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écriture

*

Memory of buried moments
the past, suddenly, smiles at me,
fleeting, in images and colors.


She held the stream of happiness
between her two white teeth,
a rosemary-scented voice,
the scent of the south, of the heart.
Her own land’s accent
sang Provence’s sun,
the lavender fields of France –
nothing Austrian there.
Hand-rolled cigarette
between thumb and index finger
she deftly put a delicate lighter 
back in its box.
Coffee on the table,
the conversation rambling on,
we imagined our tomorrow
of joy, leaning on our dreams.
For books had taught us,
had shown us the path to follow,
the possible, the intoxicating one
aching with future,
towards Bachmann, Celan, Aragon,
as our young minds caught fire.
So it will be, and ever thus,
Life in all its variations!
Here or there, at her place or mine,
a minty Mojito, green and fresh,
to keep us alert,
a pistou, maybe, or who knows what.


« Sagesse » – wisdom- rhymed with her name,
and yet she left in madness,
horribly alone and without friends.
 
*


Translation by Tilde Sankovitch
Thank you….
« Maman, viens voir ! ». L’herbe autour des plaques à demi enterrées avait poussé. De ses pieds l’enfant écarte les quelques brins qui empêchent encore de déchiffrer les mots gravés dans la pierre. Une date, comme un écho : 1919. C’est vieux et cela explique la difficulté à lire. Depuis une heure que nous sommes là, les deux enfants semblent ignorer la chaleur accablante de l’après-midi d’été ; ils sautent d’une tombe à l’autre, nettoient et rétablissent enfin la justice. Les fleurs des bas cotés sont mises à contribution comme celles des tombes plus récentes et encore visitées. Tout le monde aura son compte et la beauté sera partagée, sans aucune différence. Les pâquerettes se mêlent aux bouquets éternels, racornis par les intempéries. De petits cailloux agrémentent le tout et fiers de leur nouvelle tâche, ils observent et commentent. Sans doute devrais-je demander le silence, par respect et tradition, mais je n’imagine pas plus bel hymne à la vie que ces cris d’enfants tout à leur ravissement.  
Quelques drapeaux pâlis par le temps et plantés au coin des stèles honorent ceux qui ont combattu pour leur patrie. Qui aurait cru pouvoir retracer l’Histoire dans ce minuscule cimetière de campagne, perdu dans les montagnes ? Et pourtant ces contrées lointaines témoignent de grandes guerres : la Corée, le Japon, la France. On fait le tour du monde en se promenant d’une allée à l’autre. Les évènements les ont rattrapés, jusque dans ce paysage idyllique. Leurs destins de jeunes paysans semblaient définis d’avance : enfance, mariage, famille, travail au rythme des saisons. Et rien ne les préparait à affronter l’ennemi, le choc de nations en terres inconnues.
Il y a autant de drapeaux et de plaques commémoratives que de soldats partis défendre des causes étrangères. Soulagés, nous constatons vite que la plupart en sont revenus et se sont paisiblement éteints des années après, une vie plus tard, auprès des leurs.
Les rangées sont inégales. L’herbe, fraîchement tondue entre les allées, recouvre l’espace et absorbe le bruit de nos pas. Certaines dalles s’effondrent alors que d’autres résistent. On découvre des prénoms, ceux dont on aime la consonance; et les autres qui prêtent à sourire, trop ancrés dans une époque révolue. On se raconte des histoires et laisse aller l’imagination.  
Mais sur cette plaque brunie, dégagée des touffes qui l’étouffaient, quatre nouveaux chiffres sèment momentanément le trouble : 1922. « Il n’avait que trois ans ! ».  J’émerge soudain de mes pensées et regarde avec attention les quelques vestiges à mes pieds. L’image d’un garçonnet de trois ans,  encore balbutiant, passe sous mes yeux. Blond ou brun ? Mort d’une longue maladie ou d’une fièvre subite ? La voix s’élève de nouveau « Il y en a un autre, regarde ! ». Tout prêt, une tache brunâtre perce le tapis de verdure, la taille est la même, le nom identique et pourtant le prénom et les dates diffèrent. Inexorables, elles continuent à remonter le temps : 1922. Et sans attendre : 1923, lui n’avait qu’un an. D’un doigt l’enfant retrace les lettres légèrement effacées. Il faudra le couvrir d’encore plus de fleurs, de plus de décorations pour compenser le sentiment de malaise. L’enfant court cueillir un brin de chèvrefeuille, revient et aperçoit une troisième plaque: 1923 et 1925. Les dates semblent ne plus vouloir nous lâcher, dérouler sans fin leur terrible fatalité. Deux ans, puis lui aussi s’en est allé. Faiblesse ? Accident ?

Une fraction de seconde plus tard, une image s’impose à moi, celle d’une mère et de ses trois garçons qui tour à tour lui sont ravis. Six ans de maternité annihilée, d’amour investi dans trois âmes, à peine étreintes et bientôt envolées. Curieuse,  perplexe, je cherche le nom de cette héroïne grecque ensevelie dans ces montagnes. Elle se prénomme Chloé, un prénom doux, moderne qui lui non plus ne laisse rien présager du drame. Elle s’est mariée jeune, pleine d’espoirs, puis a connu la perte de trois de ses enfants en bas âge. Son sort est à peine marquant pour l’époque où chaque famille compte ses petits anges, où la médecine soigne tous les maux par des saignées et où l’hygiène est un concept encore inconnu. Trois cependant, trois et sans répit ? Je marche d’une plaque à l’autre, aide mes deux têtes blondes à masquer l’injustice par des fleurs des champs, des feuilles tressées, des cailloux savamment disposés et réponds surtout à l’angoisse que je lis sur leurs jeunes visages en imaginant tout haut ce que ces enfants étaient de leur vivant, ceux qu’ils aimaient, en leur donnant enfin tout le ciel et l’éternité pour terrain de jeux.
La mère meurt vingt ans plus tard, après le chagrin, l’acceptation, le renouveau et ses moments de joie – après de nouvelles maternités sans doute. Sa plaque est à peine plus grande que celle de ses fils. Son mari la sépare d’eux, et pourtant.

lls s’appelaient T. , W. and R. Nos chemins par hasard se sont croisés en cet après-midi endormi de soleil et notre imagination leur sert de mémoire.

Vingt minutes le long du parc, par les rues ombragées, vingt minutes pour laisser tous les petits plaisirs du jour s’imposer; pas mesurés, senteurs naissantes, moments suspendus que rien n’atteint – ma marche du matin.

Elle est faite de rien , et de tout; d’une odeur de terre fraîchement arrosée, d’une couleur d’herbe plus verte, de touches de couleurs éparses et de légers frissons que le vent sur ma peau fait lever.

La chaleur viendra, elle n’est encore qu’une promesse. Calme, la nature donne envie de s’y lover, de rester dans cet entre deux qui sépare un monde de l’autre.

*

Un air bien de son temps, jeunesse et printemps,
Sourire facile des années insouciantes
Après-guerre radieux, verte innocence
Vierge de soucis et de longs accouchements

Immortalisée sur un cliché noir et blanc,
A jamais tu traverses les générations
Figée là, vole vers toi mon admiration,
Echancrée perles nacrées et robe d’antan

Si belle! C’est ainsi que je veux te garder,
Empêcher la mort pour toujours de t’enlever
Chaque jour de nouveau te lancer un coup d’œil,

Tendre et complice; sentir froid à mon cou
Ta présence chérie consoler mes écueils
Cette alliance immortelle, unique bijou.

*

Une conférence s’est tenue à New York University sur l’autofiction, plusieurs écrivains et universitaires français et américains ont discuté du concept créé en 1977 par Serge Doubrovsky pour catégoriser les textes sur l’écriture du moi.

Le débat a soulevé plusieurs réflexions critiques sur la définition même du néologisme, selon son auteur et à travers le temps, le contenu et les limites de l’autofiction, ainsi que l’impact et les rapports qu’entretient ce genre avec d’autres formes telles que l’autobiographie, le récit autobiographique, le roman autobiographique, les mémoires, le journal ou encore le roman intime.

Selon Doubrovsky Il s’agit d’une « fiction d’événements et de faits strictement réels » qui confie le « langage d’une aventure à l’aventure du langage ». Dans l’autofiction, l’auteur, le narrateur et le héros partagent la même identité et ce que le « je » dit est pure vérité. L’initiative des mots crée la fiction, et celle-ci permet de recréer la réalité ou la vérité en venant combler les possibles trous de la mémoire.

A la fois proche de l’Existentialisme et du Nouveau Roman, l’autofiction évolue au cours des décennies ; elle remplit selon les uns ou les autres, des fonctions diverses et cultive au final le mystère. Concept séducteur valorisant l’expérience, concept décrié pour son côté parfois qualifié de narcissique, concept flou et ambigüe, il n’en est pas moins un mode d’écriture qui a sa place dans la littérature et ce, avant même que l’expression ne soit réellement consacrée. On pense à Rousseau, Colette, Perec, Thomas Bernhard, Jorge Semprun et bien d’autres. Certains auteurs se déclarent clairement dans leurs écrits comme auteur-héros-narrateur (pour exemple et pour ne citer que les intervenants de cette conférence, Francisco Goldman dans Say her name ou Daniel Mendelsohn dans The Lost), d’autres en revanche ne se nomment pas directement alors que tout cependant dans leur texte renvoie à l’auteur (pour exemple Catherine Cusset dans Confessions d’une radine ou Jouir, Camille Laurens dans Dans ces bras-là).

Par ailleurs et pour souligner la complexité associée au concept, une œuvre peut emprunter à la vie d’un auteur, nourrir sa fiction, sans pour autant être de l’autofiction. On pense à Proust dans La recherche du temps perdu et aussi à Duras car si celle-ci se sert à l’évidence des éléments de sa vie pour écrire Un barrage contre le pacifique, cette œuvre s’apparente au genre du roman et non à l’autofiction. On note en revanche que L’amant se rapproche du genre autobiographique, voire autofictionnel.

Qui dit autofiction ou écriture du moi dit témoignage et partage d’une expérience personnelle avec le lecteur, elle dépasse cependant le vécu ou les émotions personnelles de son propre auteur, dépersonnalise en quelque sorte, pour atteindre une dimension universelle. Quand Philippe Forest relate dans L’enfant éternel ou Toute la nuit son drame de père face à la mort de son enfant, il déborde le particulier et touche l’universel.

En écrivant sa vie, on écrit celle des autres, et le « je » devient «tu », elle », « il », « nous » ou « vous ». Annie Ernaux, qui pourtant se déclare fermement contre la classification de son œuvre dans l’autofiction, semble paradoxalement remplir au mieux les critères de l’autofiction. Chez elle, «le moi est palimpseste », le « je impersonnel » et les fragments de sa vie servent de miroirs pour mieux réfléchir celles des autres, la nôtre. Elle se sert d’elle-même comme d’un champ d’expérimentation, le seul qui lui est donné de si bien maîtriser.

On est donc très loin dans cette optique d’une quête identitaire ou d’une simple plongée narcissique révélant des thèmes jugés trop intimes pour être divulgués au public. De plus et comme le soulignait si justement lors de la conférence Daniel Mendelsohn, il est difficile voire impossible pour chacun de juger du degré d’intimité d’un thème. Pour les uns, parler de leur vie sexuelle sera nettement moins intime que de parler de toute autre inclination intellectuelle (pour exemple peut-être Catherine Millet dans La Vie sexuelle de Catherine M.). L’intime n’a pas une définition seulement générale ou générique mais bien plutôt une définition propre à chacun.
Ce reproche pourtant stigmatise parfois l’autofiction dans un genre qui « a mauvais genre ».

En conséquence certains écrivains repoussent le titre, jugé dénigrant ; des éditeurs jouent, selon le public qu’ils recherchent, sur l’ambiguïté du terme et utilisent ou non le label à des fins commerciales.

Après toutes ces réflexions sur l’origine du terme, son évolution et son continu, il semble qu’une question persiste, celle de savoir si l’autofiction a une raison spécifique, une sorte de raison d’être dans la démarche d’écriture. Pourquoi l’autofiction ?

La première qui me vient à l’esprit est la relation de proximité créée avec le lecteur, cette connivence qui s’instaure à travers le ou plutôt « un » vécu. De celle-ci découlent ensuite toute une palette de sentiments comme l’émotion, l’identification, la compréhension. L’autofiction enfin épouse peut-être au mieux notre époque, où l’emphase est mise sur le particulier. On tend à l’universel ou à rejoindre la masse à travers l’expérience individualisée et non l’inverse.

Mais c’est sur une citation de Simone de Beauvoir tentant d’appréhender l’essence de la littérature que je terminerai ce billet, elle est extraite des Mémoires d’une jeune fille rangée, texte apparenté au genre du récit autobiographique….là, je ne suis pas mécontente de brouiller toutes les pistes en employant pour conclure ces remarques sur l’autofiction, les mots de « mémoires » et de « récit autobiographique »….Mais voici la citation de Beauvoir : « La littérature permet de se venger de la réalité en l’asservissant à la fiction ». A méditer…

Et surtout pour tous les férus de l’autofiction, je vous conseille de flâner sur le site créé, entre autres, par Isabelle Grell et Philippe Forest : http://www.autofiction.org. C’est excellent, et certaines photos de la conférence sont déjà sur le site. J’espère y lire bientôt les interventions de tous les participants évoqués plus haut et de ceux que je n’ai pas cités.

Photo représentant le tableau de l’artiste surréaliste Dorothea Tanning, intitulé Birthday 1942 et mentionné par Michele Bacholle-Boskovic lors de la conférence comme étant un des tableaux preférés d’Annie Ernaux.

.Une pierre sur une autre,
L’une à l’autre à jamais liée,
Différente et prête à défier

Le temps,
Le vent,
Le changement.Trois générations rassemblées
Et par l’image retrouvée,
L’odeur de l’enfance perdue
Dans l’histoire d’une tribu,

Coule ciment ciselures
Visages et mains burinés
De travail ou de rire tanné
Regards de famille surannés,

Ta propre architecture.

.

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J’aime le vrai beurre,
tout plein de saveur.

Les yaourts au lait entier,
car à quoi bon se priver.

Le pain plein de mie blanche et lourde,
croquer la baguette, alors sourde

aux bonnes manières, soit dit en passant.
La crème fraîche à 75 %,

Les camemberts non pasteurisés,
du poulet rôti la peau dorée.

La viande toujours saignante,
bien rouge et consistante.

Les légumes croquants,
d’un bruit sec sous la dent.

Et l’ail dans toutes ses formes,
crue, cuite, jamais hors norme.

Oui, les fromages coulants et trop faits,
Les champignons à l’odeur de forêt,

La chantilly à la mousse onctueuse,
celle qui rend douce et langoureuse

La tatin faite maison
dont la croûte fleure bon.

Après les condiments brûlants,
qui laissent le corps tout tremblant.

Les plats qui font pleurer,
De douleur à la joie alliée.

Les mets relevés, sucrés ou poivrés
Bref, j’aime le vrai, le fort, le goûté

Et surtout…..no Ersatz.

.

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Souvenir de moments engloutis
le passé, là soudain me sourit,
fugace, en images et couleurs.
*
Elle avait le ruisseau du bonheur
entre ses deux dents blanches, enfin
une voix sentant le romarin
celui du sud et celui du cœur.
Un accent du pays, bien le sien
chantait le soleil de Provence
les champs de lavande en France
et n’avait certes rien d’autrichien.
Cigarette roulée à la main
entre le pouce et l’index, adroite
elle rangeait vive dans sa boîte
après usage un briquet tout fin.
Le café sur la table, posé
la conversation faisait bon train
on imaginait le lendemain
de joie, à nos rêves adossées.
Car les livres nous l’avaient appris
ils nous montraient la voie à suivre
les possibles et comme ivres
de futur presqu’endolories
vers Bachmann, Celan, ou Aragon
nos esprits si jeunes s’enflammaient.
Ce sera ainsi et à jamais,
La vie dans toutes ses variations !
Ici ou là, chez elle ou chez moi,
un Mojito de menthe verte
et fraîche pour rester alertes
un pistou ou bien je ne sais quoi.
*
Sagesse rimait avec son nom
et pourtant de folie elle partit,
affreusement seule et sans amis.

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