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Evoquer Balzac, c’est d’abord faire référence à l’ampleur de son œuvre. Entre 1820 et 1848 il rédige 95 romans et en prévoit 48 autres. Certains seront entamés mais laissés à l’état d’ébauche puisqu’il meurt d’épuisement en 1850, à l’âge de 51ans .
Douze volumes en La pléiade, les chiffres défilent et étourdissent.
Le projet balzacien repris sous le titre de La Comédie humaine (en hommage probablement à Dante) est grandiose, sa visée encyclopédique.

Balzac imagine trois grandes parties :
 les études de mœurs : de loin la partie la plus dense et classifiée en scènes diverses : scènes de la vie privée, de la vie de province, de la vie parisienne, de la vie politique, de la vie militaire et de la vie de campagne

 les études philosophiques (partie peu développée)

 les études analytiques (n’ayant que deux romans)

Architecte grandiose Balzac, à partir de 1834, a l’idée de faire reparaître ses personnages de roman en roman, tissant ainsi une chaîne et développant un sentiment d’unité dans son édifice romanesque. D’autres suivront le maître ; Zola notamment dans Les Rougon-Macquart.
Tout voir, tout montrer, tout décrire, tout dominer, tout expliquer – et recréer ainsi une société, celle de son temps ; c’est le but qu’il se donne dans La comédie humaine.

Quand on pense au génie artistique sous l’angle de la création monstrueuse et dévorante, l’image de Balzac s’impose. Son parcours est unique dans l’histoire des lettres et son ambition mégalomaniaque liée à sa fin tragique me rappelle personnellement cette histoire fantastique d’Alphonse Daudet intitulée La légende de l’homme à la cervelle d’or (extraite des Lettres de mon Moulin).

Selon la légende un garçon naît avec une tête démesurément grande. Enfant, il trébuche, se blesse mais en guise de sang ce sont quelques gouttes d’or qui perlent de son crâne. Sa famille réalise alors que son cerveau est en or et les parents les premiers réclament leur dû avant que le jeune homme ne parte et se lance dans le monde. Les autres bientôt le sollicitent puisqu’il est riche et n’a qu’à extraire de sa tête l’or massif qui s’y trouve. Après une vie dissolue, le jeune homme prend peur, freine ses folies, s’isole mais tombe hélas amoureux d’une coquette qui lui extorque ses dernières richesses. De santé précaire, elle meurt et il dépense tout ce qui lui reste pour l’enterrer pompeusement. Enfin, à moitié dément et «décervelé », il aperçoit une paire de jolies bottines dans la vitrine d’un magasin. Il veut les acheter pour son amante, dont il a déjà oublié la mort. Il entre dans le magasin et tombe bientôt ensanglanté et sans vie après avoir essayé de gratter les dernières parcelles d’or de son crâne.

Daudet termine son récit sur ces quelques lignes moralisatrices « Il y a de par le monde de pauvres gens qui sont condamnés à vivre avec leur cerveau, et payent en bel or fin, avec leur moelle et leur substance, les moindres choses de la vie. C’est pour eux une douleur de chaque jour ; et puis, quand ils sont las de souffrir… ».

La mort tragique d’Antinoüs est précédée de signes avant-coureurs qu’Hadrien ne sait déchiffrer sur le moment. Ce n’est malheureusement que trop tard qu’il comprend la souffrance du jeune homme et ses futurs projets de suicide.

• Attitude insolite d’Antinoüs :
Antinoüs connaît des moments de solitude ou bien d’exaltation suivis de pleurs inexpliqués « Il allait et venait silencieusement dans la pièce » puis « Sa gaieté presque stridente ne se démentit pas un instant, à peine soutenue d’une coupe de vin grec (…) la sauvage gaîté persista. Mais, au matin, il m’arriva de toucher par hasard à un visage glacé de larmes. Je lui demandai avec impatience la raison de ces pleurs ; il répondit humblement en s’excusant sur la fatigue ».
Un autre jour, il fait à Hadrien l’étrange promesse de revenir lui faire signe et de le renseigner sur la mort s’il venait à disparaître le premier.

• Foudre qui tue l’homme et le faon sur le mont Cassius:
La révélation d’Antinoüs se fait sur le mont Cassius, lors d’une cérémonie de sacrifice et lorsque la foudre tue d’un seul coup l’homme et le faon que celui-ci s’apprêtait à sacrifier. Il réalise alors que la mort peut « devenir une dernière forme de service, un dernier don, et le seul qui restât». Sa terrible décision semble, comme nous l’avons vu auparavant, motivée par sa crainte de la vieillesse et sa peur devant la fin ou la décroissance du sentiment amoureux.

• Sacrifice du faucon d’Antinoüs selon les rites de la magicienne de Canope:
En hommage à Hadrien Antinoüs offre de sacrifier sa bête préférée, le faucon qu’il a élevé de sa propre main et auquel il est très attaché. L’oiseau est endormi puis noyé dans l’eau du Nil. Les années de la victime sont sensées s’ajouter à celle de la personne pour laquelle il est sacrifié et lui porter bonheur. Hadrien ne croit pas à ces sorcelleries, il accepte cependant la proposition du jeune homme par tendresse et respect pour celui-ci comprenant l’importance que ce geste revêt à ses yeux.
Le sacrifice de l’oiseau annonce directement celui d’Antinoüs.

Enfin, le jour de l’anniversaire de la mort d’Osiris « dieu des agonies », le vieux Chabrias, soudain alarmé par le comportement étrange du jeune homme et sa disparition soudaine, alerte Hadrien. Ils se mettent à sa recherche et découvrent vite les vestiges de rites annonciateurs du sacrifice humain. Descendus sur la berge du fleuve, ils l’aperçoivent alors « couché au fond, déjà enlisé par la boue du fleuve ».

La douleur d’Hadrien est immédiate et foudroyante.
Pouvoir, ambition, statut social, tout s’écroule soudain devant l’ampleur de la catastrophe et de la perte ne laissant plus qu’un homme vulnérable et profondément blessé « Tout croulait ; tout parut s’éteindre. Le Zeus Olympien, le Maître de Tout, le Sauveur du Monde s’effondrèrent, et il n’y eut plus qu’un homme à cheveux gris sanglotant sur le pont d’une barque ».

« Chacun de nous a plus de vertus qu’on ne le croit, mais le succès seul les met en lumière ». Ces mots d’Hadrien illustrent bien les années glorieuses qui suivent son avènement – années d’apprentissage et de maturité jalonnées par de profondes réformes, sociales, politiques et économiques.
Elles touchent tous les niveaux de société :

• les esclaves
exemple de l’esclave gracié après sa tentative de meurtre sur l’empereur.
Magnanime Hadrien transforme le loup en agneau en le rendant « inoffensif à force de bonté»
« Ce coupable que la loi sauvagement appliquée eût fait exécuter sur-le-champ devint pour moi un serviteur utile »

• les femmes
« J’ai accordé à la femme une liberté accrue d’administrer sa fortune, de tester ou d’hériter. J’ai insisté pour qu’aucune fille ne fût mariée sans son consentement : Ce viol légal est aussi répugnant qu’un autre »

• les pauvres ou démunis
Il rééquilibre les fortunes, et amenuise les disparités entre riches et pauvres.

• les paysans/laboureurs
« J’ai mis fin au scandale des terres laissées en jachère par de grands propriétaires peu soucieux du bien public : tout champ non cultivé depuis cinq an appartient désormais au laboureur qui se charge d’en tirer parti »

• les soldats
« Je m’efforçais ainsi d’adoucir la sauvagerie de la vie des camps, de traiter ces hommes simples en hommes».

A la tête d’un empire immense, Hadrien se forge une personnalité en tant qu’homme et empereur « J’avais pour le moment assez à faire de devenir, ou d’être, le plus possible Hadrien ». Respectueux de son entourage, même s’il ne partage pas les mêmes goûts il s’impose des règles de conduite strictes, se tenant par exemple debout lors des audiences et non vautré sur des canapés « par réaction contre le sans-gêne de l’attitude assise ou couchée ».

Hadrien se perçoit avant tout comme un fonctionnaire de l’état et non comme un césar. Il veut s’entourer d’un personnel qui le seconde.
Ce point devient particulièrement important quand on pense à la grandeur de l’empire romain au temps d’Hadrien, couvrant les contrées du nord, du centre, mais aussi la côte d’Afrique ainsi qu’une partie de l’Asie.
On comprend aussi pourquoi la plus grande partie de son règne se trouve employée à parcourir l’empire « Sur vingt ans de pouvoir, j’en ai passé douze sans domicile fixe ».

Lors de ses voyages, il fait preuve de force physique et de curiosité (toujours prêt à tout essayer même les choses ou mets a priori les plus repoussants). En cela Hadrien épouse les traits fondamentaux du Voyageur alliant curiosité, aptitude à se mettre au second plan et ouverture d’esprit devant la nouveauté et la différence «Étranger partout, je ne me sentais particulièrement isolé nulle part ».
Hadrien est un homme d’action ce que souligne le style de l’auteur et l’emploi de verbes forts tels que « changer », « annuler », « interdire » « débarrasser » ou « développer ».

Hadrien utilise la devise de « Tellus Stabilita » qu’il qualifie de « propagande impériale » pour répandre l’idée de stabilité de son règne. C’est aussi le titre que choisit Yourcenar pour cette partie du roman. Expression dont la traduction la plus proche serait : La terre retrouve son équilibre. Elle fait bien sur référence à toutes les réformes entreprises par l’empereur pour pacifier son empire, lui redonner force et vigueur.

Fidèle au proverbe latin « si vis pacem, para bellum » (Si tu veux la paix, prépare la guerre), Hadrien n’est prêt à la guerre que pour mieux assurer la paix « J’acceptais la guerre comme un moyen vers la paix ». A la différence des empereurs qui l’ont précédé, il ne prône pas une politique d’extension mais tient plutôt à affermir l’empire dont il hérite.
Au moyen d’habiles négociations et d’une patiente diplomatie, il s’emploie à rapprocher les peuples ou races « qui vivaient porte à porte depuis des siècles (mais) n’avaient jamais eu la curiosité de se connaître, ni la décence de s’accepter ». Ainsi en va-t-il des Grecs et des Juifs « incompatibles éternels ».

Par ses tentatives de réformes et sa volonté de changement Hadrien se crée des ennemis, et seule parfois la chance lui permet de sortir indemne des pièges qui lui sont tendus « Il (Quietus) m’invita à une chasse en Mysie, en pleine forêt, et machina savamment un accident dans lequel, avec un peu moins de chance ou d’agilité physique, j’eusse à coup sûr laissé ma vie. Mieux valait paraître ne rien soupçonner, patienter, attendre ». Conscient du danger et soucieux de faire disparaître cet ennemi il confie la tâche à son tuteur Attianus. Celui-ci, montrant à la fois zèle et stratégie, se débarrasse d’un coup de quatre ennemis déclarés de l’empire et plonge momentanément Rome dans un climat de terreur qui n’est alors pas sans rappeler le règne des anciens empereurs et non celui « modéré, exemplaire » que recherche Hadrien.
Néanmoins, l’expérience et la sagacité du vieillard dont «« depuis trente ans, (le) premier souci avait été de protéger, puis de servir (Hadrien) ne l’avait pas trompé» et Rome s’incline bientôt devant ce mélange de fermeté et de bonté « Attianus avait vu juste : l’or vierge du respect : serait trop mou sans un certain alliage de crainte ».

« Fils unique, j’ai longtemps eu un frère ». C’est sur cette phrase laconique et ambiguë que s’ouvre le roman de Philippe Grimbert, Un secret. La première phrase, énigmatique, donne le ton du livre à venir. Il s’agit donc d’un narrateur qui dans son enfance s’imagine un double, compagnon de jeu meilleur et plus fort. L’histoire de la famille semble sans ombre jusqu’au jour où une révélation va éclairer le passé des parents, divulguer des secrets murés dans le silence familial, et par la même ceux d’une époque bouleversée par la guerre.
Le narrateur/auteur puisqu’il avoue porter le nom de Grimbert n’apparaît que sous la forme du « je ». Il se replonge dans ses souvenirs et dans cette « fable » de l’enfance où il s’imaginait un frère, invisible mais doué de toutes les qualités et aptitudes physiques qui lui faisaient à lui si cruellement défaut. Si le double est un héro aux forces décuplées, le narrateur est un enfant ultrasensible, solitaire, faible et mélancolique « Je pleurais sitôt ma lampe éteinte, j’ignorais à qui s’adressaient ces larmes qui traversaient mon oreiller et se perdaient dans la nuit ». On pense ici au jeune Marcel dans La Recherche, profondément émotif et sujet dans toute son enfance aux traumatismes du coucher. Tous deux partagent aussi une constitution physique frêle, presque maladive, ont quasiment le même âge quand s’ouvre le roman, soit une dizaine d’années et éprouvent un amour possessif et excessif pour leur mère.

C’est tout d’abord dans le nom que prend racine le secret de la famille, celui d’une judéité refoulée. Ainsi par la bouche du narrateur confronté aux questions de ses camarades et de son entourage, on apprend que deux lettres ont effacé du nom de famille les traces de l’origine juive de la famille transformant Grinberg en Grimbert « Grinberg sera lavé de ce « n » et de ce « g », ces deux lettres porteuses de mort ». Le baptême aussi est là pour radier une appartenance dangereuse, voire perçue comme honteuse « (mon baptême) un rempart entre la colère du ciel et moi. Si par malheur la foudre devait de nouveau se déchaîner, mon inscription sur les registres de la sacristie me protégerait ».
D’autres Juifs feront ainsi un choix similaire pour échapper à la répression et rester en vie alors que les déportations lors de la seconde guerre mondiale sévissent. L’auteur maintenant reconnu Irène Némirovsky persécutée par le gouvernement de Vichy se convertit avec sa famille au catholicisme – ce qui hélas ne l’empêchera pas d’être arrêtée et déportée le 13 juillet 1942 à Auschwitz où elle meurt un mois plus tard.

Les grands-parents paternels et maternels du narrateur sont tous des émigrés, du côté paternel Joseph et Caroline viennent de Roumanie et du côté maternel André et Martha de Lituanie. Les uns tiennent un commerce que reprendra ensuite le père du narrateur, Maxime, tandis que Martha, couturière, assure seule l’éducation de sa fille Tania et mère du narrateur. André, violoniste désabusé les quitte alors que Tania est encore enfant. La famille du narrateur se compose encore d’un oncle et d’une tante, frère et sœur de Maxime, et de Louise enfin, amie et confidente de toujours. Louise exerce la profession de kinésithérapeute/masseuse et joue volontiers le rôle d’infirmière aussi auprès du jeune narrateur avec lequel elle partage mélancolie et solitude.

Tous les deux beaux, forts et athlétiques, Maxime et Tania semblent faits pour s’entendre et s’aimer. Ainsi le narrateur s’imagine l’idylle de ses parents comme la suite logique d’une attirance réciproque. Tout le second chapitre du livre développe cette première histoire, celle que s’est créée l’enfant au cours du temps et qui sera ensuite balayée après les révélations faites par Louise lorsque le narrateur atteint l’âge de quinze ans. L’attirance des parents, certes immédiate et partagée, remonte en réalité au premier mariage de Maxime. Le jour de ses noces avec Hannah, Maxime est présenté à la belle-sœur de sa femme et en tombe de suite amoureux « Tania est la plus belle femme que Maxime ait jamais vue (…) sa poitrine se déchire (…) l’éclat de cette femme lui brise le cœur » imagine alors le narrateur dans cette seconde histoire réinventée des débuts. Tania, mariée à Robert, le frère de Hannah n’est aussi pas insensible à ce nouveau beau-frère qui « soutient son regard une seconde de trop » mais elle cherche néanmoins à l’éviter après son mariage, mal à l’aise devant le désir qui les pousse l’un vers l’autre. De son mariage Maxime a un fils : Simon, beau, fort et sportif comme lui et dont il est fier. Les années passent, Hannah réalise avec effroi l’attirance de son mari pour Tania « Elle connaît suffisamment son mari pour y lire un désir fou, une fascination qu’il ne songe même pas à dissimuler. Jamais il ne l’a regardée ainsi ». Puis la guerre arrive, stigmatisant de plus en plus les Juifs ; les rafles commencent à sévir et alors que Simon a huit ans la famille décide de se réfugier en zone libre. Maxime et Georges, mari de sa sœur Esther, partent en reconnaissance et arrivent sans encombre à Saint Gaultier, petit village situé en zone libre, où doit bientôt les rejoindre le reste de la famille. Une lettre de Maxime à Hannah lui contant l’arrivée de Tania (dont le mari est parti pour la guerre) la bouleverse et déclenche le drame à venir. Alors qu’Hannah, Simon, Louise et Esther s’apprêtent à franchir la ligne, la police les arrête et contrôle leur identité; Hannah en proie à une jalousie dépressive est prise de folie et montre ses vrais papiers, révélant son identité juive. « Hannah la timide, la mère parfaite, s’est transformée en héroïne tragique, la fragile jeune femme est soudain devenue une Médée, sacrifiant son enfant et sa propre vie sur l’autel de son amour blessé ». Simon et Hannah sont alors déportés et mourront dans les camps.

Note : Selon la légende, Médée, fille du roi de Colchique sur les bords de la mer Noire, joue un rôle crucial dans le cycle des Argonautes. Elle est le type même de la femme fatale, conduite au pire par sa passion pour Jason. Elle l’aide tout d’abord dans la conquête de la Toison d’or et n’hésite pas pour ce faire à tuer son jeune frère en le dépeçant et le faisant jeter à la mer pour que son père arrête sa course et lui rende les hommages dus au mort. En échange de son aide, Jason promet à Médée le mariage, mais après dix ans ensemble il la répudie pour se fiancer à Glauke, la fille de Créon. Folle de rage et de jalousie, Médée tue sa rivale en lui offrant une parure de mariage qui la brûle elle et son père, puis enfin et surtout elle tue par vengeance les deux fils qu’elle a eus avec Jason.
Le personnage de Médée a inspiré de nombreux auteurs ; on pense à Ovide, Sénèque, Euripide mais aussi bien plus tard Corneille, Franz Grillparzer ou encore Anouilh. Elle reste la figure emblématique de la femme abandonnée et de l’héroïne passionnée, être violent et entier, prête à toutes les fureurs meurtrières pour venger son amour bafoué.

La tragédie consumée, Tania et Maxime inéluctablement se retrouvent. Ils se marient puis donnent naissance au narrateur, portrait très éloigné de Simon et d’eux-mêmes puisque dès le début « C’est un enfant fragile qu’il faut arracher à la mort ».
Bouleversé par les révélations de Louise le narrateur refait le chemin de la rencontre de ses parents (chapitre trois et quatre) et comprend que ce double imaginaire de son enfance n’était autre que son frère, Simon, mort quelques années plus tôt et dont il avait un jour retrouvé la peluche au grenier – petit chien en peluche oublié dans le café d’où sa mère et lui seront emmenés. Simon, tel un fantôme, hante l’enfance du narrateur; il s’agit d’un corps à corps funeste dont seul le narrateur pourra sortir vivant (Il tue en quelque sorte le frère pour pouvoir exister). Une fois adulte, le narrateur apprendra le sort final de ces morts : Hannah et Simon gazés à Auschwitz juste après leur arrivée, Robert mort dans un stalag du typhus, les grands-parents tous décimés dans les camps. Dans son histoire personnelle forte et douloureuse le narrateur découvre sa vocation, la philosophie et la psychanalyse « Délivré du fardeau qui pesait sur mes épaules j’en avais fait une force, j’en ferais de même avec ceux qui viendraient à moi ». C’est lui qui bien plus tard libère son père de son secret lui révélant les détails sur la fin de sa première femme et de son fils. Celui-ci ne supportera cependant pas le poids de la culpabilité et la décrépitude de sa femme handicapée après une attaque cérébrale et se suicidera avec elle en se jetant du balcon du salon « pour un ultime plongeon ».

L’épilogue qui suit les cinq chapitres du livre éclaire les motifs et objectifs du narrateur qui l’ont poussé à la rédaction du roman. Alors que le narrateur visite avec sa fille adolescente le parc du château près de chez lui, il découvre un cimetière de chiens, animaux ayant appartenu au propriétaire du château, respectueusement et affectueusement enterrés dans le parc, immortalisés par une inscription et une date. Ironie et paradoxe suprêmes, ce même propriétaire, le comte de Chambrun, était aussi le mari de la fille de Laval, antisémite notoire et responsable de la déportation puis de la mort de milliers de Juifs. Le comte d’ailleurs n’était pas seulement le beau-fils de Laval mais aussi un avocat célèbre et son plus fervent défenseur.
C’est lors de cette visite que germe pour le narrateur/auteur l’idée du livre et la volonté de rendre à son frère ce que l’histoire lui a refusé « Devant ce cimetière, entretenu avec amour par la fille de celui qui avait offert à Simon un aller simple vers le bout du monde, l’idée de ce livre m’est venue (…) ce livre serait sa tombe ».

Animula Vagula Blandula constitue la première partie des Mémoires d’Hadrien et met en place la technique narrative du roman « Mon cher Marc », lettre testament de l’empereur Hadrien à Marc Aurèle, son fils adoptif alors âgé de dix-sept ans « je ne m’attends pas à ce que tes dix-sept ans y comprennent quelque chose ».
Le discours commence par le « je » du narrateur « je suis descendu ce matin chez mon médecin Hermogène » roman à la première personne introduisant le lecteur au plus près des pensées du personnage (sentiment de proximité voire d’intimité). Rappelons que le titre de cette partie se réfère au propre poème d’Hadrien Animula vagula blandula – mélange subtil donc entre réalité et imagination.

La plupart des grands thèmes développés ensuite dans le roman sont abordés ici : la maladie, ses servitudes et implications « méditation écrite d’un malade qui donne audience à ses souvenirs » , l’homme face à la sagesse et la mort « Ma marge d’hésitation ne s’étend plus sur des années mais sur des mois (…) je commence à apercevoir le profil de ma mort », l’amour « l’un des points de rencontre du secret du sacré », la chasse ou la guerre « j’ai peine à ne pas me laisser aller à d’interminables histoires de chasse ».

Profondeur et beauté du texte apparaissent de suite à la lecture dans le choix du vocabulaire et l’emploi du registre de langue soutenue « après m’être dépouillé de mon manteau », dans les expressions à valeur poétique « je commence à apercevoir le profil de ma mort » ou encore dans l’emploi des temps conjugués et maintenant inusités tels que le subjonctif imparfait « Ai-je jamais obtenu qu’un homme en fît autant ? (p. 14) ou le conditionnel passé deuxième forme « j’eusse opté» .

Hadrien a « soixante ans ». il est malade du cœur « hydropisie » (ou épanchement de liquide, œdème); il souffre de fatigue, de suffocation « mes jambes enflées ne me soutiennent plus (…) Je suffoque » et d’insomnie « De tous les bonheurs qui lentement m’abandonnent, le sommeil est l’un des plus précieux, des plus communs aussi ».
Hadrien réfléchit au symptôme de l’insomnie, ses raisons et conséquences, cette « obstination maniaque de notre intelligence à manufacturer des pensées, des suites de raisonnements, des syllogismes et des définitions bien à elle, son refus d’abdiquer en faveur de la divine stupidité des yeux clos ou de la sage folie des songes».

On pense ici à Homère dans l’odyssée « car le sommeil, ayant fermé leurs paupières, fait oublier à tous les hommes les biens et les maux”.
Le sommeil vu comme « frère de la mort » est une image commune dans la littérature, ayant ses racines dans la mythologie grecque. Thanatos personnifie la mort, il est le fils de la nuit. Son frère jumeau est Hypnos, le sommeil. Il possède le pouvoir absolu d’endormir aussi bien les hommes que les dieux. Hypnos est le père de Morphée, dieu des songes, qui apporte le rêve aux dormeurs.

Aparté ci-dessous sur le thème du sommeil et de la mort au travers de la poésie et de la peinture.

Morphine

Groß ist die Ähnlichkeit der beiden schönen
Jünglingsgestalten, ob der eine gleich
Viel blässer als der andre, auch viel strenger,
Fast möcht ich sagen viel vornehmer aussieht
Als jener andre, welcher mich vertraulich
In seine Arme schloß — Wie lieblich sanft
War dann sein Lächeln und sein Blick wie selig!
Dann mocht es wohl geschehn, daß seines Hauptes
Mohnblumenkranz auch meine Stirn berührte
Und seltsam duftend allen Schmerz verscheuchte
Aus meiner Seel — Doch solche Linderung,
Sie dauert kurze Zeit; genesen gänzlich
Kann ich nur dann, wenn seine Fackel senkt
Der andre Bruder, der so ernst und bleich. —
Gut ist der Schlaf, der Tod ist besser — freilich
Das beste wäre, nie geboren sein.

Heinrich Heine (1797-1856)

Sleep and his brother death
Just ere the darkness is withdrawn,
In seasons of cold of heat,
Close to the boundary line of Dawn
These mystical brothers meet.
They clasp their weird and shadowy hands,
As they listen each to each
But never a mortal understands
Their strange immortal speech

William Hamilton Hayne (1856–1929)

Sleep and his half brother death par John William Waterhouse, peintre britannique, 1849-1917 (collection privée)

La maladie et l’approche de la mort entraînent une réflexion de l’empereur sur sa vie, ses actes et ses conséquences « je compte sur cet examen des faits pour me définir, me juger peut-être, ou tout au moins pour me mieux connaître avant de mourir ». Pour ce faire Hadrien dit avoir recourt à trois moyens : « l’étude de soi » (et principe même de l’introspection qu’il poursuit dans sa lettre à Marc), « l’observation des hommes » et enfin « les livres » – chaque méthode n’étant pas sans risques et dangers.
Cependant, c’est avec lucidité et honnêteté qu’Hadrien refait le parcours des années passées et remet en cause sa condition d’homme de pouvoir et de demi-dieu. Comment ne pas d’ailleurs se sentir un homme tout simplement face à l’expérience de la finitude et de la maladie ? « Il est difficile de rester empereur en face d’un médecin, et difficile aussi de garder sa qualité d’homme ».

Homme d’action proche du peuple, Hadrien au cours de sa vie se distingue par son amour de la simplicité et de la frugalité, si loin de l’excès romain en usage « Manger un fruit, c’est faire entrer en soi un bel objet vivant, étranger, nourri et favorisé comme nous par la terre ; c’est consommer un sacrifice ou nous nous préférons aux choses ». Simple mais néanmoins toujours emprunt de sensualité il précise avoir été «sobre avec volupté ».

La dichotomie entre le corps et l’esprit est toujours présente dans le texte, face à la maladie (esprit pris au piège d’un corps) mais aussi face à l’amour « ce jeu mystérieux qui va de l’amour d’un corps à l’amour d’une personne », où « chaque parcelle d’un corps se charge pour nous d’autant de significations bouleversantes que les trais d’un visage (…), qu’un seul être (…) nous hante comme une musique et nous tourmente comme un problème ; qu’il passe de la périphérie de notre univers à son centre, nous devienne enfin plus indispensable que nous-mêmes, et l’étonnant prodige a lieu, où je vois bien davantage un envahissement de la chair par l’esprit qu’un simple jeu de la chair ». Envahissement ou envoûtement qu’Hadrien explorera dans sa relation à Antinoüs, passion pleinement révélée par la mort sacrificielle et prématurée de ce dernier en l’honneur d’Hadrien.

C’est par la voix même de l’empereur Hadrien que Yourcenar décide de commencer son roman Les mémoires d’Hadrien reprenant une de ses poésies «Animula vagula blandula ». Cette poésie servira également d’épitaphe à l’empereur.
« Animula vagula, blandula,
Hospes comesque corporis,
Quae nunc abibis in loca
Pallidula, rigida, nudula,
Nec, ut soles, dabis iocos »
P. Aelius Hadrianus, Imp.
Yourcenar nous livre sa traduction à la fin du roman du roman « Petite âme, âme tendre et flottante, compagne de mon corps, qui fut ton hôte, tu vas descendre dans ces lieux pâles, durs, et nus, où tu devras renoncer aux jeux d’autrefois.».

Marguerite Yourcenar est née Marguerite de Crayencour, le 8 juin 1903 à Bruxelles (Belgique). Sa mère meurt des suites d’une fièvre puerpérale et Marguerite est élevée par des nourrices et bonnes alors que son père voyage à travers le monde. L’anagramme Yourcenar deviendra son nom officiel lorsqu’elle prend la nationalité américaine en 1947.
A l’instar de son père, aristocrate cultivé et grand lecteur, Marguerite lit sans relâche et découvre très jeune des livres qui scandalisent l’entourage de la famille : Huysmans, Tolstoï, d’Annunzio, Romain Rolland etc. Elle étudie l’anglais, le latin, le grec et l’italien. Une grande complicité se noue à l’adolescence entre le père et la fille, complicité qui les unira jusqu’à la mort de celui-ci. Ils ont coutume de lire ensemble, à haute voix « tout Shakespeare, tout Tolstoï pas mal de Dostoïevski : Virgile en latin, Homère en grec ». Marguerite commence à écrire à seize ans, c’est à cette époque qu’elle décide de devenir écrivain. Elle voyage beaucoup et ces « projets de la vingtième année », comme elle les nommait, alimenteront toute son œuvre à venir.
Après quelques années de voyages, notamment en Italie, Autriche et Grèce mais aussi quelques années de dissipation, dans l’alcool, les relations amoureuses avec hommes et surtout femmes, Marguerite se met à écrire et traduire (Elle traduira entre autres Les Vagues de Virginia Woolf). En 1937 elle fait la connaissance de la grande passion de sa vie : Grace Frick, une Américaine de son âge. Elles entament de nombreux voyages ensemble et s’installent finalement aux Etats-Unis où elles vivront jusqu’à la mort de Grace en 1979 et celle de Marguerite le 17 décembre 1987 à quatre-vingt-quatre ans. Notons que Grace traduira en anglais Les Mémoires d’Hadrien.

Les principaux romans et nouvelles de Yourcenar sont : Les mémoires d’Hadrien, Alexis ou le traité du vain combat le coup de grâce, L’œuvre au noir, Anna, Soror, Un homme obscur une belle matinée. Yourcenar est reçue à l’Académie française en janvier 1981. C’est la première femme académicienne. Double voire triple victoire sachant que Yourcenar est aussi une lesbienne affichée et a fait le choix de la nationalité Américaine.

Les Mémoires d’Hadrien sont le fruit d’un long mûrissement. La genèse du livre date des années vingt puisque Yourcenar en commence à vingt-six ans la rédaction. Elle s’y remettra ensuite en 1949 soit à l’âge de quarante-six ans. Elle redécouvre au milieu de vieux papiers dans une valise qui lui arrive de Suisse aux Etats-Unis où elle réside avec son amie Grace Frick (sur l’île des Monts-Déserts) quelques feuillets jaunis, dactylographiés, commençant par « Mon cher Marc ». Depuis 1937, elle n’avait plus travaillé à ce projet trop vaste, dont le ton ne lui avait pas paru « juste » à l’époque. C’est alors la symbiose complète avec son personnage et trois ans lui permettront de donner naissance aux Mémoires d’Hadrien. Questionnée lors d’un entretien Yourcenar déclarait s’être imprégnée « complètement du sujet jusqu’à ce qu’il sorte de terre, comme une plante soigneusement arrosée ». Finalement publié en décembre 1951, le succès du livre passe toute attente.

Le livre est l’autobiographie fictive de l’empereur Hadrien rédigée sous forme de monologue (aucun dialogue dans le roman).
Hadrien, vieux, malade et solitaire, fait le bilan de sa vie et se confie dans une longue lettre à son petit fils adoptif Marc Aurèle passant en revue ses souvenirs, bonheurs, plaisirs, passions, rêves, défaites et erreurs.
L’homme apparaît alors comme un homme d’état (empereur), un homme d’action, un administrateur, un poète, un architecte, un protecteur des arts et des lettres, un voyageur, un amant passionné ou bien encore comme un homme religieux.

Hadrien est une figure complexe aux multiples facettes que l’auteur a su rendre humaine et vivante. Profondeur, humanisme et intemporalité caractérisent cette œuvre.

Note historique : Hadrien est né en 76 à Italica en Bétique (Espagne). Il est mort en 138 dans sa demeure. Il succède à son père adoptif Trajan en 117. Parmi ses constructions les plus connues on compte :
• le temple de Vénus et de Rome
• le Panthéon
• son propre mausolée – aujourd’hui château saint Ange
• le mur d’Hadrien
• les arènes de Nîmes
• le pont du Gard

La visite de la villa Adriana à Tibur (Tivoli) sera le point de départ ou l’« étincelle » qui poussera Yourcenar dans sa vingtième année à entamer une œuvre sur l’empereur Hadrien.

Note littéraire : Héritage classique et référence à l’Antiquité dans Les mémoires d’Hadrien, que partagent d’autres auteurs du 20e siècle tels que :
• Camus Le mythe de Sisyphe (1942) et Caligula (1934)
• Sartre Les mouches (1943)
• Cocteau Orphée (1926) Antigone (1928) et La machine infernale (1938)
• Giraudoux Amphitryon 38 (1929) La guerre de Troie n’aura pas lieu (1935) et Electre (1937)
• Anouilh Eurydice (1941) Antigone (1944)
• Supervielle Orphée (1946)

Patrick Modiano a écrit près de trente-cinq romans, récits, films et livres pour enfants. D’origine juive, il est né à Paris en 1945. Son oeuvre phare Rue des Boutiques Obscures est couronnée par le prix Goncourt en 1978.
Guy Roland, c’est un nom d’emprunt, souffre d’amnésie et court après son identité perdue. Il mène l’enquête, dans une ambiance de mystère et remonte le fil du temps au gré de photographies découvertes ça et là. Il rencontre ainsi une variété impressionnante de personnes qui l’aident à recréer le puzzle de sa vie.
Tous les personnages que l’on croise dans le roman ont comme Guy Roland une identité vacillante, personnages fantomatiques au destin étrange. Il y a par ordre de rencontre :

• Barman Sonachitzé
• Restaurateur Heurteur
• Stioppa de Diagoriew
• Galina dit Gay Orlow
• Waldo Blunt, un pianiste
• Freddie Howard de Luz
• Le chroniqueur gastronomique Claude Howard
• Le gardien domestique
• Hélène Pilgram
• Pedro McEvoy
• Denise Coudreuse
• Oleg de Wrédé
• Le photographe Mansoure
• Alec Scouffic
• Le jockey André Wildmer
• Le moniteur de ski Bob Besson

Guy Roland déambule interminablement, passant de l’un à l’autre, perdu dans un labyrinthe complexe de noms et de lieux.
Le monde de l’errance est un point commun à tous les romans de Modiano et cette déclinaison mélancolique de la quête peut s’expliquer par l’histoire personnelle de l’auteur, celle d’une enfance blessée et abandonnée (parents divorcés, enfants ballottés à droite et à gauche, chez des amis, dans des établissements, puis perte pour l’auteur du frère cadet si proche, mort de leucémie à l’âge de dix ans). Ces blessures semblent inguérissables et nourrissent les thèmes chers à Modiano qui affirme « Mon dessein : me créer un passé et une mémoire avec le passé et la mémoire des autres ».

Le thème de la quête interminable fait écho à la recherche proustienne qui passe par le travail de mémoire ainsi qu’au puzzle perecquien. Les êtres sont désancrés et obsédés par un passé qu’ils tentent de retrouver, laborieusement, morceau par morceau.

Le titre du roman sonne d’ailleurs comme une variante de celui de Perec La boutique obscure. Ce livre, publié quelques années avant en 1973, traite également de la problématique de l’identité juive, d’une époque, celle de l’occupation et de la chasse aux juifs.
Comme Perec Modiano témoigne de la violence de l’histoire par la disparition. Perec en fait même la matière de son livre éponyme La disparition, publié en 1969. Ce roman, véritable tour de force, omet sur plus de trois cent pages la lettre « e » – voyelle la plus communément utilisée dans la langue française. Il est ensuite suivi quelques années plus tard par Les Revenentes où cette fois la même voyelle s’octroie l’exclusivité.

« La motivation, la pulsion à écrire, c’est pour moi toujours à partir d’une disparition, de construire une quête à partir de là » dit Modiano. Son œuvre se donne alors pour but de boucher les trous noirs, remplir les zones d’ombre de la vie. L’accent n’est jamais sur l’avenir, ni même vraiment ce présent qui échappe à la perception mais bien sur le passé. «Vous aviez raison de me dire que, dans la vie, ce n’est pas l’avenir qui compte, c’est le passé», concédera Hutte à Guy Roland dans le roman.

Dora Bruder, roman publié en 1997 en est un autre exemple. Modiano part d’un fait divers lu dans un journal daté de 1941 et relatant la soudaine disparition d’une jeune juive âgée de quinze ans, Dora Bruder. A partir de fragments lentement reconstitués il recrée alors son histoire, celle de sa famille, de son milieu ; il imagine son parcours, ses pensées jusqu’à sa déportation et sa mort.
Serge Klarsfeld, avocat connu pour la publication du Mémorial des enfants juifs de France, avec lequel Modiano entretient une correspondance suivie l’aide dans ses recherches sur Dora Bruder.
Pour l’auteur le devoir de littérature est avant tout un devoir de mémoire. C’est ainsi qu’il écrit en 1978 dans une lettre à Klarsfeld « Ce qui est désespérant, c’est de penser à toute cette masse de souffrance et à toute cette innocence martyrisée sans laisser de trace. Au moins vous avez pu retrouver leurs noms ». Il ne s’agit pas pour Klarsfeld ou Modiano d’un nombre abstrait de six millions de juifs disparus à la fin de 1945 mais d’individus uniques, additionnés les uns aux autres pour enfin arriver au chiffre exorbitant de six millions. L’écriture est là pour redonner à chacun une identité particulière, identité qui sinon sombrerait dans la masse et l’indifférence qui s’y rattache.

Sur l’obsession du passé, et le retour vers la mémoire (aussi bien collective qu’individuelle) le poète René Char disait «Vivre, c’est s’obstiner à achever un souvenir».

Enfin, comme Perec, Modiano aime dresser des listes, de noms, d’endroits (Ex. extraits de naissance, annuaires, bottins). Il est aussi fidèle à des dates et certaines déterminent même la structure du roman. Ainsi Rue des Boutiques Obscures est composé de quarante-sept chapitres. Ce chiffre n’est pas un hasard mais la date de naissance de son frère Rudy, mort en bas âge. L’auteur, hanté par le souvenir du frère perdu, avoue d’ailleurs avoir longtemps fait croire qu’il était né en 1947 au lieu de 1945 (voir dédicace du roman « Pour Rudy, pour mon père »).

Le style est très sobre. Les phrases sont courtes, le vocabulaire employé est simple. Les textes ont beaucoup d’oralité, ils donnent une grande place aux dialogues où on peut entendre directement la voix des personnages. On distingue aussi une récurrence dans la figure du labyrinthe, perçue au niveau des personnages, des lieux, des souvenirs.
Le roman est écrit à la première personne « je ». Il s’agit du personnage central, Guy Roland, mais c’est surtout un « je » fantomatique puisqu’il affirme d’emblée « Je ne suis rien ». On constate que dans son oeuvre Modiano fait presque toujours le choix d’une écriture à la première personne, comme s’il avait un besoin de se rapprocher, de s’approprier les choses, par empathie.
Les noms sont étranges et instables. Guy Roland est-il en vérité Freddie Howard de Luz, ou bien Pedro McEvoy ou bien un autre ? Cette instabilité dans l’appellation rappelle de nouveau le traumatisme de l’occupation ou changer de nom pouvait devenir un moyen de survie ; masquer son identité (juive), utiliser un faux nom pour éventuellement sauver sa vie.

La symbolique de la ville est forte dans le roman. L’enquête que mène Guy Roland le fait voyager mais elle se déroule essentiellement à Paris – ville que Modiano connaît la mieux, sa ville natale et la ville dans laquelle il continue à vivre. Les scènes sont souvent décrites la nuit (jeu en permanence sur l’ombre et la lumière – ex. déjà dans le titre « obscures »).
On pourrait aisément retracer une carte géographique en lisant le roman (cf. besoin d’ancrage de l’auteur et des personnages – Véritable labyrinthe citadin où s’écrivent à la fois histoire intime et histoire collective).

Il est enfin intéressant de constater que la photo fonctionne ici encore comme un moteur de l’histoire ou un catalyseur de souvenirs. Annie Ernaux dans Les années utilise pareillement la photographie pour dérouler les souvenirs « (…) les photos – constituant des arrêts sur mémoire en même temps que des rapports sur l’évolution de son existence, ce qui l’a rendue singulière, non par la nature des éléments de sa vie, externes, (trajectoire sociale, métier) ou internes (pensées et aspirations, désir d’écrire), mais par leur combinaison, unique en chacun » (Les Années – A. E. – p. 240 Editions Gallimard).
La photo est à la fois le départ de la mémoire et aussi le symbole de l’oubli (sorte de souvenir mis à plat). On photographie pour mieux contempler mais surtout pour fixer enfin posséder les choses et les êtres, voués au temps et à l’oubli.

Un dernier parallèle s’impose entre Modiano et Ernaux, celui de la perception du temps et de l’individu dans l’histoire collective « Ce que le monde a imprimé en elle et ses contemporains, elle s’en servira pour reconstituer un temps commun, celui qui a glissé d’il y a si longtemps à aujourd’hui – pour, en retrouvant la mémoire collective dans une mémoire individuelle, rendre la dimension vécue de l’Histoire » (Les Années – A.E. – p. 239 – Editions Gallimard).