l’instituteur, l’aubergiste, le voisin, le curé, et une auberge nommée « das Schloss » où s’est déroulé l’Ereigniës, ce drame à l’origine du récit.Brodeck, plus instruit que ses concitoyens, occupe au village des fonctions proches de celles d’un garde champêtre, il écrit les rapports sur la nature, « la flore et la faune ». Au regard des autres, il est celui qui a le pouvoir des mots « tu sais écrire, tu sais les mots, et comment on les utilise, et comment aussi ils peuvent dire les choses ». Pour purger le mal de la conscience collective, l’absoudre en quelque sorte, on l’enjoint sous la menace de prendre la plume et de raconter: « Tu vas raconter l’histoire, tu seras le scribe » « Il faudra vraiment tout dire afin que celui qui lira le Rapport comprenne et pardonne ».

C’est à l’écriture que revient le rôle d’exorciste, elle seule peut mener vers le salut ou le pardon. Car la mémoire et la conscience sont les attributs qui différencient au mieux l’homme de l’animal, l’individu des porcs d’Orschwir, le maire du village, ces « fauves sans cœur et sans esprit », pour lesquels seul le ventre compte, et qui « ne songent qu’à une chose, tout le temps, c’est de pouvoir le remplir ».

Brodeck rédige son rapport, ou plus précisément ses deux rapports ; celui que tout le monde veut lire, pour ensuite mieux détruire, ainsi qu’un autre en parallèle qui fera l’objet de ce roman et qui dira la honte, la vérité cachée.

Un jour « toute en douceur et teintes blondes » car Brodeck se souvient de la date, le 13 mai, un étranger arrive au village. Son costume est étrange, son allure bouffonne, et il est flanqué d’un cheval qu’il appelle Monsieur Socrate ainsi que d’un âne, Mademoiselle Julie.
Depuis que la guerre a pris fin, un an auparavant (entendons la seconde guerre mondiale), c’est le premier visiteur à venir au village. Personne ne sait d’où il vient, qui il est et pourquoi soudain il est là. Personnage énigmatique on l’appelle vite l’Anderer (l’autre) ou on le surnomme dans le dialecte local tantôt «Vollaugä » (yeux pleins), « De Murmelnër » (Le murmurant), « Mondlich » (lunaire), « Gekamdörhin » (celui qui est venu de là-bas), ou bien encore « de Gewisshor » (le savant). Personne ne l’aime, tout le monde le craint sauf Brodeck qui d’emblée se retrouve en lui « Parfois même, je dois l’avouer, j’avais l’impression que lui, c’était un peu moi. ».
Erudit, poli, toujours gentil, l’Anderer écoute et sourit plus qu’il ne parle. Il rappelle le Saint ou le prophète, et son destin semble prédéterminé « Parfois en le regardant, j’avais songé à quelque figure de saint. C’est très curieux la sainteté. Lorsqu’on la rencontre, on la prend souvent pour autre chose, pour tout autre chose, de l’indifférence, de la moquerie, de la conspiration, de la froideur ou de l’insolence, du mépris peut-être. On se trompe, et alors on s’emporte. On commet le pire. C’est sans doute pour cela que les saints finissent toujours en martyrs ». Ou peut-être s’agit-il d’un messie, venu pour racheter le monde en perdition, « un dernier envoyé de Dieu avant qu’il ne ferme boutique et ne jette les clés » comme le souligne amèrement le curé.

L’homme d’église, Peiper, a perdu la foi à force d’avoir entendu tout ce « chargement putride » de confessions. Il boit pour oublier, pour ne plus penser. Tous d’ailleurs au village ont recours à l’alcool pour faire taire leur peur ou leur conscience.

L’Anderer arrive dans ce village coupé du monde, mort à toute croyance, et révèle à chacun ce qui se cache en lui. Il écoute, récolte les confessions, celle de Brodeck notamment, fait des croquis, esquisse les portraits de tous les habitants et finalement organise une réception où il montre ses œuvres. Miroirs de l’âme, soudain mise a nue, ces portraits, où chaque citoyen se reconnaît dans sa vraie nature, signeront son arrêt de mort et le village entier ourdira alors une macabre mise à mort.

Le style du roman est riche en descriptions et la structure est captivante, faite de permanents retours en arrière, d’histoires dans l’histoire. Il y a le temps de la narration, soit celui d’après l’écriture du rapport, mais aussi les coulées dans la mémoire qui font revivre à Brodeck et découvrir au lecteur le fameux Ereigniës (scène de mise à mort), l’arrivée de l’étranger, la vie au village, la guerre, ses études à la capitale, sa jeune enfance, ses amours avec Emilia, les camps et d’autres secrets bien gardés au fond de l’inconscient collectif.

En remontant le temps, des lambeaux de souvenirs, lui reviennent. Ceux de sa petite enfance lorsqu’orphelin, âgé seulement de quatre ou cinq ans, la vieille Fédorine, déjà « tavelée comme une nèfle oubliée trois saisons dans le cellier », le recueille sur son chemin. Ensemble, ils traversent des montagnes, des pays et des langues, sur une charrette de fortune avant d’arriver au village qui leur donne une cabane. Ceux ensuite du jeune homme parti étudier à la ville grâce aux cotisations des villageois. On assiste à la montée de la violence et de l’antisémitisme et à la fuite de Brodeck vers le village un matin en compagnie d’Emilia, la jeune fille rencontrée à la ville, qu’il prend pour femme. La haine déborde la ville et rattrape le village bientôt sommé de désigner ses traites. Dénoncé comme étranger « Fremdër », sacrifié pour sauver les autres, Brodeck est déporté dans un camp de concentration.

Six jours de voyage marquent sa lente descente en enfer. Six jours traumatiques ou les plus faibles meurent, ou le choix aussi s’impose entre les futurs morts et futurs survivants, car par delà les aptitudes physiques de survie il y aura celles de la conscience et de l’acceptation ou non de l’humiliation. Dans le camp, les nazis appliquent minutieusement leur politique d’humiliation et de deshumanisation en réduisant chaque homme à un animal. Qui veut survivre doit oublier qu’il est un homme, et être prêt à se plier à tous les déshonneurs.
Brodeck n’a qu’une seule pensée, celle de survivre, pour rentrer et retrouver sa femme à laquelle il a fait la promesse de revenir. Il accepte donc tout, de n’être rien, de ne plus avoir ni langage ni dignité. Il devient tout d’abord le « scheizeman » (l’homme merde), chargé de vider à mains nues les latrines du camp, puis le « chien Brodeck » qui rampe, marche à quatre pattes, aboie, lape, se laisse mener en laisse, et dort dans une niche.

L’évocation des camps et l’idée de l’individu ravalé à une masse informe « des ombres pareilles les unes aux autres » ne sont pas sans rappeler le témoignage de Primo Levi sur l’holocauste et notamment Se questo è un uomo (Si c’est un homme), l’œuvre également d’un autre auteur déporté dans les camps, Jorge Semprun. Semprun décrit dans l’expérience concentrationnaire l’au-delà ou plus exactement la traversée de la mort (je renvoie à un autre billet sur cet auteur dans ce blog, Jorge Semprun « Adieu vive clarté… »).
A ce propos enfin, il est intéressant de noter que Philippe Claudel vient d’être élu il y a peu par l’Académie Goncourt au couvert de Semprun, mort le 7 juin 2011. Le choix n’est pas neutre.

« Depuis le camp, je sais qu’il y a davantage de loups que d’agneaux » dit Brodeck. L’expérience des autres, certes, de lui-même aussi, pris dans l’engrenage de la peur et du besoin. Car la question morale dans le roman est toujours présente et personne n’y échappe. Comment réagit-on dans une situation extrême, acculé à ses limites, face au mal ? Et le pardon est-il possible ?

Plusieurs souvenirs harcèlent Brodeck. Certains traduisent bien l’ambigüité du mal, comme l’épisode du wagon et de l’eau dérobée à la jeune mère et son nourrisson, celui aussi de cette jeune aryenne qui berçant avec amour son enfant dans ses bras regarde chaque matin au camp avec jouissance la pendaison de la victime du jour. L’amour et l’innocence se mêlent à la haine et la perversité et si les loups torturent Emilia, sa femme, la rendent folle à jamais ; c’est néanmoins la beauté qui au final l’emporte dans le regard de Poupchette, l’enfant « née de l’horreur».

Brodeck finit par quitter le village, avec sa femme, sa fille et la fidèle Fédorine. Le lecteur, lui, quitte le roman avec l’impression d’avoir traversé une œuvre grave, terriblement humaine, et toujours profondément actuelle.

Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature 2006, publie en 2008 Le musée de l’Innocence.Le roman qui se déroule à Istanbul entre 1975 et 1984 conte l’amour fou entre Kemal, jeune homme riche et cultivé de l’aristocratie stambouliote, et sa cousine éloignée, Füsun. Après de tragiques événements le héros se lance à la recherche du passé et consacre le reste de sa vie à ériger un musée à la mémoire de son amante. Il collectionne alors avec frénésie objets et reliques en relation avec son histoire d’amour.

Dans cette fable Pamuk se penche sur les paradoxes de la société turque, les contradictions entre le monde moderne et traditionnel, notamment en ce qui concerne l’amour et la liberté sexuelle. La ville d’Istanbul devient un personnage à part entière, entraînant le lecteur dans les méandres de l’âme humaine.

Nous explorerons dans ce cours les thèmes de l’obsession passionnelle, de la possession, du désir, ainsi que de la force du souvenir et du temps. Pamuk s’inscrit ici dans la lignée d’autres auteurs tels que Proust et son idée de temps retrouvé – analogies que nous ne manquerons pas d’étudier dans notre analyse de l’œuvre.

Alliance Française de Chicago – Cours de littérature session Hiver 2011-2012

Ecrivain, homme politique, militant, déporté, survivant, polyglotte, traducteur, philosophe, poète, scénariste, etc. les étiquettes sur Semprun sont nombreuses. Le choix est difficile, car dans chaque domaine il se distingue. A l’intellectuel brillant fait face un homme d’action et de courage qui adhère au parti communiste, survit aux camps de concentration, combat Franco, et prend position en tant que ministre de la culture en 1988, dans le gouvernement socialiste de Filipe Gonzalez.
Madrilène de naissance, il adopte très vite le français comme langue d’usage et de plume, parle en plus de l’espagnol et du français, couramment l’allemand et aussi l’italien. A la fin des années 30 il est étudiant en philosophie à Paris ; il est arrêté et déporté en 1943 en Allemagne dans le camp de Buchenwald.

La littérature et particulièrement la poésie lui permettent de survivre au Mal et de revenir de l’enfer. Dans L’écriture ou la vie (si fort, si beau) il relate cette douloureuse traversée des ténèbres « sensation soudaine, très forte, de ne pas avoir échappé à la mort, mais de l’avoir traversée. D’avoir été, plutôt, traversée par elle. De l’avoir vécue, en quelque sorte. D’en être revenu comme on revient d’un voyage qui vous a transformé : transfiguré, peut-être ». Son écriture devient le lieu de mémoire, le moyen à la fois d’échapper à son passé comme de s’y replonger et de s’y perdre. Le grand voyage refait ainsi le chemin fatidique qui le conduit de l’arrestation à l’arrivée au camp, décrit son expérience concentrationnaire, celle des hommes, aculés dans leurs dernières limites.

Auteur prolixe de romans, d’essais et de scénarios de films (ex. L’Aveu de Costa-Gavras en 1970 avec Yves Montand dans le rôle principal), il publie l’année dernière son dernier roman intitulé Une tombe au creux des nuages qui regroupe des réflexions sur la mémoire, la judéité et la politique – pensées recueillies à partir de conférences données en Allemagne de 1986 à 2005. Le titre est un écho au célèbre poème de Paul Celan Todesfuge (Fugue de mort) « Dann steigt ihr als Rauch in die Luft / dann habt ihr ein Grab in den Wolken da liegt man nicht eng – Alors vous montez en fumée dans les airs /alors vous avez une tombe au creux des nuages on n’y est pas couché à l’étroit » et fait bien évidemment allusion à l’extermination massive des juifs, à leurs incinérations. On suit ces nuages de fumée « sur les monts de Thuringe, au loin. Le paysage en somme, éternel, qu’avaient dû contempler Goethe et Eckermann lors de leurs promenades sur l’Ettersberg. (L’écriture ou la vie)

Très cultivé, Semprun illumine son œuvre de références et citations aux philosophes, poètes et écrivains de tout bord. Ils conversent avec intelligence et humanité avec son lecteur, s’interroge, nous pose des questions et nous permet d’appréhender le monde à travers d’autres regards. C’est ainsi grâce àSemprun que j’ai véritablement découvert René Char, si cher à l’écrivain, et qu’il citait fréquemment. Sous sa plume et venant éclairer la noirceur de ses textes, on trouve des éclats de lumière tels que « J’ai pesé de tout mon désir / Sur ta beauté matinale » ou bien encore « Beauté, je me porte à ta rencontre dans la solitude du froid. / Ta lampe est rose, le vent brille. Le seuil du soir se creuse » (René Char).

Un monde volontairement peuplé de citations pour mieux en comprendre sa complexité, on passe du français à l’allemand (langue qu’il continue à aimer, malgré tout), à l’espagnol, à l’italien. Car au fond et comme il le disait lui-même avec les vers de Cesar Vallejo « Me gusta la vida enormemente».

Un grand homme, une grande œuvre.

Il était poète, romancier, traducteur. Il se voulait plus accessible que Montale. Pavese le fut.
Ses poèmes sont limpides, dans une langue simple et belle ; le rythme toujours monotone épouse la mélancolie des recueils, qu’il s’agisse de Lavorare Stanca (Travailler fatigue) ou de Verrà la morte e avrà i tuoi occhi (La mort viendra et elle aura tes yeux).
Lavorare ou Vivere stanca?…

Ces derniers vers posthumes font sa célébrité, alors que Calvino disait de son œuvre « una vocce isolata della poesia contemporanea ».

«Verrà la morte e avrà i tuoi occhi
questa morte che ci accompagna
dal mattino alla sera, insonne,
sorda, come un vecchio rimorso
o un vizio assurdo. I tuoi occhi
saranno una vana parola,
un grido taciuto, un silenzio.
Cosí li vedi ogni mattina
quando su te sola ti pieghi
nello specchio. O cara speranza,
quel giorno sapremo anche noi
che sei la vita e sei il nulla.

Per tutti la morte ha uno sguardo.
Verrà la morte e avrà i tuoi occhi.
Sarà come smettere un vizio,
come vedere nello specchio
riemergere un viso morto,
come ascoltare un labbro chiuso.
Scenderemo nel gorgo muti».
22 marzo 1950

«La mort viendra et elle aura tes yeux –
cette mort qui est notre compagne
du matin jusqu’au soir, sans sommeil,
sourde, comme un vieux remords
ou un vice absurde. Tes yeux
seront une vaine parole,
un cri réprimé, un silence.
Ainsi les vois-tu le matin
quand sur toi seule tu te penches
au miroir. O chère espérance,
ce jour-là nous saurons nous aussi
que tu es la vie et que tu es le néant.

La mort a pour tous un regard.
La mort viendra et elle aura tes yeux.
Ce sera comme cesser un vice,
comme voir resurgir
au miroir un visage défunt,
comme écouter des lèvres closes.
Nous descendrons dans le gouffre muets».

Cesare Pavese (1908-1950)

On célèbre l’anniversaire de sa naissance, chaque année, plus ou moins selon les personnalités et les moments de la vie ; cependant il en est un autre qu’on ne fête pas, bien qu’aussi tangible que l’autre, celui de sa mort.
Et pourtant tous les ans, nous passons ce jour, sans savoir que c’est aux autres que nous laissons ensuite le devoir de le célébrer, en pensées ou en actes. L’idée est évidente et pourtant elle me fascine. On peut raisonner en saisons : printemps, été, automne ou hiver ; je préfère la précision, le mois et le jour.

En ce sens, pourquoi ne pas rendre hommage à tous ces départs, ceux de personnages ayant laissé une trace dans le présent et le futur, ceux qu’une œuvre d’art surtout a immortalisé. Je me propose de le faire en choisissant un passage bref (twitter oblige – mon nouveau gadget @LivrePerchee), une citation clef, rappelant le personnage de mon choix. La mort est prodigue, l’éventail est donc large.

Le 2 mai 1857 l’écrivain et poète français, Alfred de Musset, mourait. A son nom sont associés essentiellement deux œuvres On ne badine pas avec l’amour et Les confessions d’un enfant du siècle.

Ma citation sur twitter et ici sera concise «L’amour vit d’inanition et meurt de nourriture».

Je vous laisse digérer.

La mort tragique d’Antinoüs est précédée de signes avant-coureurs qu’Hadrien ne sait déchiffrer sur le moment. Ce n’est malheureusement que trop tard qu’il comprend la souffrance du jeune homme et ses futurs projets de suicide.

• Attitude insolite d’Antinoüs :
Antinoüs connaît des moments de solitude ou bien d’exaltation suivis de pleurs inexpliqués « Il allait et venait silencieusement dans la pièce » puis « Sa gaieté presque stridente ne se démentit pas un instant, à peine soutenue d’une coupe de vin grec (…) la sauvage gaîté persista. Mais, au matin, il m’arriva de toucher par hasard à un visage glacé de larmes. Je lui demandai avec impatience la raison de ces pleurs ; il répondit humblement en s’excusant sur la fatigue ».
Un autre jour, il fait à Hadrien l’étrange promesse de revenir lui faire signe et de le renseigner sur la mort s’il venait à disparaître le premier.

• Foudre qui tue l’homme et le faon sur le mont Cassius:
La révélation d’Antinoüs se fait sur le mont Cassius, lors d’une cérémonie de sacrifice et lorsque la foudre tue d’un seul coup l’homme et le faon que celui-ci s’apprêtait à sacrifier. Il réalise alors que la mort peut « devenir une dernière forme de service, un dernier don, et le seul qui restât». Sa terrible décision semble, comme nous l’avons vu auparavant, motivée par sa crainte de la vieillesse et sa peur devant la fin ou la décroissance du sentiment amoureux.

• Sacrifice du faucon d’Antinoüs selon les rites de la magicienne de Canope:
En hommage à Hadrien Antinoüs offre de sacrifier sa bête préférée, le faucon qu’il a élevé de sa propre main et auquel il est très attaché. L’oiseau est endormi puis noyé dans l’eau du Nil. Les années de la victime sont sensées s’ajouter à celle de la personne pour laquelle il est sacrifié et lui porter bonheur. Hadrien ne croit pas à ces sorcelleries, il accepte cependant la proposition du jeune homme par tendresse et respect pour celui-ci comprenant l’importance que ce geste revêt à ses yeux.
Le sacrifice de l’oiseau annonce directement celui d’Antinoüs.

Enfin, le jour de l’anniversaire de la mort d’Osiris « dieu des agonies », le vieux Chabrias, soudain alarmé par le comportement étrange du jeune homme et sa disparition soudaine, alerte Hadrien. Ils se mettent à sa recherche et découvrent vite les vestiges de rites annonciateurs du sacrifice humain. Descendus sur la berge du fleuve, ils l’aperçoivent alors « couché au fond, déjà enlisé par la boue du fleuve ».

La douleur d’Hadrien est immédiate et foudroyante.
Pouvoir, ambition, statut social, tout s’écroule soudain devant l’ampleur de la catastrophe et de la perte ne laissant plus qu’un homme vulnérable et profondément blessé « Tout croulait ; tout parut s’éteindre. Le Zeus Olympien, le Maître de Tout, le Sauveur du Monde s’effondrèrent, et il n’y eut plus qu’un homme à cheveux gris sanglotant sur le pont d’une barque ».