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Das ordentliche Leben der Marlen Haushofer, ou peut-être La vie rangée de Marlen Haushofer, si nous traduisions en français, est le livre d’une autre Marlene, homonyme presque parfait, sans l’ajout moins radical du “e” final.

Deux femmes se rencontrent, se parlent et se font écho. La seconde retrouve dans la première des brides d’un passé encore frais, en elle tout d’abord, bien que plus jeune, mais surtout dans les femmes qui l’ont précédée.

Car pour toute femme dans l’Autriche du milieu du 20e siècle puis de l’après guerre il fait bon trouver son rang, n’en pas déroger, vivre dans l’apparence du calme et le respect de la famille.

Sous la férule d’une société bourgeoise et masculine certaines finissent par se briser, ne supportant plus le poids de la pression ou du refoulement.

Représentative d’un genre féminin et aussi d’une époque, Haushofer rappelle d’autres portraits de femmes et mères d’écrivains connus comme celles de Handke ou Bernhard. Marlene Krisper esquisse des destins différents, elle souligne cependant des ressemblances parfois troublantes que le lecteur peut ensuite librement interpréter.

Un petit livre qui gagne à être lu quand on cherche à mieux connaître Haushofer. On y traite de sa vie, de son temps et de son oeuvre, relevant la trame qui lie ses personnages féminins, leur profonde difficulté existentielle, leur solitude viscérale et inadéquation à vivre dans un monde régis par les hommes.

A lire en allemand Das ordentliche Leben der Marlen Haushofer de Marlene Krisper.

ImageDie Wand, traduit par Le mur invisible en français, est le titre du roman de Marlen Haushofer, née en Haute Autriche et morte en 1970 à l’âge de cinquante ans à Vienne. Deux mots, laconiques qui rappellent ceux des romans de Kafka.

Une femme, sans nom, commence la rédaction de son journal, ce qu’elle appelle de façon plus clinique et moins personnelle son « rapport » (Bericht). La date bien que précisée reste vague, noyée dans un temps informe. Les raisons de l’écriture sont données d’emblée. Elle n’écrit pas par désir ou plaisir mais par nécessité, pour ne pas sombrer dans la folie.

Deux ans et demi plus tôt, un couple d’amis plus âgés l’invite à passer quelques jours dans un chalet de montagne, en Haute Autriche. La nature est souriante et les paysages bucoliques promettent un peu de repos au grand air. A peine arrivée le couple part à pied au village, laissant derrière eux leur chien, Luchs. La soirée se passe, puis la nuit et le couple ne rentre pas. La femme et le chien suivent les traces du couple et s’acheminent vers le village. Bientôt ils se heurtent tous deux à une surface transparente, un mur, froid et dur qui empêche toute avancée.

Perplexes, effrayés, ils rebroussent chemin vers le chalet. Les heures passent, puis les jours et rien ne bouge ; le mur reste là, empêchant toute échappée, les gardant prisonniers d’un morceau de montagne, d’un bout de nature.

Stupéfaction, accablement et angoisse oscillent avec l’espoir de se réveiller à tout moment de ce cauchemar, celui d’être sauvée. Mais les jours filent et tout paraît pétrifié derrière le mur, hommes et animaux aperçus plus loin, ressemblent à des poupées de cire, figées à jamais dans l’espace et le temps. Le paysage est le même, la végétation intacte mais toute vie semble s’être retirée au-delà du mur, de cette chose invisible et palpable.

Arpentant son nouveau territoire, la femme tombe nez à nez avec une vache perdue et la ramène au chalet. Un veau, dans ses limbes, naîtra quelques mois plus tard. Une chatte également rescapée rejoint le groupe de survivants. Elle aura une couvée de chatons, puis deux, puis trois.

La vie derrière le mur s’organise. Car il faut pourvoir à la survie de tous. Les animaux deviennent les confidents, une raison d’être, ceux qui empêchent de se laisser aller et pour qui la femme se doit de continuer à vivre. De nouvelles responsabilités ponctuent chaque journée : traire Bella (la vache), chasser le gibier qui peuple cette partie de nature, semer la terre de quelques pommes de terre et haricots laissés en provision pour l’hiver, faire fructifier la récolte, cueillir les baies, pêcher dans la rivière attenante – prévoir enfin pour chaque lendemain et pour la subsistance de chacun. Les saisons passent et la vie ressemble par certains côtés encore étrangement à celle d’auparavant ; elle est faite de naissance, de mort, de travail intense, d’espoir, de peine et de quelques joies.

Sorte de Robinson Crusoé féminin, la femme a peu de temps pour s’apitoyer sur son sort. L’effort précède la pensée et la survie est ce qui dicte le quotidien. Cependant la mort tragique du veau et surtout du chien, ce compagnon devenu si proche, la pousse à prendre la plume. Tous deux sont tués à coups de haches par un homme en folie, autre prisonnier des montagnes probablement, devenu au fil des ans aussi sauvage que le lieu et qui surgit soudain de nulle part. La femme raconte, elle écrit son « rapport » sur de vieux calendriers, sur tous les restes de papier épars, pour continuer le dialogue, ne pas perdre la raison, pour fixer notamment un temps qui s’échappe inexorablement, et cultive peut-être ainsi l’espoir vain et à demi conscient d’un possible lecteur.

Le film du même nom, réalisé par Julian Roman Pölsler en 2012, reprend avec fidélité la trame du livre de Hausfoher. Pendant près de deux heures le spectateur vit au rythme d’un personnage central, la femme, jouée par la remarquable Martina Gedeck, connue notamment pour Das Leben der Anderen (La vie des autres). Les animaux dont l’importance va grandissante ainsi que la nature toujours omniprésente constituent le reste de la distribution. Suspense et atmosphère fantastique maintiennent l’attention du spectateur, fasciné par l’étrangeté de l’histoire et la beauté sauvage des montagnes autrichiennes.

Extraordinaire, Gedeck incarne à merveille toutes les phases de son personnage, sa transformation, morale et physique. On la sent à la fois fragile et robuste, forte et faible, résignée et courageuse. Du silence monte la voix off de la femme qui écrit, accompagnée du bruit fait par le crayon sur le papier, puis de celui de ses pas craquants sur le plancher en bois lorsque fiévreuse elle se remémore son passé et essaie de donner un sens à l’insensée. L’utilisation de la musique est rare dans le film et les partitas de Bach sont réservées aux rares moments d’harmonie de la femme avec son environnement, à cette paix intérieure enfin atteinte lorsqu’elle arrive à fondre avec la nature. En revanche, près du mur, toujours là mais de moins en moins présent au fil de l’histoire, tous les sons s’arrêtent. Seul un léger sifflement électronique souligne l’absence de bruit ; il renforce l’idée de claustrophobie et d’inhumanité.

Les questions évoquées dans le roman sont nombreuses, elles déstabilisent. Doit-on y lire/voir le symbole d’un refuge ou une sorte de paradis de retour aux sources ou bien plutôt celui d’un enfermement dans la folie, dans l’enfer et l’apocalypse? Métaphore d’une femme à jamais coupée du monde et enfermée en elle-même ? Tentative de définition de la condition humaine ? Ultime leçon de courage ? Hymne à la vie ? Toute interprétation est permise et l’émotion ressentie par l’œuvre est intense.

On voit le film comme on lit le livre, avec lenteur et cependant complètement absorbés. La monotonie des tâches quotidiennes, le jour qui chasse la nuit, les pensées qui tournent en boucle, les saisons qui se répètent, rythment l’histoire, lui donne sa mesure et permettent au lecteur-spectateur d’entrer dans un temps hors du temps, une méditation profonde sur la vie.

Il est des films qui sont à la hauteur des livres qu’ils abordent, c’est le cas pour Die Wand, un livre et un film que je sais déjà vouloir revoir et relire.

A travers trois éminentes voix franco-arabes de notre temps: Tahar Ben Jelloun, Amin Maalouf et Yasmina Khadra

Nés au Maroc, au Liban et en Algérie, ils comptent parmi les écrivains les plus célèbres de France. Ils écrivent en français et s’interrogent sur des points complexes, tels que ceux de identité culturelle, de l’appartenance, de la langue, de la religion et de la politique. Reconnus par quelques-uns des prix les plus prestigieux de la littérature française, ils se posent, dans des genres littéraires différents (essai, conte philosophique ou roman) des questions sur leur époque et l’expérience humaine au sens large.

Le cours sera axé sur les livres suivants:

–       La nuit sacrée (1987), Tahar Ben Jelloun

–       Les Identités meurtrières (1998), Amin Maalouf

–       Ce que le jour doit à la nuit (2008), Yasmina Khadra

Reflections on the notion of identity in three prominent Franco-Arab voices of our time: Tahar Ben Jelloun, Amin Maalouf and Yasmina Khadra

Born in Morocco, Lebanon, and Algeria, the three are among France’s most celebrated writers. Writing in French they investigate complicated questions; those of cultural identify, belonging, language, religion, and politics. Recognized with some of the most prestigious prizes in French literature, they reflect, across various literary genres (fiction or non-fiction), on their time and broader human experience.

The class will focus on the following works:

–       The sacred night (1987), Tahar Ben Jelloun

–       In the Name of Identity: Violence and the Need to Belong (1998), Amin Maalouf

–       What the day owns the night (2008), Yasmina Khadra

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A partir de février 2013, le mercredi de 7h45 à 9h45, à l’Alliance Française de Chicago

Starts February 2013, every Wednesday 7 :45PM to 9 :45PM, at the Alliance Française of Chicago

           

Trois œuvres, trois sessions et quelques deux mille pages, que reste-t-il en quelques mots? Une question ambitieuse à laquelle je tenterai de répondre avant mes étudiants – leurs commentaires futurs pourront ensuite toujours compléter ce billet.

Qu’il s’agisse Des mémoires du jeune fille rangée, de La force de l’âge ou bien de La force des choses, la lecture est aisée, le style soutenu mais simple cependant. Simone de Beauvoir alias « le castor » (surnom que lui donne un ami d’université et qu’elle adopte tres vite) brosse à partir de ses souvenirs personnels de jeunesse puis de maturité le tableau d’une époque, allant de 1908 à 1986. A travers le prisme de ses yeux, le lecteur traverse l’histoire de la France du 20e siècle : l’entre deux guerre, la montée de la bourgeoisie, la seconde guerre mondiale, les grands courants politiques, intellectuels et philosophiques du moment, les avancées technologiques qui permettent enfin de découvrir le monde, les soubresauts du parti communiste, la guerre d’Algérie et bien d’autres. Exercice d’écriture aussi, ses récits autobiographiques lui permettent d’asseoir sa vocation d’écrivain, et d’analyser le processus de mise en mots qui la pousse vers ce genre intimiste comme vers le roman dans L’invitée ou Les Mandarins, ou bien encore vers les essais comme dans Le deuxième sexe, œuvre phare des années 50 qui fera de Simone de Beauvoir à jamais la voix du féminisme.

Critiquée par les hommes, qui lui reprochent son indécence particulièrement lorsque celle-ci touche à la liberté sexuelle des femmes, elle l’est aussi par certaines de ses congénères qui la blâment d’avoir vécu dans l’ombre de ce qu’elle dénonçait elle-même. Femme libérée certes, Simone de Beauvoir vit dans le sillon d’un homme. Les bons mots sont fameux. « Grande Sartreuse » ou encore « Notre Dame-de-Sartre », ils insistent tous sur sa relation hors pair avec Jean-Paul Sartre : l’amant, le philosophe, l’alter-ego, celui dont elle fait connaissance à vingt ans et qui restera jusqu’à sa mort son compagnon de route « Il était le double en qui je retrouvais, portées à l’incandescence, toutes mes manies. Avec lui, je pourrai toujours tout partager ».  Tout jeunes, le contrat est passé, ils seront d’abord l’un à l’autre et l’un pour l’autre, soit l’objet d’une entente exceptionnelle – le reste gravitera autour ; car s’il est des « amours contingentes », le leur est « nécessaire ». Il s’agira d’un pacte de transparence complète et de fidélité éternelle au-delà des passions du moment, des amitiés passagères, d’une conception de l’amour a-traditionnelle donc, profondément anti-bourgeoise et pour le moins difficile à vivre, pour les protagonistes eux-mêmes d’ailleurs puisqu’ils seront parfois les premiers à souffrir des règles qu’ils s’imposent. Si les trios Sartre-Olga-De Beauvoir ou De Beauvoir-Nelson-Sartre, ou bien encore Sartre-M-De Beauvoir ou encore De Beauvoir-Lanzmann-Sartre fonctionnent un temps, ils ne résistent pas au pacte. Nelson Algren, le grand amour du castor, celui dont elle refuse plusieurs demandes en mariage mais celui dont elle désirera emmener dans la tombe une preuve d’alliance à son doigt, résume assez bien la situation « Aimer une femme qui ne vous appartient pas, qui fait passer d’autres choses et d’autres gens avant vous, sans qu’il soit question de jamais passer le premier, ce n’est pas acceptable ».

Les rapports à Sartre que l’auteur à la fin de sa vie qualifie elle-même de « grande réussite » scellent donc à jamais l’image du couple mythique, véhiculée par la littérature.

Lire les récits autobiographiques ne s’arrêtent néanmoins pas à cette image. On remonte le temps et l’espace, au rythme de l’analyse et dans le champ visuel de l’auteur ; les évènements sont perçus dans les extraits de son journal et dans les anecdotes accumulées au fil des pages. De magnifiques portraits s’imposent, ceux de Giacometti « Il était de ces rares individus qui, en vous écoutant, vous enrichissent », de Camus ou Cocteau. On croise Picasso, Genet et Hemingway, s’invite à dîner chez les Leiris, écoute du jazz avec Boris Vian, parle avec Sarraute, Sagan, débat avec Merleau-Ponty, apprécie l’humour de Queneau, les dérives d’Algren dans Chicago ; on voyage surtout dans le monde entier, de l’Europe à l’Afrique, de l’Amérique du Nord à l’Amérique latine, de la Chine, à l’union soviétique.

Lire Simone de Beauvoir c’est prendre un billet pour l’inconnu, s’apprêter à arpenter l’Italie, l’Espagne, la Suède, la Turquie ou encore Cuba, se lancer à l’assaut des montages les plus hautes, partir sans crier gare en excursion pour dix heures de marche dans la nature sauvage ; c’est aussi bien vivre la monotonie du jour le jour, ses contingences et ses limites que connaître l’envolée fougueuse des grands départs car elle ne n’accepte aucune demi-mesure.

Le lecteur lit, et soudain à travers la densité du texte, l’aridité parfois de certains tableaux politiques ou de « la poussière quotidienne de la vie » quelques lignes brillent de par leur lyrisme. On vient de découvrir une perle dans l’huître, quelques lignes somptueuses qui se lisent et se relisent comme un poème en prose, sur le temps, les saisons, sur la beauté du désert, la chaleur de la Provence, la pluie à Rome, sur la peur de la mort aussi.

Les années passent et le thème de la vieillesse et de la mort prend de l’importance. Ce qui au début n’est qu’une angoisse sans nom, celle qu’elle réalise porter en elle et qui surgit par à-coups dans le quotidien devient une certitude cruelle puis enfin une résignation amère « Je pense avec mélancolie à tous les livres lus, aux endroits visités, au savoir amassé et qui ne sera plus. Toute la musique, toute la peinture, toute la culture, tant de lieux : soudain plus rien ». Les amis meurent, Camus, Vian, Merleau-Ponty et rappellent l’inéluctable, cette mort qui très tôt déjà frappe l’entourage de l’auteur en emportant l’amie d’enfance, Zaza.

Pour lutter contre la mort, il reste l’écriture, noircir la page blanche pour mieux éclairer la vie car « Il y a des jours si beaux qu’on a envie de briller comme le soleil, c’est-a-dire d’éclabousser la terre avec des mots…ils arrachent à l’instant et à sa contingence les larmes, la nuit, la mort même et ils les transfigurent. Peut-être est-ce aujourd’hui mon plus profond désir qu’on répète en silence certains mots que j’aurai liés entre eux ».
Un vœu que par ces extraits j’exauce et surtout par l’intérêt que ce billet pourra donner à redécouvrir les textes de Simone de Beauvoir.

Image« Cet élan de moi vers elle, hésitant et inabouti » résume en quelques mots la quête sensible et l’hommage pudique que rend Delphine de Vigan dans Rien ne s’oppose à la nuit, à sa mère, Lucile, qui à 61 ans fait le choix de « mourir vivante » en mettant fin à ses jours.

La mère – la mort, un seul thème et la clef de voûte d’un roman familial, lourd de secrets et de non-dits. Au fil du texte, le lecteur mène l’enquête et reconstruit la vie de Lucile, enfant, jeune fille, femme puis grand-mère. Il participe aussi fasciné à l’élaboration du livre. Car l’écriture est personnage à part entière, on assiste aux interrogations de l’auteur, à ses balbutiements, puis à ses choix finalement. Qui dit faire resurgir le passé, donner matière à qui n’est plus, à ce qui n’a jamais été vécu, dit création et fiction. Il s’agit donc bien d’un roman largement autobiographique ou plutôt d’une autofiction avec pour toile de fond la mère, tragiquement disparue. La vérité sera celle de l’auteur ou encore du lecteur qui en lisant le roman se forgera sa propre histoire. Les faits sont loin, liés à des dates, des événements mais soumis à l’arbitraire de la mémoire et du temps.

La mère – la mort, bien d’autres en littérature se sont frottés à l’exercice. On pense à l’émotion post mortem cliniquement observée au quotidien dans Journal d’un deuil de Barthes, à l’hymne à l’amour et à l’enfance perdue dans Le livre de ma mère d’Albert Cohen ou encore à la recherche par-delà le parent, de la personne dans son entier, complexe et insaisissable, dans La femme d’Annie Ernaux.
Le drame est le même, l’expérience cependant toujours unique. L’écrivain offre alors au défunt « un cercueil de papier » pour reprendre les mots de De Vigan et ceux aussi magnifiques de Philippe Forest dans L’enfant Eternel. Donner à lire à jamais, faire vivre l’absence, dire au revoir par les mots et en entourer ceux que nous aimons et qui ne sont plus.

«Ecrire sur ma mère, autour d’elle, à partir d’elle », autant de prépositions que de tentatives pour cerner un personnage énigmatique, saisissant de beauté, troublant dans ces dérives psychologiques. Lucile, c’est d’abord cette splendide couverture qu’on a du mal à quitter des yeux, un profil de femme vêtue de noir, le regard perdu au loin, nonchalante, une cigarette à la main. On distingue à peine le reste de la tablée familiale, le patriarche au fond, pris sur le vif et dont le doigt énergiquement tendu vers le haut ponctue la conversation. La photo s’impose au lecteur avant même qu’il ouvre le livre. Elle symbolise bien aussi la vie de Lucile, qui très jeune sert de modèle pour des magazines de mode. L’image crée d’emblée un sentiment d’ambiguïté, car elle joue sur les concepts de présence et d’absence, de révélation et de secret. Lucile a disparu dans le temps et l’espace, sa photo perdure et nous invite à l’admirer, à vouloir percer son secret.

Le regard enfin se décline dans tous ceux que l’auteur porte sur les siens, parfois bienveillants, parfois surpris ; aucun cependant ne porte de jugement.

Le mythe familial commence avec Georges, le grand-père. Il est autoritaire, fantasque ; sa femme, Liane, est chaleureuse et originale. Les maternités s’enchaînent, la famille grandit et connaît son lot de joie et de désespoir. Deux enfants meurent par accident, un autre se suicide, le dernier né souffre de trisomie –  autant de drames qui écartèlent la fratrie et déstabilisent à jamais les moins forts. Neuf enfants, plusieurs petits-enfants, une « belle famille », une famille comme les autres en apparence, dans laquelle les secrets sont bien gardés. Ils ne s’échappent que dans les moments de crise, sous la plume de Lucile par exemple où l’inceste est évoquée, ou encore dans l’enregistrement sonore de Georges retraçant sa vie. Au fil des pages on fait allusion à des abus sexuels répétés, à un engagement pour le moins douteux pendant la deuxième guerre mondiale, à la maladie et plus précisément à la folie qui se transmet de génération en génération. Et pourtant, le mutisme familial reste entier.

Sous des aspects de réussite sociale et de splendeur, l’édifice se lézarde. De la clarté visible en surface émane une profondeur noire, comme cette « lumière secrète venue du noir » dont parle Pierre Soulages pour qualifier ses toiles. Ce noir que rappelle aussi le titre du livre, extrait d’une chanson d’Alain Bashung « Ozez Joséphine ». Rien ne s’oppose à la nuit, rien ne met fin à la nuit ou rien ne lui résiste – les ténèbres continuent.

Le livre se termine cependant sur une note d’optimisme, celle d’une quête aboutie et de retrouvailles longuement souhaitées. Il commence par la phrase laconique, aux accents surréalistes : « Ma mère était bleue » et s’achève sur « Aujourd’hui, je suis capable d’admirer son courage » –  le courage de celle qui toute sa vie a su lutter contre ses démons, de celle qui comme Baudelaire avait la nostalgie d’un pays qu’elle ignorait.

Sans aucun doute le meilleur livre de De Vigan paru à ce jour, splendide.


Note après note et morceau par morceau, on assiste dans le documentaire du même nom Note by Note (2007) à la construction d’un Steinway L1037, de la sélection de son bois, sa découpe, au collage, au séchage, au rabotage, au ponçage, au montage minutieux de milliers de pièces jusqu’à l’harmonisation finale et enfin la livraison de l’instrument en salle de concert.

Au fil du temps et sous les yeux fascinés du spectateur le piano à queue prend forme, la carcasse vide du début accueille un mécanisme de plus en plus savant de marteaux, cordes, touches, feutres mais aussi de doigté, réglage et de précision car l’instrument reste presqu’entièrement fait à la main. Le processus de gestation dure douze mois pendant lesquels opèrent des centaines d’ouvriers, d’artisans et de musiciens.
Ils prennent la parole durant le film pour commenter leur travail, leur passion et nous faire entrevoir la naissance d’un chef-d’œuvre.

Le nom est devenu légendaire. Steinway & Sons est créé en 1853 par Heinrich Steinweg, menuisier allemand juif venu de Basse-Saxe et émigré à New York. Pour des raisons pratiques et sans doute une certaine volonté d’intégration il change son nom en Henry Steinway. La maison familiale grandit et devient une société cotée ainsi que la marque réputée de pianos à queue et pianos droits. Seuls deux sites de production distribuent le marché mondial : l’un est à Hamburg en Allemagne, l’autre à New York aux Etats-Unis.


Le documentaire ne perd jamais le rythme, il enchaîne les explications techniques, aux extraits musicaux joués par des pianistes de renom comme Pierre-Laurent Aimard ou Hélène Grimaud.
L’instrument prend corps, vie et on regarde du début à la fin, sous le charme.
Une conférence s’est tenue à New York University sur l’autofiction, plusieurs écrivains et universitaires français et américains ont discuté du concept créé en 1977 par Serge Doubrovsky pour catégoriser les textes sur l’écriture du moi.

Le débat a soulevé plusieurs réflexions critiques sur la définition même du néologisme, selon son auteur et à travers le temps, le contenu et les limites de l’autofiction, ainsi que l’impact et les rapports qu’entretient ce genre avec d’autres formes telles que l’autobiographie, le récit autobiographique, le roman autobiographique, les mémoires, le journal ou encore le roman intime.

Selon Doubrovsky Il s’agit d’une « fiction d’événements et de faits strictement réels » qui confie le « langage d’une aventure à l’aventure du langage ». Dans l’autofiction, l’auteur, le narrateur et le héros partagent la même identité et ce que le « je » dit est pure vérité. L’initiative des mots crée la fiction, et celle-ci permet de recréer la réalité ou la vérité en venant combler les possibles trous de la mémoire.

A la fois proche de l’Existentialisme et du Nouveau Roman, l’autofiction évolue au cours des décennies ; elle remplit selon les uns ou les autres, des fonctions diverses et cultive au final le mystère. Concept séducteur valorisant l’expérience, concept décrié pour son côté parfois qualifié de narcissique, concept flou et ambigüe, il n’en est pas moins un mode d’écriture qui a sa place dans la littérature et ce, avant même que l’expression ne soit réellement consacrée. On pense à Rousseau, Colette, Perec, Thomas Bernhard, Jorge Semprun et bien d’autres. Certains auteurs se déclarent clairement dans leurs écrits comme auteur-héros-narrateur (pour exemple et pour ne citer que les intervenants de cette conférence, Francisco Goldman dans Say her name ou Daniel Mendelsohn dans The Lost), d’autres en revanche ne se nomment pas directement alors que tout cependant dans leur texte renvoie à l’auteur (pour exemple Catherine Cusset dans Confessions d’une radine ou Jouir, Camille Laurens dans Dans ces bras-là).

Par ailleurs et pour souligner la complexité associée au concept, une œuvre peut emprunter à la vie d’un auteur, nourrir sa fiction, sans pour autant être de l’autofiction. On pense à Proust dans La recherche du temps perdu et aussi à Duras car si celle-ci se sert à l’évidence des éléments de sa vie pour écrire Un barrage contre le pacifique, cette œuvre s’apparente au genre du roman et non à l’autofiction. On note en revanche que L’amant se rapproche du genre autobiographique, voire autofictionnel.

Qui dit autofiction ou écriture du moi dit témoignage et partage d’une expérience personnelle avec le lecteur, elle dépasse cependant le vécu ou les émotions personnelles de son propre auteur, dépersonnalise en quelque sorte, pour atteindre une dimension universelle. Quand Philippe Forest relate dans L’enfant éternel ou Toute la nuit son drame de père face à la mort de son enfant, il déborde le particulier et touche l’universel.

En écrivant sa vie, on écrit celle des autres, et le « je » devient «tu », elle », « il », « nous » ou « vous ». Annie Ernaux, qui pourtant se déclare fermement contre la classification de son œuvre dans l’autofiction, semble paradoxalement remplir au mieux les critères de l’autofiction. Chez elle, «le moi est palimpseste », le « je impersonnel » et les fragments de sa vie servent de miroirs pour mieux réfléchir celles des autres, la nôtre. Elle se sert d’elle-même comme d’un champ d’expérimentation, le seul qui lui est donné de si bien maîtriser.

On est donc très loin dans cette optique d’une quête identitaire ou d’une simple plongée narcissique révélant des thèmes jugés trop intimes pour être divulgués au public. De plus et comme le soulignait si justement lors de la conférence Daniel Mendelsohn, il est difficile voire impossible pour chacun de juger du degré d’intimité d’un thème. Pour les uns, parler de leur vie sexuelle sera nettement moins intime que de parler de toute autre inclination intellectuelle (pour exemple peut-être Catherine Millet dans La Vie sexuelle de Catherine M.). L’intime n’a pas une définition seulement générale ou générique mais bien plutôt une définition propre à chacun.
Ce reproche pourtant stigmatise parfois l’autofiction dans un genre qui « a mauvais genre ».

En conséquence certains écrivains repoussent le titre, jugé dénigrant ; des éditeurs jouent, selon le public qu’ils recherchent, sur l’ambiguïté du terme et utilisent ou non le label à des fins commerciales.

Après toutes ces réflexions sur l’origine du terme, son évolution et son continu, il semble qu’une question persiste, celle de savoir si l’autofiction a une raison spécifique, une sorte de raison d’être dans la démarche d’écriture. Pourquoi l’autofiction ?

La première qui me vient à l’esprit est la relation de proximité créée avec le lecteur, cette connivence qui s’instaure à travers le ou plutôt « un » vécu. De celle-ci découlent ensuite toute une palette de sentiments comme l’émotion, l’identification, la compréhension. L’autofiction enfin épouse peut-être au mieux notre époque, où l’emphase est mise sur le particulier. On tend à l’universel ou à rejoindre la masse à travers l’expérience individualisée et non l’inverse.

Mais c’est sur une citation de Simone de Beauvoir tentant d’appréhender l’essence de la littérature que je terminerai ce billet, elle est extraite des Mémoires d’une jeune fille rangée, texte apparenté au genre du récit autobiographique….là, je ne suis pas mécontente de brouiller toutes les pistes en employant pour conclure ces remarques sur l’autofiction, les mots de « mémoires » et de « récit autobiographique »….Mais voici la citation de Beauvoir : « La littérature permet de se venger de la réalité en l’asservissant à la fiction ». A méditer…

Et surtout pour tous les férus de l’autofiction, je vous conseille de flâner sur le site créé, entre autres, par Isabelle Grell et Philippe Forest : http://www.autofiction.org. C’est excellent, et certaines photos de la conférence sont déjà sur le site. J’espère y lire bientôt les interventions de tous les participants évoqués plus haut et de ceux que je n’ai pas cités.

Photo représentant le tableau de l’artiste surréaliste Dorothea Tanning, intitulé Birthday 1942 et mentionné par Michele Bacholle-Boskovic lors de la conférence comme étant un des tableaux preférés d’Annie Ernaux.

Le Rapport de Brodeckse présente comme une fable à l’atmosphère kafkaïenne. Le lecteur est plongé dans un village d’outre-Rhin, de quelques quatre cent âmes, sans emplacement déterminé et sans nom. De mystérieux et terribles événements se sont passés dans le passé et Brodeck, narrateur et héro principal, raconte. On mène l’enquête au rythme de la lecture et apprend vite à discerner les personnages par leur rôle ou statut social. Il y a le maire, l’instituteur, l’aubergiste, le voisin, le curé, et une auberge nommée « das Schloss » où s’est déroulé l’Ereigniës, ce drame à l’origine du récit.Brodeck, plus instruit que ses concitoyens, occupe au village des fonctions proches de celles d’un garde champêtre, il écrit les rapports sur la nature, « la flore et la faune ». Au regard des autres, il est celui qui a le pouvoir des mots « tu sais écrire, tu sais les mots, et comment on les utilise, et comment aussi ils peuvent dire les choses ». Pour purger le mal de la conscience collective, l’absoudre en quelque sorte, on l’enjoint sous la menace de prendre la plume et de raconter: « Tu vas raconter l’histoire, tu seras le scribe » « Il faudra vraiment tout dire afin que celui qui lira le Rapport comprenne et pardonne ».

C’est à l’écriture que revient le rôle d’exorciste, elle seule peut mener vers le salut ou le pardon. Car la mémoire et la conscience sont les attributs qui différencient au mieux l’homme de l’animal, l’individu des porcs d’Orschwir, le maire du village, ces « fauves sans cœur et sans esprit », pour lesquels seul le ventre compte, et qui « ne songent qu’à une chose, tout le temps, c’est de pouvoir le remplir ».

Brodeck rédige son rapport, ou plus précisément ses deux rapports ; celui que tout le monde veut lire, pour ensuite mieux détruire, ainsi qu’un autre en parallèle qui fera l’objet de ce roman et qui dira la honte, la vérité cachée.

Un jour « toute en douceur et teintes blondes » car Brodeck se souvient de la date, le 13 mai, un étranger arrive au village. Son costume est étrange, son allure bouffonne, et il est flanqué d’un cheval qu’il appelle Monsieur Socrate ainsi que d’un âne, Mademoiselle Julie.
Depuis que la guerre a pris fin, un an auparavant (entendons la seconde guerre mondiale), c’est le premier visiteur à venir au village. Personne ne sait d’où il vient, qui il est et pourquoi soudain il est là. Personnage énigmatique on l’appelle vite l’Anderer (l’autre) ou on le surnomme dans le dialecte local tantôt «Vollaugä » (yeux pleins), « De Murmelnër » (Le murmurant), « Mondlich » (lunaire), « Gekamdörhin » (celui qui est venu de là-bas), ou bien encore « de Gewisshor » (le savant). Personne ne l’aime, tout le monde le craint sauf Brodeck qui d’emblée se retrouve en lui « Parfois même, je dois l’avouer, j’avais l’impression que lui, c’était un peu moi. ».
Erudit, poli, toujours gentil, l’Anderer écoute et sourit plus qu’il ne parle. Il rappelle le Saint ou le prophète, et son destin semble prédéterminé « Parfois en le regardant, j’avais songé à quelque figure de saint. C’est très curieux la sainteté. Lorsqu’on la rencontre, on la prend souvent pour autre chose, pour tout autre chose, de l’indifférence, de la moquerie, de la conspiration, de la froideur ou de l’insolence, du mépris peut-être. On se trompe, et alors on s’emporte. On commet le pire. C’est sans doute pour cela que les saints finissent toujours en martyrs ». Ou peut-être s’agit-il d’un messie, venu pour racheter le monde en perdition, « un dernier envoyé de Dieu avant qu’il ne ferme boutique et ne jette les clés » comme le souligne amèrement le curé.

L’homme d’église, Peiper, a perdu la foi à force d’avoir entendu tout ce « chargement putride » de confessions. Il boit pour oublier, pour ne plus penser. Tous d’ailleurs au village ont recours à l’alcool pour faire taire leur peur ou leur conscience.

L’Anderer arrive dans ce village coupé du monde, mort à toute croyance, et révèle à chacun ce qui se cache en lui. Il écoute, récolte les confessions, celle de Brodeck notamment, fait des croquis, esquisse les portraits de tous les habitants et finalement organise une réception où il montre ses œuvres. Miroirs de l’âme, soudain mise a nue, ces portraits, où chaque citoyen se reconnaît dans sa vraie nature, signeront son arrêt de mort et le village entier ourdira alors une macabre mise à mort.

Le style du roman est riche en descriptions et la structure est captivante, faite de permanents retours en arrière, d’histoires dans l’histoire. Il y a le temps de la narration, soit celui d’après l’écriture du rapport, mais aussi les coulées dans la mémoire qui font revivre à Brodeck et découvrir au lecteur le fameux Ereigniës (scène de mise à mort), l’arrivée de l’étranger, la vie au village, la guerre, ses études à la capitale, sa jeune enfance, ses amours avec Emilia, les camps et d’autres secrets bien gardés au fond de l’inconscient collectif.

En remontant le temps, des lambeaux de souvenirs, lui reviennent. Ceux de sa petite enfance lorsqu’orphelin, âgé seulement de quatre ou cinq ans, la vieille Fédorine, déjà « tavelée comme une nèfle oubliée trois saisons dans le cellier », le recueille sur son chemin. Ensemble, ils traversent des montagnes, des pays et des langues, sur une charrette de fortune avant d’arriver au village qui leur donne une cabane. Ceux ensuite du jeune homme parti étudier à la ville grâce aux cotisations des villageois. On assiste à la montée de la violence et de l’antisémitisme et à la fuite de Brodeck vers le village un matin en compagnie d’Emilia, la jeune fille rencontrée à la ville, qu’il prend pour femme. La haine déborde la ville et rattrape le village bientôt sommé de désigner ses traites. Dénoncé comme étranger « Fremdër », sacrifié pour sauver les autres, Brodeck est déporté dans un camp de concentration.

Six jours de voyage marquent sa lente descente en enfer. Six jours traumatiques ou les plus faibles meurent, ou le choix aussi s’impose entre les futurs morts et futurs survivants, car par delà les aptitudes physiques de survie il y aura celles de la conscience et de l’acceptation ou non de l’humiliation. Dans le camp, les nazis appliquent minutieusement leur politique d’humiliation et de deshumanisation en réduisant chaque homme à un animal. Qui veut survivre doit oublier qu’il est un homme, et être prêt à se plier à tous les déshonneurs.
Brodeck n’a qu’une seule pensée, celle de survivre, pour rentrer et retrouver sa femme à laquelle il a fait la promesse de revenir. Il accepte donc tout, de n’être rien, de ne plus avoir ni langage ni dignité. Il devient tout d’abord le « scheizeman » (l’homme merde), chargé de vider à mains nues les latrines du camp, puis le « chien Brodeck » qui rampe, marche à quatre pattes, aboie, lape, se laisse mener en laisse, et dort dans une niche.

L’évocation des camps et l’idée de l’individu ravalé à une masse informe « des ombres pareilles les unes aux autres » ne sont pas sans rappeler le témoignage de Primo Levi sur l’holocauste et notamment Se questo è un uomo (Si c’est un homme), l’œuvre également d’un autre auteur déporté dans les camps, Jorge Semprun. Semprun décrit dans l’expérience concentrationnaire l’au-delà ou plus exactement la traversée de la mort (je renvoie à un autre billet sur cet auteur dans ce blog, Jorge Semprun « Adieu vive clarté… »).
A ce propos enfin, il est intéressant de noter que Philippe Claudel vient d’être élu il y a peu par l’Académie Goncourt au couvert de Semprun, mort le 7 juin 2011. Le choix n’est pas neutre.

« Depuis le camp, je sais qu’il y a davantage de loups que d’agneaux » dit Brodeck. L’expérience des autres, certes, de lui-même aussi, pris dans l’engrenage de la peur et du besoin. Car la question morale dans le roman est toujours présente et personne n’y échappe. Comment réagit-on dans une situation extrême, acculé à ses limites, face au mal ? Et le pardon est-il possible ?

Plusieurs souvenirs harcèlent Brodeck. Certains traduisent bien l’ambigüité du mal, comme l’épisode du wagon et de l’eau dérobée à la jeune mère et son nourrisson, celui aussi de cette jeune aryenne qui berçant avec amour son enfant dans ses bras regarde chaque matin au camp avec jouissance la pendaison de la victime du jour. L’amour et l’innocence se mêlent à la haine et la perversité et si les loups torturent Emilia, sa femme, la rendent folle à jamais ; c’est néanmoins la beauté qui au final l’emporte dans le regard de Poupchette, l’enfant « née de l’horreur».

Brodeck finit par quitter le village, avec sa femme, sa fille et la fidèle Fédorine. Le lecteur, lui, quitte le roman avec l’impression d’avoir traversé une œuvre grave, terriblement humaine, et toujours profondément actuelle.

Il est assez rare de nos jours d’entrer dans une salle de cinéma comble, et encore plus de lire le générique de fin sous les applaudissements de l’audience. Ce fut le cas cependant pour le dernier film du réalisateur français Michel Hazanavicius – oui, son nom est difficile à prononcer et se lit en cinq mouvements; il faut prendre son temps.

The Artist, est un hommage au cinéma muet et montre les affres d’un acteur à succès, George Valentin alias Jean Dujardin, se voyant reléguer au vestiaire par l’arrivée du cinéma parlant. Une charmante rencontre, Peppy Miller, actrice en herbe, (interprétée par Bérénice Bejo) joue la carte de la modernité, et ravit rapidement la tête d’affiche tout en devenant secrètement l’ange gardien de Valentin dont elle s’est éprise. Accablé par son déclin, Valentin se refugie dans l’alcool et ne trouve plus secours et réconfort qu’auprès de son chien, fidèle terrier auquel il ne manque que….la parole. L’amour de la belle Peppy sauvera le malheureux artiste de sa dépression et c’est aux sons des claquettes que s’achève le film ou plutôt celui que les deux tournent ensemble.

Dujardin est parfait dans son image de beau ténébreux, et la ressemblance à Clark Gable est confondante. Quant à Bejo elle pétille d’entrain durant tout le film.

On notera quelques beaux passages. Par exemple quand les deux acteurs répètent une scène où il doit incarner un personnage autoritaire et où il succombe à chaque séquence de tournage au charme de la jeune fille. Une autre où c’est elle cette fois qui se glisse en catimini dans sa loge et passe voluptueusement les mains dans sa veste imaginant qu’il l’enlace.

L’intrigue est légère, le propos intéressant et l’hommage vibrant. Un film en noir et blanc, muet, aurait par ailleurs pu rebuter un public habitué aux effets spéciaux et à l’action trépidante. Au lieu de cela, il surprend et rafraîchit. Les clins d’œil ludiques, dans la tradition du cinéma muet, sont plein d’humour et volontiers autocritiques.

Le film précédent d’Hazanavicisus, OSS 117, était une parodie de films d’espionnage. Loufoque il m’avait laissé perplexe ; celui-ci m’a séduite. Je me demande maintenant à quel hommage le réalisateur paiera tribut la prochaine fois.

Mais pour l’heure, qu’on se le dise, The Artistest un divertissement aussi esthétique qu’intelligent.

Pesanteur ou légèreté, un choix entre deux possibles, celui que doivent faire les personnages de Kundera dans L’insoutenable légèreté de l’être. Y a-t-il antinomie entre les deux concepts, et où se situe la valeur morale ? Le roman joue en permanence sur l’ambigüité des notions, et les pôles opposés tels que le bien et le mal, le corps et l’âme. Quelques pages d’introduction rappellent le concept nietzschéen de l’éternel retour et dressent le décor dans lequel évolueront les personnages. Nous n’avons qu’une vie, comment savoir alors si le chemin choisit est le bon, puisqu’il ne nous sera jamais donné de vérifier les autres – toutes ces voies que la vie nous proposaient et que nous avons intentionnellement, ou non, laissé de côté, décidé de ne pas prendre.

Plusieurs couples, un notamment, formé par Tomas et Tereza tisse une histoire d’amour, de fidélité, d’infidélités surtout, et de jalousie. Le tout se déroule sur fond de communisme à l’époque où Prague subit le joug soviétique. 1968, les chars russes avancent ; un système de répression s’instaure et force chacun à choisir son camp, celui des partisans ou celui des réprimés. La neutralité n’existe plus.

Le roman raconte l’insouciance, dans la rencontre de Tereza, la jeune serveuse de province et de Tomas, le chirurgien praguois promu à une belle carrière, dans leur amour ; la frivolité aussi dans les aventures érotiques de ce dernier (ou serait-ce une forme de philosophie libertine afin de mieux s’emparer le monde à travers le corps des femmes ?); il raconte encore la responsabilité dans leur désir de former un couple durable, et le courage dans la volonté de ne pas céder au régime. Rien n’est donné pour acquis, tout se conquiert et l’on passe du lourd au léger et inversement sans que les frontières soient toujours claires.

« Es muss sein » (il le faut), le motif de la phrase de Beethoven, dans le mouvement du dernier quatuor opus 135, devient l’expression favorite de Tomas pour expliquer ce qui le pousse de l’un à l’autre, de sa femme à ses nombreuses maîtresses, « weil einmal ist auch keinmal » (une fois ne compte pas) ainsi que d’un vague engagement politique à une décision ferme qui déterminera son avenir. Jeune chirurgien brillant, il devient laveur de vitres puis enfin conducteur de camions dans un village de campagne.

Si au pays des soviets rien n’est l’œuvre du hasard – l’œil de la police secrète est partout – c’est pourtant grâce à lui ou plus exactement à six hasards consécutifs, savamment orchestrés par le destin, que l’histoire d’amour de Tereza et Tomas voit le jour. La liberté, seule, ensuite dicte leur conduite.

Kundera, Tchèque de naissance, a opté pour la France et la nationalité française ; il n’en reste pas moins baigné depuis l’enfance dans un monde très empreint de culture germanique. L’allemand est souvent utilisé comme référence dans le texte, à travers ses philosophes, ses musiciens, son histoire. Selon l’auteur, l’allemand est « une langue de mots lourds ». Elle épouse ou corrobore la dualité et la contradiction apparente que le roman s’engage à démontrer. Si les mots pèsent lourds ou ont du poids, ils ont donc un impact, de la force et aussi de la valeur. Ce qui alors, de prime abord, pouvait apparaître comme un jugement purement négatif se transforme en positif. Car au fond la pesanteur n’est-elle pas ce qui retient, ce qui empêche l’évaporation – voire la dissipation, du sens et de la vie ?

Une autre métaphore s’impose à mes yeux, celle de la Beauté, avant l’Amour même peut-être. Car la beauté illustre le mieux ces deux concepts ; elle est légère et pesante à la fois « Ô Beauté, monstre énorme, effrayant, ingénu! » disait Baudelaire « Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres ? ».

L’insoutenable Légèreté de l’être a été salué par le public à sa sortie, traduit ensuite dans des dizaines de langues, et enfin a été rendu célèbre par le film du même nom avec Juliette Binoche, alors toute jeune, dans le rôle de Tereza. C’est aussi, avant d’être un magnifique titre et donc une promesse tacite au lecteur, un beau roman et un excellent début de lecture pour les prémisses d’une année à peine née. Sous des aspects de simplicité ou devrais-je dire légèreté, il engage à réfléchir et repenser ce qui nous détermine, nous donne du poids, et en conséquence nous soutient.

Quelques citations glanées au fil de la lecture :

« Ne pouvoir vivre qu’une vie, c’est comme ne pas vivre du tout »

« Le but de l’acte d’amour n’était pas la volupté mais le sommeil qui lui succédait ».

« L’amour ne se manifeste pas par le désir de faire l’amour (ce désir s’applique à une innombrable multitude de femmes) mais par le désir du sommeil partagé (ce désir-là ne concerne qu’une seule femme) »

« Ce qui fait la grandeur de l’homme, c’est qu’il porte son destin comme Atlas portait sur ses épaules la voûte du ciel »

« Pour qu’un amour soit inoubliable, il faut que les hasards s’y rejoignent dès le premier instant comme les oiseaux sur les épaules de saint François d’Assise ».

« La transformation de la musique en bruit est un processus planétaire qui fait entrer humanité dans la phase historique de la laideur totale »

« Les régimes criminels n’ont pas été façonnés par des criminels, mais par des enthousiastes convaincus d’avoir découvert l’unique voie du paradis »

« Il faisait des choses auxquelles il n’attachait aucune importance, et c’était beau »

« L’histoire est aussi légère que la vie de l’individu, insoutenablement légère, légère comme un duvet, comme une poussière qui s’envole, comme une chose qui va disparaître demain »

« Avant d’être oubliés, nous serons changés en kitsch. Le kitsch, c’est la station de correspondance entre l’être et l’oubli »