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Une belle semaine culturelle à Chicago avec la venue notamment de l’écrivain français d’origine russe Andréï Makine qui a donné plusieurs entretiens dans les universités de Notre Dame et UIC, dans quelques librairies ainsi qu’à l’Alliance Française.

Mercredi 27 avril l’Alliance Française de Chicago offrait donc une pause déjeuner atypique et littéraire devant une audience subjuguée.

Questionné sur ses pseudonymes, sur le concept d’identité, sur le rôle de l’écriture, du style et de la mémoire, sur l’amour et la beauté, la francité et la russité, enfin sur l’éternité ou l’immortalité, l’auteur s’est prêté au jeu des questions-réponses et nous a fait voyager dans son œuvre, riche de vingt ouvrages (seize sous le nom d’Andreï Makine et quatre sous celui de Gabriel Osmonde).

On retiendra une voix forte aux « r » envoûtants et beaucoup de cohérence, celle d’un homme face à ses écrits et ses idées.

Lire Makine/Osmonde, c’est entrer dans un univers où les mots possèdent des vertus magiques, ils décantent la mémoire, la transfigurent, ils transcendent le temps, l’espace et les cultures, ils préservent la vie dans ses brefs moments d’éternité; enfin et surtout lire Makine, c’est toucher de près l’humain, dans sa fragilité et sa force, dans ses contradictions, sa complexité et aussi sa beauté.

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harpe 2Un autre endroit, mais toujours les bords de l’eau, Chicago River coule en bas et se jette plus loin dans le lac. La lumière se reflète dans les immeubles d’en face, un fin rayon de soleil direct éclaire la pièce où se regroupent quelques privilégiés. Les doigts comme animés d’une vie propre se lancent, déchirent le tissu des conversations amorcées.
17h30, concert privé chez Isabelle Olivier qui joue ses dernières compositions.

Deux ans plus tard, l’opéra librement inspiré du Baron perché de Calvino prend son élan ; il est fini quasiment pour la partie orchestrale et l’instrument central : la harpe. D’autres viendront s’y joindre : guitares, contrebasses, violons, voire synthétiseurs. Des voix aussi, un quatuor composé de deux hommes et deux femmes.

La harpe, point central, seul représenté pour le concert de ce soir, se donne à fond, cordes, bois, coffre, chevilles, pédales et boutons. Rien n’est laissé de côté et tout participe avec intensité. Côme monte dans l’arbre, fuit la société d’une branche à l’autre, impose sa liberté entre ciel et terre. On ferme les yeux, se laisse porter par une musique nouvelle, si loin des représentations traditionnelles liées à cet instrument.

Etre à quelques centimètres de la harpe, la sentir vibrer et remplir l’espace est unique et ne se retrouvera sans doute pas dans l’opéra final, où elle se fera guide, donnera le ton, mais n’aura plus l’exclusivité. Je profite donc du moment.

Un concert vient d’être donné cet été près de Paris, une magnifique création incluant une quarantaine d’artistes, le tout dans la féérie d’un château médiéval. D’autres représentations sont prévues au printemps et à l’été prochains à Chicago, en salle et en plein air….

Une histoire musicale à suivre donc, perchée entre Paris et Chicago.

ImageDonner accès à l’éducation, première pierre dans l’édifice de la liberté…une évidence mais qui cependant doit être rappelée, et pour laquelle il est toujours bon d’œuvrer, s’engager. C’est ce que se propose l’association « Blooming, s’épanouir à l’école » nouvellement fondée par Nadia Haton et composée de plusieurs personnes dont le parcours diffère mais que les talents et la volonté humanitaire regroupent.

Blooming apporte actuellement son aide en Inde, mais d’autres projets suivront, partout où le manque de possibilités et de moyens empêchent aux enfants d’accéder à la connaissance, et donc à la pleine réalisation de soi.

Les façons d’aider sont multiples. Elles se font sous forme de donations sachant qu’un apport financier minime peut sécuriser une année scolaire pour un enfant de Bangalore ou bien permettre d’élever le niveau général de l’école locale ; sous forme de volontariat sur place ou à distance ; mais encore via toute action de sensibilisation et de diffusion.

Pour preuve ce billet qui j’espère, vous fera cliquer sur le site de Blooming, au nom aussi bien choisi que prometteur : http://blooming-sepanouiralecole.org.

« A la longue, même les passions les plus secrètes, ne peuvent rester cachées ».

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Sur fond d’empire austro-hongrois l’écrivain de langue hongroise Sandor Marai décrit la vie de trois personnages ce qui les lie, les unie et les fait se déchirer. Deux hommes et une femme – le trio est classique, la tragédie assurée.

Nous sommes en 1940, Henrik, un vieux général, solitaire en son château, reçoit une lettre annonçant la venue de son ami d’enfance, Konrad, qu’il n’a pas revu depuis quatre décennies. La vieille servante, Nini, témoin de toute une vie, est appelée pour préparer un dîner de réception. Tout doit être similaire à la dernière soirée passée avec Konrak- épisode traumatique que le lecteur ne découvre pas avant la rencontre des deux amis.

Pour l’événement la partie du château inhabitée depuis des années reprend vie, les housses blanches sont retirées, les pièces sont aérées. Menu, vins et décorations sont être ceux de jadis, en tout point identiques. Seule Krisztina, la femme d’Henrik, décédée des années plus tôt, manque à la composition, ainsi que son portrait décroché du mur par le maître des lieux à sa mort.

Henrik, la lettre lue, se remémore le passé. Fils fortuné d’un officier de la garde austro-hongroise et d’une jeune aristocrate française, il a dix ans quand il fait la connaissance de Konrad, fils d’un petit fonctionnaire de Galicie, à l’Académie militaire de Vienne. De même âge et bien que d’origine sociale et de personnalité différentes, les deux enfants deviennent inséparables. Les années passent ; et toutes les vacances se font ensemble au château d’Henrik perdu dans la forêt hongroise. Le premier est riche, enjoué et doué pour les vertus militaires ; le second est pauvre, taciturne, doué pour la musique mais non l’épée.

Avec le temps, les divergences s’accroissent mais l’amitié reste intacte et Konrad (dont le prénom semble prédestiné puisqu’il résonne avec « camarade ») présente à Henrik une jeune femme, Krisztina, qui bientôt épouse ce dernier. Le trio d’amis continue à se voir régulièrement, au château, à la chasse, autour de la musique que partagent Krisztina et Konrad. Le tableau est idyllique jusqu’au jour fatidique du 2 juillet 1899.

Le dîner entre les deux vieillards, orchestré avec soin, lève les voiles du passé et révèle l’âme des personnages. Le lecteur est tenu en haleine jusqu’au bout, découvrant lentement avec la mémoire ressuscitée des deux hommes quarante-et-un ans de blanc, d’exil et de doute.
L’action est limitée et le texte utilise essentiellement l’analepse ainsi que la mise en abyme. Le vieux général mène le dialogue, cherche à sonder le mystère, n’ayant attendu pour mourir que cette revanche ultime.

Au cours de la conversation, d’un monologue fait de questions surtout posées par Henrik, on cerne le drame qui noue les deux hommes, la tentative de meurtre avortée de Konrad pour se débarrasser du mari trompé, son manque soudain de courage au moment où il avait la possibilité de tuer le rival en profitant de la chasse, puis son départ précipité sans laisser de traces. En ce matin de juillet, 1789 et dans les quelques secondes où se joue sa vie, Henrik entrevoit la vérité, cette haine implacable que lui porte son ami d’enfance. Tous les morceaux de puzzles se mettent ensuite en place et il réalise bientôt l’infidélité des deux êtres qu’il croyait le plus proche de lui. Emmuré dans la déception, Henrik décide de ne plus jamais reparler à sa femme et de ne s’ouvrir à personne sur le drame qui se joue.

Chaque personnage choisit de disparaître plutôt que d’affronter la réalité et ses difficultés. Henrik part vivre dans le pavillon de chasse loin du château, Krisztina se replie sur elle-même et finit par mourir huit ans plus tard, seule et désillusionnée, sans avoir jamais reparlé ni à son mari, ni à son amant. Konrad fuit dans les îles ne donnant plus aucun signe de vie.

Le mystère se lève au rythme des plats qui ponctuent le dîner, mais il laisse au lecteur plus d’une interrogation sur les vrais motifs, les raisons surtout d’un tel dénouement. Krisztina avait-elle prémédité ce meurtre avec son amant ? N’était-elle que le jouet impuissant entre deux hommes lâches et incapables d’aller jusqu’au bout de leurs désirs? Avait-elle finalement accepté son destin en décidant de ne pas se rebeller contre le mutisme imposé par Henrik? Henrik espérait-il un premier pas de sa femme avant de lui pardonner ? Voulait-il se préserver de la souffrance en continuant d’ignorer les faits ou bien se venger d’elle en l’ignorant jusque sur son lit de mort? La fuite de Konrad était-elle motivée par la peur, la faiblesse ou bien l’expression d’un ultime courage pour fuir la femme aimée par l’ami d’enfance ?

Krisztina parle peu dans le roman et ne porte qu’un seul jugement sur son amant : « C’était un lâche », paroles prononcées lorsqu’elle réalise que Konrad a fui et paroles que le mari rapporte ensuite à Konrad lors du dîner qui doit régler leurs comptes. Krisztina n’apparaît dans le roman qu’à travers la voix des deux hommes qui l’ont aimée, par le blanc sur un mur dont son portrait a été décroché, et ne s’épanche durant sa vie que dans un petit carnet, journal intime remis par son mari au début de leur mariage. Henrik le retrouve après sa mort et se propose de le lire à Konrad pour savoir enfin la vérité sur les sentiments et les actes de sa femme. Pris de doutes, de remords ou bien terrifié peut-être par ce qu’il va découvrir, il décide au dernier moment de le jeter dans le feu et « au milieu du brasier, il ne reste plus qu’un amas de cendres, luisant comme un morceau de moire foncée. »

Jusqu’au bout le lecteur est tenu en haleine, fasciné par le duel acharné entre les deux hommes. L’action est limitée au souvenir ; elle se déroule avec lenteur au gré du drame psychologique qui se joue, mais sous le calme apparent de l’intrigue rougeoie la violence d’un passé encore brûlant.

« Les braises », roman publié en 1942, ne perd rien de son incandescence avec le temps.



Classe de littérature
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Alliance Française de Chicago
A partir du 12 février 2014 et tous les mercredis de 19h45 à 21h15

Je crois aux rencontres, aux moments, aux signes – il suffit alors de les interpréter. Quand un auteur ou un thème se retrouve plusieurs fois sur mon chemin, alors il est temps de le lire, le découvrir, s’y plonger.

Immortelle randonnée est le dernier roman de Jean-Christophe Rufin et la rencontre fortuite dans une librairie du boulevard Saint Germain d’un livre qui m’aura permis de ne pas voir passer les neuf heures de vol qui me ramenaient dans la neige et le froid.

Membre de l’Académie Française depuis 2008, Rufin est connu en tant qu’écrivain mais aussi en sa qualité d’ancien diplomate, ambassadeur de France au Sénégal, ainsi que de médecin investi dans des missions humanitaires en Afrique et en Amérique latine.

Sur le ton de la conversation, du badinage philosophique, il nous conte dans son dernier livre son expérience de quelques 800 kilomètres de marche pour rejoindre Saint Jacques de Compostelle. Un mythe revisité avec humour par un académicien qui troque, l’espace de quelques semaines, son costume vert et or pour l’habit de jacquet.

Le livre se lit vite, avec aisance, et on s’achemine pas à pas vers un lieu de légende. Acte de foi, exercice spirituel, évènement sportif ; tout le monde s’y retrouve et les siècles n’ont pas entamé la ferveur des pèlerins qui viennent de toute l’Europe, voire de plus loin sur « El camino de Santiago ».

C’est sur ce chemin et en digressant sur le thème du voyage littéraire que s’ouvrira ma prochaine classe de littérature à l’Alliance Française de Chicago.

Image«Between the folds», le documentaire de l’Américaine Vanessa Gould, sorti en 2008 révèle le monde connu et méconnu de l’origami. Nous sommes loin ici des cocottes en papier que chacun sait plus ou moins faire et expérimente joyeusement en famille. Le papier devient statue, forme géométrique complexe, objet aux mille facettes – un mélange unique de technique et d’émotion.

Plusieurs artistes prennent la parole, parlent de leur découverte de l’origami, de leur fascination et de leur travail incessant pour dompter un art qui semble sans limite. Un pli, puis un autre, des centaines pour les plus experts et la surface s’incarne sous nos yeux.

Le papier prend corps et âme. Il devient sens.

Le documentaire est bref. Il ne dure que 55 minutes et semble ne faire qu’aborder le sujet pour mieux nous le laisser découvrir. On ressort de ce film avec l’envie de créer, de se perdre « entre les plis ». Car c’est bien là que la magie opère, dans cette recherche par l’art d’un moment de grâce et d’un au-delà, situé « entre » les plis.

La tasse de thé de Proust distille son parfum car l’origami aussi est un monde qui se déplie, se multiplie –  une délicieuse mise en abyme qui nous transporte dans l’espace et le temps.

 

ImageDe son adolescence à sa mort, un homme tient son journal. Avant de mourir il remet les carnets à sa fille, qui – livre étant- décide (on imagine) de les publier. La trame est simple, le projet cependant plus complexe car si « je » il y a, comme dans tout bon journal, celui-ci ne tient compte que du corps et de ses effets. Il ne s’agit donc pas d’un journal intime, ou d’un journal de bord mais du Journal d’un corps, le dernier roman de Pennac, un livre à la fois original, drôle et profond et qui pourrait se résumer par la phrase d’Antonin Artaud « du corps par le corps avec le corps, depuis le corps et jusqu’au corps » 

On suit la vie d’un homme, entre douze et 87ans. Il est sans nom, à quoi bon ? N’est-il pas monsieur tout le monde, l’homme en général, un corps parmi tant d’autres. Délaissé par une mère acariâtre, le jeune garçon, chétif, ombre d’un père aimant mais souffreteux et voué à une mort prochaine, décide de dompter ce corps dans lequel il se sent si mal. Il se met donc à l’écrire au quotidien, lui donne la parole pour mieux le maîtriser, le comprendre et ainsi l’ancrer dans la vie. Son but est de vaincre les peurs qui l’assaillent, devenir fort et ultimement trouver son identité. Qui suis-je ? Une réflexion qu’il est en effet bien difficile de dissocier du corps.

Il n’entre dans le texte aucune considération qui ne soit physique à la base, et on assiste au répertoire d’un corps dans toutes ses fonctions, émanations, transitions. L’exercice aurait pu être fastidieux, voire périlleux, il n’en est rien. Et même si certains passages manquent un peu d’oxygène (je me mets au diapason) ou tirent en longueur ; le livre est bien vivant, l’histoire et le contexte assis.

Apprentissage de l’adolescent qui tâtonne, jeux entre camarades d’internat, expériences érotiques de l’homme jeune, précautions de l’homme vieillissant exposé aux affres d’une machine qui lentement se détraque, résignation enfin devant la mort à venir – tout est noté, annoté au fil des années.

Pennac ne craint ni l’inventaire, ni la définition clinique des maux qui touchent le personnage central. Le texte reste néanmoins léger car le ton est enjoué, l’humour toujours présent. On sourit devant l’humilité déployée face aux limites humaines, s’amuse de certains comportements sociaux, suit avec joie la verve ironique et burlesque du narrateur/auteur qui n’est pas sans rappeler celle de Queneau ou de Perec. Le style est simple, épouse la langue parlée voire familière (« Keskifonpapa ?), ne crache pas sur les jeux de mots (« quarante-trois ans. C’est l’âge de ta pointure ! (…) Tu seras bien dans tes pompes »), ou expressions cocasses (« Les surgeons du duc de Montmorency » /ses fils ou encore « se prendre en main » /se masturber).

Les jours passent, les carnets se remplissent, une maladie chasse l’autre et les personnages s’inscrivent en filigrane. Quelques personnages restent flous (par exemple Mona, la femme ou Lison, la fille), d’autres en revanche sont riches en couleurs (Violette, la nourrice tant aimée, Tijo, l’ami de toujours ou Grégoire, le petit-fils). L’histoire est banale, seule ponctuée par les douleurs, plaisirs, ou aigreurs de notre « machine à être ». Mais la vieillesse venant, la réflexion gagne en profondeur et là où le souffle de l’homme vient à manquer, le livre prend vie – une vie vécue comme un corps à corps de tous les jours.

Le roman, paru en 2012 chez Gallimard, a finalement inspiré un autre artiste, l’auteur de bande dessinée, Manu Larcenet qui vient de revisiter à sa façon le Journal d’un corps de Pennac.

L’album est sorti en avril 2013 et comporte environ deux cent dessins à l’encre de chine. 

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ImageLire, c’est avant tout relire, comme je le dis souvent. Je viens de le faire pour le livre de Bernhard Schlink, paru en 1997 Der Vorleser, traduit en français sous le titre Le liseur par Bernard Lortholary (traducteur émérite connu notamment pour sa traduction du roman de Süskind Le Parfum).

Le roman m’avait beaucoup plus à sa sortie et bien avant qu’il ne soit traduit dans 32 langues, ainsi que le film sorti en 2009 de Stephen Daldry – chose plus rare.
Je relis Der Vorleser et le sentiment est intact, plus clair cependant comme après toute relecture.

Un homme d’une cinquantaine d’année, raconte l’histoire d’un pan de sa vie, son histoire intime à travers la grande Histoire, celle de la seconde guerre mondiale et de l’holocauste. Il écrit à la fois pour guérir, effacer mais aussi pour faire revivre et se rappeler.

1958, Michael Berg a quinze ans et attrape la jaunisse. Malade et vomissant dans la rue, une femme lui vient en aide et le ramène chez lui. La situation porte peu à une future romance et pourtant c’est le début d’une liaison entre le jeune lycéen et la femme, de vingt ans son aînée. Après sa convalescence il lui rend visite pour la remercier de son geste, elle le séduit bientôt et fait de leurs rencontres un rituel amoureux empreint de lecture à haute voix, de bains et de sexualité « das Ritual des Vorlesens, Duschens, Liebens und Beinanderliegens ». L’image de la femme est auréolée de mystère, on apprend peu d’elle, si ce n’est qu’elle s’appelle Hanna Schmitz et qu’elle est contrôleuse de tramway. Ni franchement belle, ni laide, elle se définit par sa force, son déterminisme et ses colères incompréhensibles qui laissent Michael alias « Jüngchen » pour Hanna dans le désarroi. Les mois passent, les rencontres ponctuent la vie de Michael qui oscille entre sa famille bourgeoise, l’école et les après-midis dans les bras d’Hanna, à lui lire les œuvres qu’il étudie en classe, celles de Lessing, Tolstoï, Schiller ou Eichendorff.
De son amour il tire sa force, prend de l’assurance et s’impose par rapport à ses camarades, encore gauches et peu sûrs d’eux.
Le couple clandestin se retrouve chaque jour en cachette, autour du même rite : lecture, ablutions, étreintes. Les vacances venus ils partent en bicyclette à la campagne, se faisant passer pour mère et fils. L’été bat son plein, leur amour semble à son apogée et soudain Hanna disparaît, sans explication.

Dans la seconde partie du roman, on retrouve Michael, étudiant en droit. Meurtri par la disparition d’Hanna, par son évanescence arbitraire il se montre fermé, voire cynique envers son entourage. Lors d’un séminaire de droit, il assiste au procès de cinq femmes, anciennes gardes de camp de concentration, accusées de crimes. Parmi ces femmes se trouve Hanna, dont on apprend enfin le passé. Née en 1922, elle travaille à Siemens à Berlin puis rejoint de son plein gré les SS en 1943. Elle est garde à Auschwitz avant de passer dans un camp plus petit près de Krakau. Dans ce camp les prisonnières travaillent, mais chaque mois soixante d’entre elles, les plus faibles, sont sélectionnées pour Auschwitz où une mort certaine les attend. La selection est faite par les gardes, ce qui constituera le premier chef d’accusation du procès. Le second, encore plus choquant, est lié à la fuite du camp en 1945, quand une nuit l’église dans laquelle dormaient les prisonnières, prit feu et que les gardes refusèrent d’ouvrir les portes, les condamnant ainsi à mourir brûlées ou asphyxiées. Un rapport est écrit, retrouvé dans les papiers des SS après la guerre. Il sert de base au procès ainsi que la déposition d’une des deux seules survivantes de l’église.
Accusée par les autres gardes d’avoir rédigé le rapport, Hanna s’enlise dans de vagues explications où le devoir d’obéissance aveugle, d’ordre à tout prix, semble avoir supplanté pensée et jugement moral. Elle avance des arguments fallacieux, prend à témoin le juge lui demandant ce qu’il aurait fait à sa place se montrant dans toute la naïveté de sa cruauté encore plus coupable, froide et perverse. On apprend enfin qu’elle protégeait certaines détenues et qu’elle les faisait lire pour elle le soir, avant de les laisser partir ensuite lors d’une prochaine sélection pour Auschwitz. S’agissait-il d’un acte altruiste pour épargner quelque temps de futures victimes condamnées à la mort quoiqu’elle fasse? Ou bien plutôt de déviance et peut-être d’abus sexuel ?
Les semaines de procès passent. Pour trancher les responsabilités liées à l’incendie de l’église le juge propose finalement un examen graphologique de l’écriture des cinq gardes afin de déterminer celle qui a écrit le rapport et donc dirigé le groupe. Prise de panique et voulant à tout prix éviter qu’on lui demande d’écrire, Hanna s’accuse et scelle son sort. Elle est condamnée à perpétuité.
Michael assiste à toutes les séances du procès, et sait qu’Hanna l’a reconnu dans la salle du tribunal. Avec effroi il découvre que d’autres lui servaient de liseurs ou liseuses et réalise enfin le mystère qu’Hanna cherche tant à cacher, celui de son analphabétisme. Hanna ne sait ni lire, ni écrire, a fui Siemens pour cette raison, fui ensuite la petite ville dans laquelle on voulait la promouvoir au rang de conductrice de tramway, a fui enfin vers la prison plutôt que d’avouer son illetrisme.

Dans la troisième et dernière partie du roman, Michael est professeur d’histoire du droit, marié et père d’une fille, il divorce bientôt car aucune femme après Hanna ne semble la bonne «  Ich hatte das Gefühl, dass es nich stimmt, dass sie nicht stimmt, dass sie sich falsch anfasst und anfühlt, dass sie falsch riecht und schmeckt. » Les prénoms défilent, sans consistance, chacun associé à un métier pour mieux les définir, faute de mieux. Seul, il reprend ses lectures à haute voix, celles de Schnitzler, Fontane, Mörike ; il s’enregistre et envoie les cassettes sans autre mot à Hanna. Quatre ans plus tard et à raison de colis réguliers, il reçoit une note tracée d’une écriture gauche, le remerciant pour les cassettes. D’autres suivront, concises, commentant brièvement les livres choisis, en réclamant d’autres. Le nouveau rituel, initié cette fois par Michael, dure dix ans ; puis une lettre envoyée par la directrice de la prison lui annonce la sortie prochaine d’Hanna, libérée pour bonne conduite. Michael organise un appartement, lui trouve un travail, et finalement sur les instances de la directrice de la prison lui rend visite quelques jours avant sa sortie. Une vieille femme, alourdie par les années, dont seule la voix a gardé la jeunesse, lui fait face. Le dialogue est maladroit, n’aboutit pas et le jour convenu, Hanna se suicide, ne laissant de nouveau aucune explication pour son acte, juste la demande de remettre l’argent contenu dans une boîte en métal à la jeune prisonnière du camp qui avait survécu à l’incendie de l’église. Michael retrouve cette femme à New York et lui remet l’offrande dont elle ne prend que la boîte comme souvenir, refusant d’accepter l’argent – ce qui à ses yeux, équivaudrait à pardonner à Hanna. L’argent est donc remise à l’association juive contre l’analphabétisme.
C’est avec la lettre de remerciement pour la donation faite au nom d’Hanna Schmitz que Michael va pour la première et dernière fois se recueillir sur la tombe d’Hanna.

Le roman couvre plus de trente ans d’histoire et est bâti en trois parties assez régulières, faites de chapitres courts et de phrases brèves, voire tranchantes  « Ich sah Hanna im Gerichtssaal wieder », ou bien  « Hanna bekam lebenslänglich » ou enfin « Am nächster Morgen war Hanna tot ». Il tourne autour de l’obsession : l’obsession amoureuse, celle du passé, celle aussi des manques à combler voire à cacher.

Schlink, juriste lui-même, né à un an près comme son personnage Michael Berg, soulève de nombreuses questions sans vraiment proposer de réponse nette. Tout est complexe, à facettes et perçu différemment selon l’angle choisi. Il s’interroge sur le devoir et le travail de mémoire, sur celui plus vaste encore de la culpabilité et de la honte. Où se trouve la vérité ? Le concept est-il pluriel ? Comment délimiter de façon claire et certaine la frontière du bien et du mal? Où s’arrête la responsabilité, la liberté et la dignité de chaque être humain ? Enfin, comment l’horreur peut-elle être ravalée à la banalité ? A cette banalité de l’horreur qu’Anna Arendt souligne dans ses réflexions lors du procès d’Eichmann (Eichmann in Jerusalem): « Das Bunruhigende and der Person Eichmanns war doch gerade, dass er war wie viele (…) erschreckend normal (…) Diese Normalität war viel erschreckender als all die Greuel zusammen »

Ni sympathique, ni totalement antipathique, avant tout banal et médiocre, le personnage d’Hanna nage dans le mystère et le trouble. Elle est souvent glaciale et inaccessible, faite d’une force brute qui angoisse. Tentaculaire, manipulatrice elle semble néanmoins aussi la proie de sa propre névrose, d’une vulnérabilité qui ne trouve de salut que dans l’isolement et la violence. Les livres, l’espace littéraire qu’ils offrent, lui apportent alors l’ouverture au monde. Elle vit au travers du liseur, accède ainsi au langage et à la communication. Car l’échange entre Hanna et Michael se fait par deux médiums, celui des livres lus et des caresses échangées. La littérature est en quelque sorte ce qui scelle leur amour – la passion physique devenant indissociable de l’acte de lecture, en étant l’aboutissement. Des années plus tard, Michael n’arrivera encore à communiquer avec Hanna qu’à travers la lecture « Das Vorlesen war meine Art, zu ihr, mit ihr zu sprechen »,  Il lui lira des œuvres d’auteurs connus ou bien ses propres écrits.
Les mots lus remplacent ceux qu’on ne peut dire et masquent surtout l’impossibilité de communiquer (Sprachlosigkeit).

Emotionnellement dépendant à l’égard d’Hanna, Michael, se fait violence, accepte toutes les règles qu’elle lui dicte. Et quand une querelle éclate, il se montre prêt à s’accuser de tous les torts plutôt que de supporter l’idée de perdre l’amante, la mère, la tutrice. Hanna est son mentor, celle qui lui ouvre la voie, et permet à l’adolescent mal dans sa peau de changer de chrysalide pour devenir un homme adulte.
En revanche si c’est elle qui l’initie au plaisir sexuel et au sentiment amoureux, ce sera Michael plus tard qui deviendra le tuteur, le guide. Il lui donnera accès au monde et au savoir en lui apprenant à lire par le biais des cassettes enregistrées. Car dans sa cellule, Hanna écoutera chaque cassette et reconstituera avec patience, le livre en main, chaque phrase, chaque mot.

Dans le roman, aucun rôle n’est définitivement arrêté et les rapports de force changent. Ainsi la relation victime-bourreau n’échappe pas à cette notion de possible interchangeabilité et les limites séparant les deux concepts pourtant antithétiques sont parfois difficiles à cerner. Blanc-noir, difficile de trancher.

La fin est abrupte, Hanna se suicide et laisse liseur et lecteur dans l’interrogation du départ. Doit-on y voir une prise de conscience tardive face à un passé trop lourd, les remords acquis après la lecture de livres sur l’holocauste, une peur de l’avenir, un constat d’échec ou une simple fatigue de la vie?

Der Vorleser est un roman, court et facile à lire. Il soulève cependant des questions complexes sur l’appréhension de l’histoire ainsi que la psychologie et les relations humaines. Quant au film, tiré du livre, il sait montrer avec justesse toute l’ambiguïté sur laquelle repose le roman.

ImageLa soprano, Nathalie Colas et le pianiste, Daniel Schlosberg, seront le 4 avril 2013 à Chicago (Abraham Lincoln Elementary School – 615 West Kemper Place, Chicago 60614) pour un Récital de mélodies françaises (18h-19h30).

Le programme couvrira des morceaux classiques tirés de poèmes connus ainsi que des chansons plus populaires et fera participer les élèves de l’école franco-américaine de Chicago (EFAC) ainsi que d’Abraham Lincoln Elementary School.

Pour le programme choisi

Lecture : La Tulipe, poème de Robert Desnos

Chant: Le Papillon et la fleur, poème de Victor Hugo       – – –  G. Fauré

 

Lecture : deux fables de Jean de La Fontaine

Chant: Le Corbeau et le Renard – – – –  B. Godard

 

Lecture : L’enfant qui a la tête en l’air, poème de Claude Roy

Chant : quatre chansons pour enfants – – –  F. Poulenc

La tragique histoire du petit René, poème de Jaboune

Nous voulons une petite soeur, poème de Jean Nohain

Le petit garçon trop bien pensant, poème de Jaboune

Monsieur Sans-Souci, poème de Jaboune

** pause **

Chocolat Chaud : morceau chanté par les élèves de la chorale Française de Lincoln

 

Chant : La Pastorale des Cochons Roses, poème d’Edmond Rostand – – –  E. Chabrier

Chant : Villanelle des petits Canards, poème de Rosemonde Gérard

 

Chant : Les feuilles mortes – – –  J. Kosma

Chant : La vie en Rose – – –  M. Monnot

 

Lecture : Les oiseaux perdus, poème de Maurice Carême,

Chant : Romance de l’Etoile, extrait de L’Etoile – – –  E. Chabrier

Chant : «Ah que j’aime les militaires » extrait de La Grande Duchesse de Gerolstein – – –  J. Offenbach

Le soprano en quelques mots 

Nathalie Colas est née à Strasbourg, en France. Elle est diplômée de l’université de DePaul School of Music à Chicago. Elle est aussi titulaire d’un master de chant classique et de musique de chambre baroque du Conservatoire Royal de Bruxelles, en Belgique ainsi que d’un master du Studio d’Opéra, de l’Université des Arts de Berne, en Suisse.
Dans le cadre de la classe Internationale de Lied d’Udo Reinemann à Bruxelles, Nathalie a étudié la mélodie et le Lied avec, entre autres, Edith Wiens, Roger Vignoles et Hartmut Holl.

Son répertoire est riche et varié.

Elle a interprété pour l’opéra les rôles de:

–       Despina, dans Cosi Fan Tutte de Mozart

–       Julia dans Romeo und Julia de Boris Blacher

–       Serpina dans Il Curioso Indiscreto d’Anfossi

–       Rosina dans Il Barbiere di Siviglia de Paisiello

–       Alceste dans Antigona de Myslivecek

–       Amaryllis dans Dido and Aneneas de Purcell

Elle a chanté en tant que soliste de concert:

–       la Trauerode de J-S Bach

–       la Messe en ut de F.X. Richter

–       la Messe Solennelle de Gounod

–       le Requiem de Dvorak

–       la Messe en Si de Schubert

–       une série de concert du « Chicago Bach Ensemble », cantates BWW 82 et BWV57

Elle est aussi l’une des solistes du « Fonema Consort », ensemble de musique contemporaine de Chicago.

Elle a participé enfin aux créations d’œuvres d’Aperghis, de Dusapin et de Christophe Bertrand et réalisé un enregistrement de créations par de jeunes compositeurs européens avec l’ensemble vocal “Voix de Stras”.

Pour plus d’info, voir son site: http://www.nathalie-colas.com/

ImageL’alliance française de Chicago met à l’honneur Beauvoir et la photographie, à travers les clichés de l’artiste américain Art Shay.

La soirée, intitulée Beauvoir et Nelson in Love, sera centrée sur l’exposition du célèbre photographe Art Shay qui, présent lors du vernissage, racontera sa rencontre avec deux figures marquantes de la littérature : Algren et Beauvoir.

On découvre une histoire d’amour et de passion, de fidélité et de trahison, une histoire d’amitié enfin, et toutes ont pour toile de fond les milieux intellectuels de Paris et Chicago au cœur du 20e siècle.

Au fil des images et de la lecture des lettres d’amour du triangle amoureux Beauvoir-Sartre-Algren se proflent des êtres de chair et de sang dont la voix troublante remonte du passé et transcende le temps.

Alliance Française de Chicago – Mercredi 13 février 2013 à 18h30

AF press release

Vernissage and Exhibition with Art SHAY
Lecture of excerpts from De Beauvoir’s letters (in French & English)
With Isabelle David, John Ireland, and students from DePaul University French Dpt.

It is in Chicago that French feminist Simone de Beauvoir met and fell in love with the bad boy of American literature, author Nelson Algren. Art Shay, the great Chicago based photographer and Life Magazine reporter, was there.

Art Shay will also be at the Alliance Française de Chicago for the opening of a special exhibition commemorating not only a celebrated love story but also the world of Nelson Algren, a gritty black and white City of Big Shoulders that is no more.

And because it’s l’Amour….it’s complicated !

Existentialist author Jean-Paul Sartre always stood between Simone De Beauvoir and Nelson Algren, part of an equation taking the shape of a triangle. Art Shay’s testimony will be followed by a reading, in French and in English, of excerpts from letters Simone de Beauvoir wrote to Nelson Algren and Jean-Paul Sartre.

Alliance Française de Chicago – Wednesday, February 13 at 6 :30PM / Free Admission – 54 W. Chicago Avenue