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Monthly Archives: January 2012

Le Rapport de Brodeckse présente comme une fable à l’atmosphère kafkaïenne. Le lecteur est plongé dans un village d’outre-Rhin, de quelques quatre cent âmes, sans emplacement déterminé et sans nom. De mystérieux et terribles événements se sont passés dans le passé et Brodeck, narrateur et héro principal, raconte. On mène l’enquête au rythme de la lecture et apprend vite à discerner les personnages par leur rôle ou statut social. Il y a le maire, l’instituteur, l’aubergiste, le voisin, le curé, et une auberge nommée « das Schloss » où s’est déroulé l’Ereigniës, ce drame à l’origine du récit.Brodeck, plus instruit que ses concitoyens, occupe au village des fonctions proches de celles d’un garde champêtre, il écrit les rapports sur la nature, « la flore et la faune ». Au regard des autres, il est celui qui a le pouvoir des mots « tu sais écrire, tu sais les mots, et comment on les utilise, et comment aussi ils peuvent dire les choses ». Pour purger le mal de la conscience collective, l’absoudre en quelque sorte, on l’enjoint sous la menace de prendre la plume et de raconter: « Tu vas raconter l’histoire, tu seras le scribe » « Il faudra vraiment tout dire afin que celui qui lira le Rapport comprenne et pardonne ».

C’est à l’écriture que revient le rôle d’exorciste, elle seule peut mener vers le salut ou le pardon. Car la mémoire et la conscience sont les attributs qui différencient au mieux l’homme de l’animal, l’individu des porcs d’Orschwir, le maire du village, ces « fauves sans cœur et sans esprit », pour lesquels seul le ventre compte, et qui « ne songent qu’à une chose, tout le temps, c’est de pouvoir le remplir ».

Brodeck rédige son rapport, ou plus précisément ses deux rapports ; celui que tout le monde veut lire, pour ensuite mieux détruire, ainsi qu’un autre en parallèle qui fera l’objet de ce roman et qui dira la honte, la vérité cachée.

Un jour « toute en douceur et teintes blondes » car Brodeck se souvient de la date, le 13 mai, un étranger arrive au village. Son costume est étrange, son allure bouffonne, et il est flanqué d’un cheval qu’il appelle Monsieur Socrate ainsi que d’un âne, Mademoiselle Julie.
Depuis que la guerre a pris fin, un an auparavant (entendons la seconde guerre mondiale), c’est le premier visiteur à venir au village. Personne ne sait d’où il vient, qui il est et pourquoi soudain il est là. Personnage énigmatique on l’appelle vite l’Anderer (l’autre) ou on le surnomme dans le dialecte local tantôt «Vollaugä » (yeux pleins), « De Murmelnër » (Le murmurant), « Mondlich » (lunaire), « Gekamdörhin » (celui qui est venu de là-bas), ou bien encore « de Gewisshor » (le savant). Personne ne l’aime, tout le monde le craint sauf Brodeck qui d’emblée se retrouve en lui « Parfois même, je dois l’avouer, j’avais l’impression que lui, c’était un peu moi. ».
Erudit, poli, toujours gentil, l’Anderer écoute et sourit plus qu’il ne parle. Il rappelle le Saint ou le prophète, et son destin semble prédéterminé « Parfois en le regardant, j’avais songé à quelque figure de saint. C’est très curieux la sainteté. Lorsqu’on la rencontre, on la prend souvent pour autre chose, pour tout autre chose, de l’indifférence, de la moquerie, de la conspiration, de la froideur ou de l’insolence, du mépris peut-être. On se trompe, et alors on s’emporte. On commet le pire. C’est sans doute pour cela que les saints finissent toujours en martyrs ». Ou peut-être s’agit-il d’un messie, venu pour racheter le monde en perdition, « un dernier envoyé de Dieu avant qu’il ne ferme boutique et ne jette les clés » comme le souligne amèrement le curé.

L’homme d’église, Peiper, a perdu la foi à force d’avoir entendu tout ce « chargement putride » de confessions. Il boit pour oublier, pour ne plus penser. Tous d’ailleurs au village ont recours à l’alcool pour faire taire leur peur ou leur conscience.

L’Anderer arrive dans ce village coupé du monde, mort à toute croyance, et révèle à chacun ce qui se cache en lui. Il écoute, récolte les confessions, celle de Brodeck notamment, fait des croquis, esquisse les portraits de tous les habitants et finalement organise une réception où il montre ses œuvres. Miroirs de l’âme, soudain mise a nue, ces portraits, où chaque citoyen se reconnaît dans sa vraie nature, signeront son arrêt de mort et le village entier ourdira alors une macabre mise à mort.

Le style du roman est riche en descriptions et la structure est captivante, faite de permanents retours en arrière, d’histoires dans l’histoire. Il y a le temps de la narration, soit celui d’après l’écriture du rapport, mais aussi les coulées dans la mémoire qui font revivre à Brodeck et découvrir au lecteur le fameux Ereigniës (scène de mise à mort), l’arrivée de l’étranger, la vie au village, la guerre, ses études à la capitale, sa jeune enfance, ses amours avec Emilia, les camps et d’autres secrets bien gardés au fond de l’inconscient collectif.

En remontant le temps, des lambeaux de souvenirs, lui reviennent. Ceux de sa petite enfance lorsqu’orphelin, âgé seulement de quatre ou cinq ans, la vieille Fédorine, déjà « tavelée comme une nèfle oubliée trois saisons dans le cellier », le recueille sur son chemin. Ensemble, ils traversent des montagnes, des pays et des langues, sur une charrette de fortune avant d’arriver au village qui leur donne une cabane. Ceux ensuite du jeune homme parti étudier à la ville grâce aux cotisations des villageois. On assiste à la montée de la violence et de l’antisémitisme et à la fuite de Brodeck vers le village un matin en compagnie d’Emilia, la jeune fille rencontrée à la ville, qu’il prend pour femme. La haine déborde la ville et rattrape le village bientôt sommé de désigner ses traites. Dénoncé comme étranger « Fremdër », sacrifié pour sauver les autres, Brodeck est déporté dans un camp de concentration.

Six jours de voyage marquent sa lente descente en enfer. Six jours traumatiques ou les plus faibles meurent, ou le choix aussi s’impose entre les futurs morts et futurs survivants, car par delà les aptitudes physiques de survie il y aura celles de la conscience et de l’acceptation ou non de l’humiliation. Dans le camp, les nazis appliquent minutieusement leur politique d’humiliation et de deshumanisation en réduisant chaque homme à un animal. Qui veut survivre doit oublier qu’il est un homme, et être prêt à se plier à tous les déshonneurs.
Brodeck n’a qu’une seule pensée, celle de survivre, pour rentrer et retrouver sa femme à laquelle il a fait la promesse de revenir. Il accepte donc tout, de n’être rien, de ne plus avoir ni langage ni dignité. Il devient tout d’abord le « scheizeman » (l’homme merde), chargé de vider à mains nues les latrines du camp, puis le « chien Brodeck » qui rampe, marche à quatre pattes, aboie, lape, se laisse mener en laisse, et dort dans une niche.

L’évocation des camps et l’idée de l’individu ravalé à une masse informe « des ombres pareilles les unes aux autres » ne sont pas sans rappeler le témoignage de Primo Levi sur l’holocauste et notamment Se questo è un uomo (Si c’est un homme), l’œuvre également d’un autre auteur déporté dans les camps, Jorge Semprun. Semprun décrit dans l’expérience concentrationnaire l’au-delà ou plus exactement la traversée de la mort (je renvoie à un autre billet sur cet auteur dans ce blog, Jorge Semprun « Adieu vive clarté… »).
A ce propos enfin, il est intéressant de noter que Philippe Claudel vient d’être élu il y a peu par l’Académie Goncourt au couvert de Semprun, mort le 7 juin 2011. Le choix n’est pas neutre.

« Depuis le camp, je sais qu’il y a davantage de loups que d’agneaux » dit Brodeck. L’expérience des autres, certes, de lui-même aussi, pris dans l’engrenage de la peur et du besoin. Car la question morale dans le roman est toujours présente et personne n’y échappe. Comment réagit-on dans une situation extrême, acculé à ses limites, face au mal ? Et le pardon est-il possible ?

Plusieurs souvenirs harcèlent Brodeck. Certains traduisent bien l’ambigüité du mal, comme l’épisode du wagon et de l’eau dérobée à la jeune mère et son nourrisson, celui aussi de cette jeune aryenne qui berçant avec amour son enfant dans ses bras regarde chaque matin au camp avec jouissance la pendaison de la victime du jour. L’amour et l’innocence se mêlent à la haine et la perversité et si les loups torturent Emilia, sa femme, la rendent folle à jamais ; c’est néanmoins la beauté qui au final l’emporte dans le regard de Poupchette, l’enfant « née de l’horreur».

Brodeck finit par quitter le village, avec sa femme, sa fille et la fidèle Fédorine. Le lecteur, lui, quitte le roman avec l’impression d’avoir traversé une œuvre grave, terriblement humaine, et toujours profondément actuelle.

Qui dit fin d’année, dit en France et pour ceux bien sûr que les mots transportent, rentrée et prix littéraires. On attend les derniers crus comme le beaujolais nouveau et découvre quelques inconnus ou en salue d’autres déjà intronisés. Une cérémonie comme une autre qui permet de connaître ou reconnaître. Il y a ceux qui sont répertoriés et ceux qui finalement sont choisis. Les deux listes sont intéressantes, même si l’une défraie plus les médias que l’autre.C’est dans ces listes, entre autres et dans le temps aussi, que j’ai fait mon marché, les dernières cuvées ayant retenu mon attention pour mon prochain cours de littérature.

A travers extraits et passages choisis nous aborderons les livres dont tout le monde parle et aussi ceux que personne ne connaît encore :

o Alexis Jenni – L’Art français de la guerre (Prix Goncourt – 2011)
Dans cette fresque l’auteur nous entraîne dans une méditation sur la guerre, vécue et vue par la France, le tout sur toile de fond du 20e siècle. Deux histoires se donnent la réplique, celle du narrateur et celle du héro principal, Victorien Salagnon « il m’apprit à peindre, et en échange je lui écrivis son histoire ».

o Delphine de Vigan – Rien ne s’oppose à la nuit (2011)
L’auteur dresse un portrait de sa mère disparue. Elle retrace sa vie, celle qu’elle a connue et imagine l’autre, celle qui lui échappe. Intimiste, courageux et pudique, une magnifique introspection sur la famille, ses secrets et ses blessures.

o David Foenkinos – Les souvenirs (2011)
On le connaît léger et plein d’humour (on pense ici à La délicatesse, Le potentiel érotique de ma femme ou Nos séparations), il se lance cette fois dans un genre plus grave, celui qui convie la mémoire et des réflexions plus existentielles sur la vieillesse, la mort et la famille. Les formules font mouche et le style est toujours enlevé.

o Sylvain Tesson – Dans les forêts de Sibérie (2011)
Imaginez-vous six mois en Sibérie, dans une isba en bois perdue dans l’immensité blanche et le silence. C’est le défi que s’est donné Sylvain Tesson, journaliste-écrivain-voyageur, et le récit de ce livre ou plus exactement journal de bord. On savait le bonheur dans le pré, serait-il dans la neige ?

o Philippe Claudel – L’enquête (2011)
L’auteur aime mener l’enquête et sonder l’humain ; ses autres livres comme Le rapport de Brodeck ou Les âmes grises l’ont prouvé. Cette fois il s’agit de comprendre une étrange épidémie de suicides ou ne serait-ce pas plutôt une autre fable kafkaïenne pour mieux cerner les méandres du Moi, et comprendre le sens de la vie.

o Michel Houellebecq – La carte et le Territoire (Prix Goncourt – 2010)
Chronique mondaine, roman à clefs, polar, l’auteur flirte avec les genres et heureusement nous épargne les dérives charnelles et peu ragoûtantes et dont il est généralement friand. Un livre aux multiples facettes et à la structure parfaitement maîtrisée, qui nous livre de façon parodique un reflet de notre société
(Et vive l’auto-plagiat ! je renvoie à un autre billet de ce blog intitulé Une pléiade d’auteurs pour l’année à venir)

o Frédéric Beigbeder – Un roman français (2009)
Sulfureux, mondain, tape-à-l’œil, le début du livre est fidèle à l’image médiatique du personnage, le reste est un retour en arrière sur son origine bourgeoise, la famille au sens plus large, une époque enfin.

o Olivier Adam – Des vents contraires (2009)
Qui dit absence dit béance, celle que vit un homme Paul Andersen, dont la femme disparaît subitement, sans laisser de traces. Dans la ville de son enfance et dans un décor agité de bord de mer, il tente alors avec ses deux jeunes enfants de refaire surface, de vaincre ses doutes et surmonter son désespoir.
Une adaptation cinématographique vient de sortir en décembre dernier, avec dans le rôle principal Benoît Magimel.

Alliance Française de Chicago – Cours de littérature session Hiver 2012

Il est assez rare de nos jours d’entrer dans une salle de cinéma comble, et encore plus de lire le générique de fin sous les applaudissements de l’audience. Ce fut le cas cependant pour le dernier film du réalisateur français Michel Hazanavicius – oui, son nom est difficile à prononcer et se lit en cinq mouvements; il faut prendre son temps.

The Artist, est un hommage au cinéma muet et montre les affres d’un acteur à succès, George Valentin alias Jean Dujardin, se voyant reléguer au vestiaire par l’arrivée du cinéma parlant. Une charmante rencontre, Peppy Miller, actrice en herbe, (interprétée par Bérénice Bejo) joue la carte de la modernité, et ravit rapidement la tête d’affiche tout en devenant secrètement l’ange gardien de Valentin dont elle s’est éprise. Accablé par son déclin, Valentin se refugie dans l’alcool et ne trouve plus secours et réconfort qu’auprès de son chien, fidèle terrier auquel il ne manque que….la parole. L’amour de la belle Peppy sauvera le malheureux artiste de sa dépression et c’est aux sons des claquettes que s’achève le film ou plutôt celui que les deux tournent ensemble.

Dujardin est parfait dans son image de beau ténébreux, et la ressemblance à Clark Gable est confondante. Quant à Bejo elle pétille d’entrain durant tout le film.

On notera quelques beaux passages. Par exemple quand les deux acteurs répètent une scène où il doit incarner un personnage autoritaire et où il succombe à chaque séquence de tournage au charme de la jeune fille. Une autre où c’est elle cette fois qui se glisse en catimini dans sa loge et passe voluptueusement les mains dans sa veste imaginant qu’il l’enlace.

L’intrigue est légère, le propos intéressant et l’hommage vibrant. Un film en noir et blanc, muet, aurait par ailleurs pu rebuter un public habitué aux effets spéciaux et à l’action trépidante. Au lieu de cela, il surprend et rafraîchit. Les clins d’œil ludiques, dans la tradition du cinéma muet, sont plein d’humour et volontiers autocritiques.

Le film précédent d’Hazanavicisus, OSS 117, était une parodie de films d’espionnage. Loufoque il m’avait laissé perplexe ; celui-ci m’a séduite. Je me demande maintenant à quel hommage le réalisateur paiera tribut la prochaine fois.

Mais pour l’heure, qu’on se le dise, The Artistest un divertissement aussi esthétique qu’intelligent.

Pesanteur ou légèreté, un choix entre deux possibles, celui que doivent faire les personnages de Kundera dans L’insoutenable légèreté de l’être. Y a-t-il antinomie entre les deux concepts, et où se situe la valeur morale ? Le roman joue en permanence sur l’ambigüité des notions, et les pôles opposés tels que le bien et le mal, le corps et l’âme. Quelques pages d’introduction rappellent le concept nietzschéen de l’éternel retour et dressent le décor dans lequel évolueront les personnages. Nous n’avons qu’une vie, comment savoir alors si le chemin choisit est le bon, puisqu’il ne nous sera jamais donné de vérifier les autres – toutes ces voies que la vie nous proposaient et que nous avons intentionnellement, ou non, laissé de côté, décidé de ne pas prendre.

Plusieurs couples, un notamment, formé par Tomas et Tereza tisse une histoire d’amour, de fidélité, d’infidélités surtout, et de jalousie. Le tout se déroule sur fond de communisme à l’époque où Prague subit le joug soviétique. 1968, les chars russes avancent ; un système de répression s’instaure et force chacun à choisir son camp, celui des partisans ou celui des réprimés. La neutralité n’existe plus.

Le roman raconte l’insouciance, dans la rencontre de Tereza, la jeune serveuse de province et de Tomas, le chirurgien praguois promu à une belle carrière, dans leur amour ; la frivolité aussi dans les aventures érotiques de ce dernier (ou serait-ce une forme de philosophie libertine afin de mieux s’emparer le monde à travers le corps des femmes ?); il raconte encore la responsabilité dans leur désir de former un couple durable, et le courage dans la volonté de ne pas céder au régime. Rien n’est donné pour acquis, tout se conquiert et l’on passe du lourd au léger et inversement sans que les frontières soient toujours claires.

« Es muss sein » (il le faut), le motif de la phrase de Beethoven, dans le mouvement du dernier quatuor opus 135, devient l’expression favorite de Tomas pour expliquer ce qui le pousse de l’un à l’autre, de sa femme à ses nombreuses maîtresses, « weil einmal ist auch keinmal » (une fois ne compte pas) ainsi que d’un vague engagement politique à une décision ferme qui déterminera son avenir. Jeune chirurgien brillant, il devient laveur de vitres puis enfin conducteur de camions dans un village de campagne.

Si au pays des soviets rien n’est l’œuvre du hasard – l’œil de la police secrète est partout – c’est pourtant grâce à lui ou plus exactement à six hasards consécutifs, savamment orchestrés par le destin, que l’histoire d’amour de Tereza et Tomas voit le jour. La liberté, seule, ensuite dicte leur conduite.

Kundera, Tchèque de naissance, a opté pour la France et la nationalité française ; il n’en reste pas moins baigné depuis l’enfance dans un monde très empreint de culture germanique. L’allemand est souvent utilisé comme référence dans le texte, à travers ses philosophes, ses musiciens, son histoire. Selon l’auteur, l’allemand est « une langue de mots lourds ». Elle épouse ou corrobore la dualité et la contradiction apparente que le roman s’engage à démontrer. Si les mots pèsent lourds ou ont du poids, ils ont donc un impact, de la force et aussi de la valeur. Ce qui alors, de prime abord, pouvait apparaître comme un jugement purement négatif se transforme en positif. Car au fond la pesanteur n’est-elle pas ce qui retient, ce qui empêche l’évaporation – voire la dissipation, du sens et de la vie ?

Une autre métaphore s’impose à mes yeux, celle de la Beauté, avant l’Amour même peut-être. Car la beauté illustre le mieux ces deux concepts ; elle est légère et pesante à la fois « Ô Beauté, monstre énorme, effrayant, ingénu! » disait Baudelaire « Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres ? ».

L’insoutenable Légèreté de l’être a été salué par le public à sa sortie, traduit ensuite dans des dizaines de langues, et enfin a été rendu célèbre par le film du même nom avec Juliette Binoche, alors toute jeune, dans le rôle de Tereza. C’est aussi, avant d’être un magnifique titre et donc une promesse tacite au lecteur, un beau roman et un excellent début de lecture pour les prémisses d’une année à peine née. Sous des aspects de simplicité ou devrais-je dire légèreté, il engage à réfléchir et repenser ce qui nous détermine, nous donne du poids, et en conséquence nous soutient.

Quelques citations glanées au fil de la lecture :

« Ne pouvoir vivre qu’une vie, c’est comme ne pas vivre du tout »

« Le but de l’acte d’amour n’était pas la volupté mais le sommeil qui lui succédait ».

« L’amour ne se manifeste pas par le désir de faire l’amour (ce désir s’applique à une innombrable multitude de femmes) mais par le désir du sommeil partagé (ce désir-là ne concerne qu’une seule femme) »

« Ce qui fait la grandeur de l’homme, c’est qu’il porte son destin comme Atlas portait sur ses épaules la voûte du ciel »

« Pour qu’un amour soit inoubliable, il faut que les hasards s’y rejoignent dès le premier instant comme les oiseaux sur les épaules de saint François d’Assise ».

« La transformation de la musique en bruit est un processus planétaire qui fait entrer humanité dans la phase historique de la laideur totale »

« Les régimes criminels n’ont pas été façonnés par des criminels, mais par des enthousiastes convaincus d’avoir découvert l’unique voie du paradis »

« Il faisait des choses auxquelles il n’attachait aucune importance, et c’était beau »

« L’histoire est aussi légère que la vie de l’individu, insoutenablement légère, légère comme un duvet, comme une poussière qui s’envole, comme une chose qui va disparaître demain »

« Avant d’être oubliés, nous serons changés en kitsch. Le kitsch, c’est la station de correspondance entre l’être et l’oubli »