Archive

femme

Image« Cet élan de moi vers elle, hésitant et inabouti » résume en quelques mots la quête sensible et l’hommage pudique que rend Delphine de Vigan dans Rien ne s’oppose à la nuit, à sa mère, Lucile, qui à 61 ans fait le choix de « mourir vivante » en mettant fin à ses jours.

La mère – la mort, un seul thème et la clef de voûte d’un roman familial, lourd de secrets et de non-dits. Au fil du texte, le lecteur mène l’enquête et reconstruit la vie de Lucile, enfant, jeune fille, femme puis grand-mère. Il participe aussi fasciné à l’élaboration du livre. Car l’écriture est personnage à part entière, on assiste aux interrogations de l’auteur, à ses balbutiements, puis à ses choix finalement. Qui dit faire resurgir le passé, donner matière à qui n’est plus, à ce qui n’a jamais été vécu, dit création et fiction. Il s’agit donc bien d’un roman largement autobiographique ou plutôt d’une autofiction avec pour toile de fond la mère, tragiquement disparue. La vérité sera celle de l’auteur ou encore du lecteur qui en lisant le roman se forgera sa propre histoire. Les faits sont loin, liés à des dates, des événements mais soumis à l’arbitraire de la mémoire et du temps.

La mère – la mort, bien d’autres en littérature se sont frottés à l’exercice. On pense à l’émotion post mortem cliniquement observée au quotidien dans Journal d’un deuil de Barthes, à l’hymne à l’amour et à l’enfance perdue dans Le livre de ma mère d’Albert Cohen ou encore à la recherche par-delà le parent, de la personne dans son entier, complexe et insaisissable, dans La femme d’Annie Ernaux.
Le drame est le même, l’expérience cependant toujours unique. L’écrivain offre alors au défunt « un cercueil de papier » pour reprendre les mots de De Vigan et ceux aussi magnifiques de Philippe Forest dans L’enfant Eternel. Donner à lire à jamais, faire vivre l’absence, dire au revoir par les mots et en entourer ceux que nous aimons et qui ne sont plus.

«Ecrire sur ma mère, autour d’elle, à partir d’elle », autant de prépositions que de tentatives pour cerner un personnage énigmatique, saisissant de beauté, troublant dans ces dérives psychologiques. Lucile, c’est d’abord cette splendide couverture qu’on a du mal à quitter des yeux, un profil de femme vêtue de noir, le regard perdu au loin, nonchalante, une cigarette à la main. On distingue à peine le reste de la tablée familiale, le patriarche au fond, pris sur le vif et dont le doigt énergiquement tendu vers le haut ponctue la conversation. La photo s’impose au lecteur avant même qu’il ouvre le livre. Elle symbolise bien aussi la vie de Lucile, qui très jeune sert de modèle pour des magazines de mode. L’image crée d’emblée un sentiment d’ambiguïté, car elle joue sur les concepts de présence et d’absence, de révélation et de secret. Lucile a disparu dans le temps et l’espace, sa photo perdure et nous invite à l’admirer, à vouloir percer son secret.

Le regard enfin se décline dans tous ceux que l’auteur porte sur les siens, parfois bienveillants, parfois surpris ; aucun cependant ne porte de jugement.

Le mythe familial commence avec Georges, le grand-père. Il est autoritaire, fantasque ; sa femme, Liane, est chaleureuse et originale. Les maternités s’enchaînent, la famille grandit et connaît son lot de joie et de désespoir. Deux enfants meurent par accident, un autre se suicide, le dernier né souffre de trisomie –  autant de drames qui écartèlent la fratrie et déstabilisent à jamais les moins forts. Neuf enfants, plusieurs petits-enfants, une « belle famille », une famille comme les autres en apparence, dans laquelle les secrets sont bien gardés. Ils ne s’échappent que dans les moments de crise, sous la plume de Lucile par exemple où l’inceste est évoquée, ou encore dans l’enregistrement sonore de Georges retraçant sa vie. Au fil des pages on fait allusion à des abus sexuels répétés, à un engagement pour le moins douteux pendant la deuxième guerre mondiale, à la maladie et plus précisément à la folie qui se transmet de génération en génération. Et pourtant, le mutisme familial reste entier.

Sous des aspects de réussite sociale et de splendeur, l’édifice se lézarde. De la clarté visible en surface émane une profondeur noire, comme cette « lumière secrète venue du noir » dont parle Pierre Soulages pour qualifier ses toiles. Ce noir que rappelle aussi le titre du livre, extrait d’une chanson d’Alain Bashung « Ozez Joséphine ». Rien ne s’oppose à la nuit, rien ne met fin à la nuit ou rien ne lui résiste – les ténèbres continuent.

Le livre se termine cependant sur une note d’optimisme, celle d’une quête aboutie et de retrouvailles longuement souhaitées. Il commence par la phrase laconique, aux accents surréalistes : « Ma mère était bleue » et s’achève sur « Aujourd’hui, je suis capable d’admirer son courage » –  le courage de celle qui toute sa vie a su lutter contre ses démons, de celle qui comme Baudelaire avait la nostalgie d’un pays qu’elle ignorait.

Sans aucun doute le meilleur livre de De Vigan paru à ce jour, splendide.

Spring 2012: Mémoires d’une jeune fille rangée

Mondays: 7:45pm – 09:45pm
Simone de Beauvoir alias Le Castor (her nickname was “the beaver”) is one of France’s most important existential philosophers and writers of the 20th century. Famous for being the lifelong companion of Jean-Paul Sartre, in her memoirs she describes her intellectual development from a young bourgeois girl to an engaged intellectual figure. In her prolific and impressive oeuvre of fiction and philosophical essays she argued in favor of freedom as a basis of human condition, as well as sexual equality among genders.

Over the course of three full sessions we will explore Beauvoir’s main autobiographic novels and discuss her views on ethics, feminism, philosophy and politics.

o 1st session: Mémoires d’une jeune fille rangée (Memoirs of a dutiful daughter – 1957)
o 2nd session : La force de l’âge (The prime of life – 1960)
o 3rd session : La force des choses (The force of circumstance – 1963)

Each class will focus on one book and can be taken individually.
(Proficient level – Minimum of 450 hours of French)

Alliance Française de Chicago – Cours de littérature session Printemps 2012

Qui dit fin d’année, dit en France et pour ceux bien sûr que les mots transportent, rentrée et prix littéraires. On attend les derniers crus comme le beaujolais nouveau et découvre quelques inconnus ou en salue d’autres déjà intronisés. Une cérémonie comme une autre qui permet de connaître ou reconnaître. Il y a ceux qui sont répertoriés et ceux qui finalement sont choisis. Les deux listes sont intéressantes, même si l’une défraie plus les médias que l’autre.C’est dans ces listes, entre autres et dans le temps aussi, que j’ai fait mon marché, les dernières cuvées ayant retenu mon attention pour mon prochain cours de littérature.

A travers extraits et passages choisis nous aborderons les livres dont tout le monde parle et aussi ceux que personne ne connaît encore :

o Alexis Jenni – L’Art français de la guerre (Prix Goncourt – 2011)
Dans cette fresque l’auteur nous entraîne dans une méditation sur la guerre, vécue et vue par la France, le tout sur toile de fond du 20e siècle. Deux histoires se donnent la réplique, celle du narrateur et celle du héro principal, Victorien Salagnon « il m’apprit à peindre, et en échange je lui écrivis son histoire ».

o Delphine de Vigan – Rien ne s’oppose à la nuit (2011)
L’auteur dresse un portrait de sa mère disparue. Elle retrace sa vie, celle qu’elle a connue et imagine l’autre, celle qui lui échappe. Intimiste, courageux et pudique, une magnifique introspection sur la famille, ses secrets et ses blessures.

o David Foenkinos – Les souvenirs (2011)
On le connaît léger et plein d’humour (on pense ici à La délicatesse, Le potentiel érotique de ma femme ou Nos séparations), il se lance cette fois dans un genre plus grave, celui qui convie la mémoire et des réflexions plus existentielles sur la vieillesse, la mort et la famille. Les formules font mouche et le style est toujours enlevé.

o Sylvain Tesson – Dans les forêts de Sibérie (2011)
Imaginez-vous six mois en Sibérie, dans une isba en bois perdue dans l’immensité blanche et le silence. C’est le défi que s’est donné Sylvain Tesson, journaliste-écrivain-voyageur, et le récit de ce livre ou plus exactement journal de bord. On savait le bonheur dans le pré, serait-il dans la neige ?

o Philippe Claudel – L’enquête (2011)
L’auteur aime mener l’enquête et sonder l’humain ; ses autres livres comme Le rapport de Brodeck ou Les âmes grises l’ont prouvé. Cette fois il s’agit de comprendre une étrange épidémie de suicides ou ne serait-ce pas plutôt une autre fable kafkaïenne pour mieux cerner les méandres du Moi, et comprendre le sens de la vie.

o Michel Houellebecq – La carte et le Territoire (Prix Goncourt – 2010)
Chronique mondaine, roman à clefs, polar, l’auteur flirte avec les genres et heureusement nous épargne les dérives charnelles et peu ragoûtantes et dont il est généralement friand. Un livre aux multiples facettes et à la structure parfaitement maîtrisée, qui nous livre de façon parodique un reflet de notre société
(Et vive l’auto-plagiat ! je renvoie à un autre billet de ce blog intitulé Une pléiade d’auteurs pour l’année à venir)

o Frédéric Beigbeder – Un roman français (2009)
Sulfureux, mondain, tape-à-l’œil, le début du livre est fidèle à l’image médiatique du personnage, le reste est un retour en arrière sur son origine bourgeoise, la famille au sens plus large, une époque enfin.

o Olivier Adam – Des vents contraires (2009)
Qui dit absence dit béance, celle que vit un homme Paul Andersen, dont la femme disparaît subitement, sans laisser de traces. Dans la ville de son enfance et dans un décor agité de bord de mer, il tente alors avec ses deux jeunes enfants de refaire surface, de vaincre ses doutes et surmonter son désespoir.
Une adaptation cinématographique vient de sortir en décembre dernier, avec dans le rôle principal Benoît Magimel.

Alliance Française de Chicago – Cours de littérature session Hiver 2012

Pesanteur ou légèreté, un choix entre deux possibles, celui que doivent faire les personnages de Kundera dans L’insoutenable légèreté de l’être. Y a-t-il antinomie entre les deux concepts, et où se situe la valeur morale ? Le roman joue en permanence sur l’ambigüité des notions, et les pôles opposés tels que le bien et le mal, le corps et l’âme. Quelques pages d’introduction rappellent le concept nietzschéen de l’éternel retour et dressent le décor dans lequel évolueront les personnages. Nous n’avons qu’une vie, comment savoir alors si le chemin choisit est le bon, puisqu’il ne nous sera jamais donné de vérifier les autres – toutes ces voies que la vie nous proposaient et que nous avons intentionnellement, ou non, laissé de côté, décidé de ne pas prendre.

Plusieurs couples, un notamment, formé par Tomas et Tereza tisse une histoire d’amour, de fidélité, d’infidélités surtout, et de jalousie. Le tout se déroule sur fond de communisme à l’époque où Prague subit le joug soviétique. 1968, les chars russes avancent ; un système de répression s’instaure et force chacun à choisir son camp, celui des partisans ou celui des réprimés. La neutralité n’existe plus.

Le roman raconte l’insouciance, dans la rencontre de Tereza, la jeune serveuse de province et de Tomas, le chirurgien praguois promu à une belle carrière, dans leur amour ; la frivolité aussi dans les aventures érotiques de ce dernier (ou serait-ce une forme de philosophie libertine afin de mieux s’emparer le monde à travers le corps des femmes ?); il raconte encore la responsabilité dans leur désir de former un couple durable, et le courage dans la volonté de ne pas céder au régime. Rien n’est donné pour acquis, tout se conquiert et l’on passe du lourd au léger et inversement sans que les frontières soient toujours claires.

« Es muss sein » (il le faut), le motif de la phrase de Beethoven, dans le mouvement du dernier quatuor opus 135, devient l’expression favorite de Tomas pour expliquer ce qui le pousse de l’un à l’autre, de sa femme à ses nombreuses maîtresses, « weil einmal ist auch keinmal » (une fois ne compte pas) ainsi que d’un vague engagement politique à une décision ferme qui déterminera son avenir. Jeune chirurgien brillant, il devient laveur de vitres puis enfin conducteur de camions dans un village de campagne.

Si au pays des soviets rien n’est l’œuvre du hasard – l’œil de la police secrète est partout – c’est pourtant grâce à lui ou plus exactement à six hasards consécutifs, savamment orchestrés par le destin, que l’histoire d’amour de Tereza et Tomas voit le jour. La liberté, seule, ensuite dicte leur conduite.

Kundera, Tchèque de naissance, a opté pour la France et la nationalité française ; il n’en reste pas moins baigné depuis l’enfance dans un monde très empreint de culture germanique. L’allemand est souvent utilisé comme référence dans le texte, à travers ses philosophes, ses musiciens, son histoire. Selon l’auteur, l’allemand est « une langue de mots lourds ». Elle épouse ou corrobore la dualité et la contradiction apparente que le roman s’engage à démontrer. Si les mots pèsent lourds ou ont du poids, ils ont donc un impact, de la force et aussi de la valeur. Ce qui alors, de prime abord, pouvait apparaître comme un jugement purement négatif se transforme en positif. Car au fond la pesanteur n’est-elle pas ce qui retient, ce qui empêche l’évaporation – voire la dissipation, du sens et de la vie ?

Une autre métaphore s’impose à mes yeux, celle de la Beauté, avant l’Amour même peut-être. Car la beauté illustre le mieux ces deux concepts ; elle est légère et pesante à la fois « Ô Beauté, monstre énorme, effrayant, ingénu! » disait Baudelaire « Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres ? ».

L’insoutenable Légèreté de l’être a été salué par le public à sa sortie, traduit ensuite dans des dizaines de langues, et enfin a été rendu célèbre par le film du même nom avec Juliette Binoche, alors toute jeune, dans le rôle de Tereza. C’est aussi, avant d’être un magnifique titre et donc une promesse tacite au lecteur, un beau roman et un excellent début de lecture pour les prémisses d’une année à peine née. Sous des aspects de simplicité ou devrais-je dire légèreté, il engage à réfléchir et repenser ce qui nous détermine, nous donne du poids, et en conséquence nous soutient.

Quelques citations glanées au fil de la lecture :

« Ne pouvoir vivre qu’une vie, c’est comme ne pas vivre du tout »

« Le but de l’acte d’amour n’était pas la volupté mais le sommeil qui lui succédait ».

« L’amour ne se manifeste pas par le désir de faire l’amour (ce désir s’applique à une innombrable multitude de femmes) mais par le désir du sommeil partagé (ce désir-là ne concerne qu’une seule femme) »

« Ce qui fait la grandeur de l’homme, c’est qu’il porte son destin comme Atlas portait sur ses épaules la voûte du ciel »

« Pour qu’un amour soit inoubliable, il faut que les hasards s’y rejoignent dès le premier instant comme les oiseaux sur les épaules de saint François d’Assise ».

« La transformation de la musique en bruit est un processus planétaire qui fait entrer humanité dans la phase historique de la laideur totale »

« Les régimes criminels n’ont pas été façonnés par des criminels, mais par des enthousiastes convaincus d’avoir découvert l’unique voie du paradis »

« Il faisait des choses auxquelles il n’attachait aucune importance, et c’était beau »

« L’histoire est aussi légère que la vie de l’individu, insoutenablement légère, légère comme un duvet, comme une poussière qui s’envole, comme une chose qui va disparaître demain »

« Avant d’être oubliés, nous serons changés en kitsch. Le kitsch, c’est la station de correspondance entre l’être et l’oubli »

La femme fatale est un des grands mythes de notre société. Figure historique ou de fiction elle hante la mythologie gréco-romaine, judéo-chrétienne, mais aussi la littérature, la musique et la peinture.
Irrésistiblement belle et sexuellement effrénée elle symbolise à la fois luxure et manipulation. On s’éprend, se consume, puis finit souvent par succomber à ses charmes pervers.
Afin de lever le voile qui recouvre cette image troublante et fantomatique je propose à partir de septembre huit séances de cours et une flânerie à travers la littérature, les arts et les cultures.

• Lilith – Lilith d’Octave Mirbeau 1848-1917
Autres figures de la mythologie judéo-chrétienne : Eve, Dalila
Opéra Samson et Dalila de Camille Saint-Saëns 1835-1921

• Salomé – Moralités légendaires de Jules Laforgue 1860–1887 et Hérodias de Flaubert 1821-1880
Opéras Hérodiade de Jules Massenet 1842-1912 et Salomé de Richard Strauss 1864-1949
Poème Atta Troll de Heinrich Heine 1797-1856 et pièce de théâtre Salomé d’Oscar Wilde 1854-1900
Tableaux de Gustave Moreau 1826-1898 et de Gustav Klimt 1862-1918
Autres figures de la mythologie Gréco-romaine : Circé, les sirènes, Hélène de Troie

• Cléopâtre et Clarimonde – Une nuit de Cléopâtre et La morte amoureuse de Théophile Gautier 1811-1872
Opéra Antony and Cleopatra de Samuel Barber 1910-1981

• Manon Lescaut – Manon Lescaut de l’Abbé Prévost 1697-1763
Opéra Manon Lescaut de Puccini 1858-1924 et Manon de Jules Massenet 1842-1912

• Carmen – Carmen de Prosper Mérimée 1803-1870
Opéra Carmen de Georges Bizet 1838-1875

• Marguerite Gautier – La dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils 1824-1895
Opéra La Traviata de Guiseppe Verdi 1813-1901

• Nana – Nana d’Emile Zola 1840-1902

• Femme fatale en général – Les fleurs du mal de Baudelaire 1821-1867
J’ai choisi en titre de cet article un vers du célèbre poème Les métamorphoses du Vampire :

« Moi, j’ai la lèvre humide, et je sais la science
De perdre au fond d’un lit l’antique conscience.
Je sèche tous les pleurs sur mes seins triomphants,
Et fais rire les vieux du rire des enfants.
Je remplace, pour qui me voit nue et sans voiles,
La lune, le soleil, le ciel et les étoiles !
Je suis, mon cher savant, si docte aux Voluptés,
Lorsque j’étouffe un homme en mes bras redoutés,
Ou lorsque j’abandonne aux morsures mon buste,
Timide et libertine, et fragile et robuste,
Que sur ces matelas qui se pâment d’émoi,
Les anges impuissants se damneraient pour moi ! »
(extrait)

… la liste est loin d’être exhaustive et ce n’est qu’un bref aperçu des plaisirs en perspective.

Classe de littérature, automne 2011 – Alliance Française de Chicago

Le ravissement de Lol V. Stein, un titre énigmatique et plein de poésie qui coule sous la langue, s’envole plutôt et ensorcelle avant même qu’on l’ouvre. Il paraît en 1964 alors que Duras est déjà connue mais elle le sera encore plus avec L’amant en 1984 qui lui vaut enfin le Goncourt et la célébration mondiale. Lol V. Stein s’inscrit parmi une quarantaine de livres, pièces de théâtre et scénarios.
Un titre qui en dit long ou qui noie avant même qu’on se soit mouillé à l’histoire.
Le ravissement renvoie à l’extase bien sûr, l’enchantement mais aussi à la capture et l’envoûtement – il rappelle celui des saints…Lol, un nom palindrome, qui garde son mystère, qu’on le lise de droite ou de gauche, rond encerclé par deux L, gardiens vigilants qui l’empêchent de jamais en sortir, Lol, estropiée de son « a » pour Lola ou serait-ce Dolores (la souffrante) ? V. une abréviation plus radicale pour Valérie (la valeureuse) et Stein, un nom germanique, signifiant la pierre sur laquelle tombe et se referme l’intrigue. Le ravissement de Lol V. Stein, Lol est-elle celle qui est ravie ou plutôt la ravisseuse ? La structure syntaxique permet déjà de douter.

Par ailleurs avons-nous à faire à un roman, un essai, une biographie ou bien un long poème ? Rien de plus incertain malgré un début relativement traditionnel « Lol V. Stein est née ici, à S. Tahla, et elle y a vécu une grande partie de sa jeunesse ». « Ici », celui du narrateur, est S. Tahla, un endroit imaginaire, abrégé lui aussi et donc avare d’information. Il évoque un endroit balnéaire, un lieu de plaisance, vague, volontairement trouble. Le « je » de la narration est également incertain, il oscille entre l’auteur contant un récit biographique et un personnage prénommé Jacques Hold. « Hold » est celui qui retient, tente de retenir, celui qui surtout après l’auteur/narrateur prend le relai de l’histoire à raconter « Trente-six ans, je fais partie du corps médical. Il n’y a qu’un an que je suis arrive à S. Tahla. »

Selon Duras, le personnage de Lol est inspiré d’une rencontre, bien réelle, dans un asile psychiatrique, d’une femme qu’elle a suivie l’espace de quelques promenades. De là serait partie l’histoire de ce personnage auquel elle donne finalement le prénom de Lol, en pensant à l’actrice et dramaturge française Loleh Belon qu’elle admirait et voyait si bien dans le rôle.

Le livre est d’apparence facile. Le vocabulaire est simple, le style épuré. Les phrases sont courtes, presque décharnées, grattées à l’os pour ne garder que l’essentiel, une sorte de « substantifique moelle ». Derrière une apparente simplicité se révèle néanmoins une complexité que l’histoire suggère déjà.

Il s’agit d’une jeune fille, Lol V. Stein, délaissée par son fiancé Michael Richardson un soir de bal à T. Beach. Richardson a le coup de foudre pour une femme inconnue, plus âgée, d’aspect assez commun, Anne-Marie Stretter « Il était devenu différent. Tout le monde pouvait le voir. Voir qu’il n’était plus celui qu’on croyait ». Après le bal, il quitte Lol, sans explication, pour suivre Anne-Marie Stretter et le nouveau couple disparaît à jamais de l’histoire. Richardson dont la biographie est à peine évoquée, est un personnage mineur et pourtant clef puisqu’il est le déclencheur d’un séisme qui le dépasse.

Lol, fragile et blessée, ploie sous la douleur. Elle tombe dans un état de prostration et frôle la folie. Quelques années plus tard, elle paraît remise, épouse un musicien, Jean Bedford. Elle déménage pour T. Bridge (la ville de passage, ou encore le pont comme la signification du mot semble l’indiquer qui lui permet de passer de l’autre côté, de se retrouver) et a trois enfants. Elle revient finalement dix ans plus tard s’établir a S. Tahla, récupère la maison familiale et « réintroduit le même ordre glacé » qui caractérisait sa demeure de U. Bridge. Elle redécouvre le plaisir de sortir et se lance chaque jour dans de longues promenades. C’est au cours de l’une de ces sorties, qu’elle croit reconnaître dans un couple son amie d’enfance Tatiana Karl qui fut le témoin de sa jeunesse mais aussi de la fameuse soirée de bal où son destin a basculé. Tatiana est mariée à un médecin, Pierre Breugner et a un amant, Jacques Hold. Le couple adultère se retrouve régulièrement à l’Hôtel des Bois – lieu où on apprend que Lol retrouvait auparavant son fiancé.

Lol décide de renouer avec Tatiana, se fait inviter et subjugue par son étrangeté Jacques Hold – vite pris d’amour pour la jeune femme « Je désire comme un assoiffé boire le lait brumeux et insipide de la parole qui sort de Lol V. Stein ». Auréolée de mystère, du halo de pureté qui semble émaner d’elle « Elle est blanche, d’une blancheur nue », elle joue de son charme, de celui aussi qu’elle éprouve instantanément pour Jacques. Lol envoûte et étonne son entourage – le lecteur également qui peine parfois à suivre son raisonnement. Alors que l’attirance est immédiate et réciproque entre Lol et Jacques, Lol demande à celui-ci de garder Tatiana comme maîtresse et, allongée dans le champ de seigle qui fait face à l’hôtel, elle se cantonne d’épier les retrouvailles érotiques des deux amants. Jacques réalise vite ce qui se passe « Lorsque je suis allé à la fenêtre de la chambre de l’Hôtel des Bois où j’attendais Tatiana Karl (…) et que j’ai cru voir (…) une femme, dont la blondeur cendrée à travers les tiges du seigle ne pouvait pas me tromper, j’ai éprouvé (…) une émotion très violente dont je n’ai pas su tout de suite la vraie nature, entre le doute et l’épouvante, l’horreur et la folie, la tentation de crier gare, de secourir, de repousser pour toujours ou de me prendre pour toujours, pour toute Lol V. Stein, d’amour ». Il accepte tacitement les règles imposées par Lol – celles de vivre sa/leur passion dans les bras de Tatiana- devenue alors le véhicule, le paravent ou encore le filtre de leur amour. Manière de se protéger, de vivre par procuration et par le regard, une sensation sinon trop forte, voire trop dangereuse. Faire l’amour à Tatiana revient alors pour Jacques à faire l’amour à Lol « Il cache le visage de Tatiana Karl sous les draps et ainsi il a son corps décapité sous la main, à son aise entière».

Lol est insaisissable « cette femme vous fuit dans les mains comme l’eau » dit Jacques. Serait-elle une sirène ou simplement une presque-noyée dont la survie ne tient qu’aux lieux évoquant les stations balnéaires ou la mer : T. Beach », « S. Tahla », « U bridge » ? Celle qui a T. Beach lors du bal subit son destin, fait maintenant subir, elle choisit, impose, décide et au final manipule. Une seule fois, elle se donne à Jacques, dans le train qui les mène à l’endroit du bal – pèlerinage imposé, sorte de retour sur le lieu du crime qui permet de revivre, de se réapproprier son passé et par la même de l’effacer. Il n’en demeure pas moins que les visites à l’Hôtel se poursuivent alors que Jacques Hold, envoûté, ravi ou disons plutôt sous l’effet du ravissement, reconnaît son impuissance à faire marche arrière « J’ai trop d’amour pour cette forme dans le champ, désormais, trop d’amour, c’est fini ».

Le psychanalyste Jacques Lacan, fasciné par Le ravissement de Lol V. Stein, aurait dit « Duras ne doit pas savoir ce qu’elle écrit, sinon elle se perdrait et ce serait la catastrophe ».

Les niveaux d’ interprétation sont effectivement nombreux, on peut s’arrêter sur une simple histoire d’amour déçu, de difficultés à accéder au bonheur, de voyeurisme, ou bien y voir les possibles gouffres de la conscience, les chemins labyrinthiques de l’âme humaine, particulièrement quand un sentiment aussi violent que l’amour soudain l’investit.
Le texte n’est pas très long, le vocabulaire est facile, les phrases sont généralement courtes ; le livre semble cependant être plein de codes que l’on déchiffre à chaque relecture. La beauté jaillit de la mélodie des mots, des répétitions qui rythment les paragraphes, des inversions inattendues, de la structure souvent elliptique du texte, de l’étonnement enfin ressenti devant l’intensité des propos « de son corps infirme de l’autre elle crie, elle attend en vain, elle crie en vain » et devant l’agrandissement de ce qui souvent au premier abord paraît banal « Jacques Hold – Virginité de Lol prononçant ce nom! (…) Pour la première fois mon nom prononcé ne nomme pas ».

Le ravissement de Lol V. Stein, un livre donc à la hauteur de ce que Duras dans un entretien tentera d’expliquer par le concept de livre libre « Ce que je reproche aux livres en général, c’est qu’ils ne sont pas libres. Ce sont des livres charmants, sans prolongement, sans nuit, sans silence. Autrement dit, sans véritable auteur. Des livres de jour, de passe-temps, de voyage. Mais pas des livres qui s’inscrivent dans la pensée et qui disent le deuil noir de toute une vie, le lieu commun de toute pensée ».

Deux mondes s’affrontent dans Eugénie Grandet, celui de la pureté et de l’humain incarné par Eugénie, sa mère et la servante dite la grande Nanon et celui du vice et de la déshumanisation personnifié par tous les autres personnages. Le premier succombera au second ne laissant sur son passage que désillusion, amertume et destruction.
L’argent ou plus exactement l’or est ici le symbole du mal, le nerf de l’intrigue. Il salit tout sur son passage et n’épargne personne.
Balzac, en narrateur omniscient, nous prévient d’entrer, annonçant « une tragédie bourgeoise sans poison, ni poignard, ni sang répandu ; mais relativement aux acteurs, plus cruelle que tous les drames accomplis dans l‘illustre famille des Atrides ».

,
Félix Grandet, maître tonnelier, est le père d’Eugénie. Avare et rusé, il s’enrichit par le commerce, l’usure et la spéculation. Il incarne l’image du nouveau riche, celui qui après la révolution de 1789 et grâce à sa richesse surpasse l’aristocratie et l’église. Grandet n’a de passion que pour le pouvoir et la contemplation de son or. Célèbre pour son avarice, il règne dans sa maison en despote, semant la terreur auprès de sa femme, toujours apeurée, et de sa fille, obéissante et effacée. Autour d’eux gravitent deux familles, les Cruchot, soit le notaire, l’abbé et le neveu ainsi que les Des Grassins, père, mère et fils – microcosme représentatif de la société. Tels des vautours à l’appât du gain, ils traquent la future héritière, abreuvant Eugénie de fausses prévenances et d’une amitié feinte.

Le roman a pour toile de fond la province (en opposition à Paris), plus précisément Saumur en 1819, et commence alors qu’on s’apprête à fêter les vingt-trois ans d’Eugénie. Tout le monde se retrouve pour faire sa cour autour d’un jeu de société. L’atmosphère est morose; la maison sordide, froide et étriquée, à l’image de l’avare qui la possède.

Un coup frappé à la porte annonce la tragédie à venir. Charles Grandet vient d’arriver de Paris. C’est le neveu de Félix Grandet. Beau, à la dernière mode, dandy parisien sûr de lui, il dénote dans l’assemblée provinciale et ravit en l’espace de quelques secondes le cœur de l’innocente Eugénie qui croit « voir en son cousin une créature descendue de quelque région séraphique ».

On apprend très vite la raison de sa venue à Saumur et ce par l’entremise d’une lettre remise à Félix. Charles est envoyé par son père, Guillaume Grandet. Guillaume en faillite a voulu avant de se suicider confier à son frère le destin de son fils chéri.

Charles, lui, ne prend connaissance du contenu de la missive que le lendemain de son arrivée alors que sa jeune cousine, sa tante et Nanon s’évertuent à lui plaire et cherchent -comme faire se peut- à adoucir le régime spartiate de la maison. La scène du petit-déjeuner souligne l’aspect tragi-comique de la situation. Grandiose pour les trois pauvres femmes qui enfreignent toutes les règles habituelles, il n’en reste pas moins très frugal pour Charles tout comme pour le lecteur. Le retour inopiné du Père Grandet, qui mesure d’un regard l’ampleur de la désobéissance ainsi que l’incompréhension du cousin devant l’affolement des trois femmes suscitent le rire. Cette scène rappelle le comique de Molière et le personnage de Grandet fait souvent écho à celui d’Harpagon dans L’avare.

La vue de Charles a l’effet d’une véritable bombe sur Eugénie dont l’existence se résume jusqu’alors aux heures vides et silencieuses passées à « rapetasser des bas, à ravauder la garde-robe de son père » en compagnie de sa mère. Pour la première fois de sa vie elle s’observe, se pose des questions existentielles, doute de sa beauté et de son pouvoir de séduction.
Beauté artistique selon Balzac, Eugénie « grande et forte » a les traits épais. Elle n’est pas franchement jolie mais possède en revanche cette grâce pleine de pureté et de noblesse dont les peintres ou les sculpteurs sont friands.
L’éveil des sentiments amoureux a pour elle l’effet d’une nouvelle naissance « Il lui avait plus surgi d’idées en un quart d’heure qu’elle n’en avait eu depuis qu’elle était au monde » et toute son attention se dirige vers le moyen de plaire à Charles. La pauvreté de celui-ci lui donne la possibilité d’assouvir son besoin de sacrifice. Charles n’a plus rien et Eugénie possède une bourse pleine de pièces d’or remises par son père à chaque fête. Elle lui remet, s’offrant elle-même symboliquement par ce geste. Hésitant tout d’abord Charles finit par accepter. Il lui confie en échange un nécessaire en or, cadeau de sa mère défunte, qui contient les portraits en miniature de ses parents. L’or est donc l’élément qui sert de lien, celui qui soude l’entente d’Eugénie et de Charles (ironie suprême, même les sentiments les plus purs passent par des transactions marchandes ou pécunaires).

Les deux amants, unis par leur secret, profitent des quelques jours avant le départ de Charles pour les Indes où il doit faire fortune, pour se connaître, s’apprécier, pour se promettre enfin amour et mariage au retour de Charles. Quelques jours de bonheur et un baiser furtif scellent la promesse.

Une tempête cependant menace la félicité d’Eugénie et de toute la maisonnée. Selon le rituel familial, Grandet demande une fois par an à sa fille de voir son or pour jouir ainsi du spectacle de son pécule. Le jour redouté arrive et Eugénie avoue à son père ne plus être en possession de ses pièces d’or. La réaction de Grandet est terrible. Fou furieux il punit sa fille au pain et à l’eau, lui interdisant tout contact avec le reste de la famille et le monde extérieur. Eugénie trouve la force de résister dans son amour. Une lutte s’engage entre le père et la fille. Ils montrent un entêtement similaire et finissent par causer la mort de Madame Grandet qui nature soumise et bonne, succombe à la guerre familiale. Elle meurt, de façon aussi angélique qu’elle avait vécu. Sa mort rapproche alors Grandet de sa fille car il ne peut prendre le risque de voir Eugénie réclamer son héritage. Pour qu’elle renonce à ses droits et lui laisse l’usufruit des biens, il faut donc lui pardonner. Il le fait, par pur intérêt.

Le temps passe, Grandet devient gâteux et seul le magnétisme de l’or arrive à raviver son regard vitreux. Il meurt finalement en tentant dans un ultime sacrilège d’arracher au prêtre le crucifix en or. Balzac décrit avec force détails deux agonies aux antipodes l’une de l’autre: la première est angélique, la seconde démoniaque.

Quelques années plus tard, soit sept ans après le départ de Charles, une première lettre arrive. Hélas sa teneur est différente de celle qu’Eugénie escomptait. Charles, dont la bonté n’était que le fruit de son jeune âge et qui tenait en germe les vices de son oncle, a bien vite oublié sa cousine. L’argent l’a corrompu, il est devenu un être cynique, sans aucun scrupule qui s’est prêté à toutes les bassesses imaginables pour faire fortune. De retour des Indes, il cherche à achever son ascension sociale en épousant une demoiselle d’Aubrion qui lui procurera un titre de noblesse. Charles demande donc à Eugénie dans sa lettre de lui renvoyer le nécessaire de sa mère et lui annonce son futur mariage, reléguant aux enfantillages leur promesse initiale.

Eugénie s’effondre. Sa première idée est de se retirer au couvent et d’y enterrer la sainteté de son amour. Elle décide finalement d’aller au bout de son sacrifice et de son obsession « Elle se retirait en elle-même, aimant et se croyant aimée. Depuis sept ans sa passion avait tout envahi ». Elle demande alors au Président de Bonfons, alias le neveu des Cruchot, de se rendre à Paris, d’y régler les dettes de son oncle afin que Charles puisse sans problème épouser Mademoiselle d’Aubrion. Elle accepte ensuite d’épouser le Président à condition que le mariage ne soit pas consommé.

Eugénie fait preuve à la fois de résignation et d’agression dans sa réaction. En effet rien ne la force à épouser qui que ce soit, si ce n’est la volonté de se venger de Charles. En payant ses dettes elle lui révèle sa richesse et l’atteint par sa bonté et son sens de l’honneur, en épousant le Président elle retourne contre lui l’arme même qui la blesse.

Une semaine après son mariage, le Président de Bonfons meurt subitement laissant une veuve de trente trois ans, riche et de nouveau convoitée pour ses millions par les familles nobles mais désargentées de Saumur. Seule figure aimante aux côtés d’Eugénie, sa fidèle servante, la grande Nanon devenue grâce à ses quelques rentes (encore l’argent donc) Madame Cornoiller.

Le roman se termine comme il a commencé. Eugénie de tous cotés est cernée pour son or et continue de mener une vie triste et monotone dans « La maison de Saumur, maison sans soleil, sans chaleur, sans cesse ombragée, mélancolique (…), à l’image de sa vie ».

Un brillant avenir nous fait voyager dans le temps et l’espace. On y découvre l’histoire intime d’une famille, à travers cinq générations, dans une géographie mouvante englobant la Bessarabie, la Roumanie, les Etats-Unis, la France, l’Italie, Israël, la Turquie ; le tout sur fond de grande Histoire, celle de la seconde partie du 20e et du début du 21e siècle.
La trame du roman se noue autour de deux thèmes majeurs : les conflits culturels entre les personnages et les dissensions nées du choc des générations. La structure du roman épouse ce va-et-vient et le récit est morcelé, sans apparente linéarité – donnant parfois l’impression que chaque chapitre pourrait fonctionner de façon autonome.

Au centre du roman, une femme, dont le prénom mue au fil des pages, tantôt Elena, Helen, Lenoush, ou Nounoush selon les lieux mais aussi son rôle auprès des siens. Petite-fille de Bunica, fille de Iulia, amante de Jacob, mère d’Alexandru, belle-mère de Marie, grand-mère de Camille, elle est avant tout une femme, intelligente, éduquée qui fuit la répression familiale et politique de la Roumanie communiste de Ceausescu pour réaliser aux Etats-Unis ce « brillant avenir » qu’elle souhaite ensuite si ardemment à son fils unique.
Elena vit depuis toujours avec le secret de ses origines. Est-elle vraiment la fille adoptive des Tiberescu ou leur véritable fille, issue de leurs amours avant mariage et donnée à élever à une tante ? Le texte semble pencher vers la seconde théorie mais le secret reste entier et l’obsession permanente chez Elena. Elle rencontre Jacob, il est juif et donc un parti que ses parents rejettent. Elle passe outre l’interdit et épouse Jacob au grand dam de la famille.

Enfin après moult péripéties Elena, Jacob et leur jeune fils Alexandru âgé de douze ans fuient le régime répressif de Bucarest et rejoignent la famille de Jacob en Israël. Le séjour est de courte durée, Elena craignant dans un état militarisé pour la vie de son fils et se sentant exclue de la communauté juive. Le rêve de l’Amérique d’ailleurs ne les a pas quittés et c’est par l’Italie qu’ils réussissent finalement à obtenir leurs visas d’entrée.

Une nouvelle vie commence, moyennant efforts et persistance « elle voyait devant elle un immense continent à escalader, comme une montagne (…) elle savait qu’elle grimperait pas à pas en examinant attentivement l’endroit où planter ses crampons, et parviendrait au sommet ». Ancienne physicienne nucléaire Elena, devenue Helen et américaine, se reconvertit dans l’informatique et refait carrière. La métaphore de l’alpiniste continue avec Alexandru qui excellent étudiant est finalement accepté à Harvard « le sommet des sommets ». Après une licence il se lance dans le journalisme et rencontre une Française, prénommée Marie, ancienne lectrice de français à Harvard. Les parents ne tardent pas à regarder de travers un couple qu’ils jugent mal assorti et interdisent à leur fils d’épouser la jeune fille. Un an plus tard et malgré le désaccord parental, le mariage se fait en Bretagne. Tout le monde finit par se réconcilier, Helen comprenant à temps qu’elle risque de perdre son fils si elle repousse la femme de celui-ci. Les tensions néanmoins entre belle-mère et belle-fille ne sont qu’endormies. Elles réapparaissent de plus belle, créant des malentendus dans le couple et poussant même Alexandru et Marie au bord du divorce. Le temps passe, Marie arrive lentement à se faire accepter, à défaut d’aimer et l’arrivée de Camille, la petite-fille soude définitivement la famille. Le destin s’acharne cependant sur Helen et les siens, puisque Jacob, atteint d’Alzheimer, se donne prématurément la mort.

L’histoire est riche en rebondissements, les secrets de famille sont lourds, les incompréhensions entre parents et enfants récurrentes et la difficulté de communiquer par delà les cultures et les âges rythme le texte. Malgré les allers-retours dans le temps et les lieux, la saga familiale des Tiberescu alias Tibb se lit facilement et se termine relativement bien sachant que les deux personnages féminins principaux finissent par s’accepter et même tisser par delà leurs différends des liens forts.
Le style de Cusset est simple, sans fioriture et sans surprise. Elle aborde avec justesse les notions d’émigration (forcée par les circonstances ou choisie de plein gré), de déculturation et de réappropriation.

On déplore cependant un certain manque d’empathie pour ses personnages (féminins surtout, les hommes s’en sortant en générale nettement mieux). Elena/Helen semble froide à tout ce qui ne touche pas directement son fils ou son mari, Marie est décrite comme égoïste, peu soignée et caricaturalement française, Iulia ne montre aucune chaleur envers sa fille ou son entourage. Bref, une palette de femmes intéressantes mais au final assez peu sympathiques et qui laissent le lecteur sur un vague sentiment de malaise.

Extraordinaire, dans la peau de Sonia Bergerac, personnage central du dernier film de Jean-Paul Lilienfeld, Isabelle Adjani incarne dans La journée de la jupe (2009) le rôle d’une femme passionnée et fragilisée, pour qui soudain tout bascule. Sur fond de tensions sociales et de clivages culturels, le film nous montre la descente aux enfers d’un professeur de français pour qui l’enseignement dans ce collège de banlieue « défavorisé » se résume à une confrontation permanente avec des jeunes désabusés, sans repaires, vulgaires et agressifs.
Un jour, alors qu’elle cherche désespérément à faire répéter une pièce de Molière à ses étudiants dans le théâtre de l’école, elle découvre une arme à feu dans un sac, cherche à s’en emparer et blesse dans la confusion le caïd de la classe, détenteur de l’arme.

L’incident pourrait s’arrêter là. Il n’en est rien. Goutte d’eau dans un vase trop plein, tout déborde et prend une tournure imprévue. De victime, Sonia passe en quelques minutes au rôle de bourreau et prend en otage le groupe d’élèves. Elle continue alors son cours de littérature mais les méthodes pédagogiques ont changé, elles sont maintenant appliquées à coup de menaces et de tortures psychologiques. Le huit clos fait remonter à la surface les haines raciales, les violences sexuelles faites aux filles/femmes et nous laisse les témoins pantois de la brutalité qui se joue au quotidien entre les élèves.

Dehors la police encercle l’école, les familles apeurées accourent aux portes du collège et la presse, avide de sensation, se saisit de l’événement. La tension monte. Tout est flou, à l’intérieur de la classe où les rôles entre victimes et tortionnaires semblent de plus en plus perméables, à l’extérieur aussi où personne ne comprend la situation. La police ne réalisera que très tard qui en vérité est le preneur d’otages. Elle sommera alors Sonia de soumettre ses revendications. L’une d’entre elles sera de réclamer au Ministre de l’Education une journée de la jupe – jupe, nouveau tabou ou simple symbole de l’affirmation féminine face aux terreurs sexuelles et aux répressions de la société.

La fin est tragique, bien sûr. Quant à Adjani, dans le rôle de cette prof déjantée, elle est sublime. Rien d’étonnant donc à ce que ce rôle lui ait valu en février 2010 le césar de la meilleure actrice.
On ne peut s’empêcher de rapprocher le film de Lilienfeld à deux autres dans le genre : Entre les murs de François Bégaudeau et La haine de Mathieu Kassovitz (tous deux remarquables).

J’engage par ailleurs à revoir Isabelle Adjani dans d’autres réalisations où elle incarne avec brio des personnages féminins qui sombrent dans la folie. Je pense particulièrement à :

  •  Adèle H. de François Truffaut (1975)
  • L’été meurtrier de Jean Becker (1983)
  • Camille Claudel de Bruno Nuytten (1989)

En attendant et pour ceux qui habitent Chicago, La journée de la jupe passe de nouveau ce soir à Facets (deux séances: 7 et 9 heures). Personnellement et si je pouvais, j’y retournerais.

Les échos aux autres romans d’Ernaux sont fréquents dans Les années. Allusions à d’autres récits, roman dans le roman, ils établissent le lien entre les différentes époques que traverse le narrateur « elle », ce double flou de l’auteur. Chaque passage sélectionné plus bas reprend un thème développé plus amplement dans l’œuvre d’Ernaux et se propose de donner un éclairage supplémentaire sur ces pans de roman à peine évoqués et qui pourtant contribuent à tisser la trame du livre. Les incursions dans l’histoire individuelle voire intime du narrateur brossent au long des pages le portrait du personnage central, ballotté par son temps et l’Histoire d’une époque.

Une femme et Les armoires vides:
Une femme traite de la maladie puis de la mort de la mère, Les armoires vides du mal-être de l’auteur et de sa déchirure sociale.

La première image décrite dans Les années reprend le portrait de la mère, campée dans Une femme et dans Les armoires vides. L’image est volontairement choquante, celle d’une femme saisie au moment où elle urine derrière le café dont elle est la gérante « la femme accroupie qui urinait en plein jour derrière un baraquement servant de café, en bordure des ruines, à Yvetot, après la guerre, se reculottait debout, jupe relevée, et s’en retournait au café ». (p. 11)

Aparté : Yvetot, petite ville de Normandie, non loin de Rouen, rappelle Flaubert dans Madame Bovary. C’est là qu’est commandée l’exubérante pièce montée servie à la noce d’Emma et de Charles.

« Cette dame majestueuse, atteinte d’Alzheimer, vêtue d’une blouse à fleurs comme les autres pensionnaires de la maison de retraite, mais elle, avec un châle bleu sur les épaules, arpentant sans arrêt les couloirs, hautainement, comme la duchesse de Guermantes au bois de Boulogne »(p. 12)

« Elle traîne (…) veillant à ne pas transgresser la rigoureuse loi maternelle de l’heure (« quand je dis telle heure, c’est telle heure, pas une minute de plus »). (p.56) – On note notamment l’utilisation assez fréquente du discours direct pour introduire les propos des parents « Si tu avais eu faim pendant la guerre tu serais moins difficile ». (p. 64)

« On préférait ne pas parler des maladies nouvellement apparues qui n’avaient pas de remèdes. Celle au nom germanique, Alzheimer, qui hagardisait les vieux et leur faisait oublier les noms, les visages » (p. 153)

« Les moments importants de son existence actuelle sont les rencontres avec son amant l’après-midi dans une chambre d’hôtel rue Danielle-Casanova et les visites à sa mère à l’hôpital, en long séjour » (p. 158)

Une passion simple et Se perdre :
Les deux romans sont sur le thème de la relation amoureuse et de la sexualité.
« Le latin, l’anglais, le russe apprit en six mois pour un soviétique et il n’en restait que da svidania, ya tebia lioubliou karacho » (transcription du russe pour au revoir, je t’aime, merci).

« Les moments importants de son existence actuelle sont les rencontres avec son amant l’après-midi dans une chambre d’hôtel rue Danielle-Casanova (…) elle somnole après l’amour, imbriquée dans son corps massif à lui, avec le bruit des voitures en fond» (p. 157)

La honte
Sur la violence familiale et le milieu social

« La scène entre ses parents, le dimanche avant l’examen d’entrée en sixième, au cours de laquelle son père a voulu supprimer sa mère en l’entraînant dans la cave près du billot ou la serpe était fichée » (p.58).

L’événement :
Sur le thème de l’avortement clandestin subi par le narrateur/auteur

« Faute d’avoir eu peur à temps dans la pinède ou sur le sable de la Costa Brava, le temps s’arrêtait devant un fond de culotte toujours blanc depuis des jours. Il fallait faire passer d’une façon – en Suisse pour les riches – ou d’une autre – dans la cuisine d’une femme inconnue sans spécialité, sortant une sonde bouillie d’un fait-tout ». (p. 82).

« On avait été si seule avec la sonde et le sang en jet sur les draps » (p. 111)

« Dans quelques mois, l’assassinat de Kennedy à Dallas la laissera plus indifférente que la mort de Marilyn Monroe l’été d’avant, parce que ses règles ne seront pas venues depuis huit semaines. ». (p.89)

La place :
Sur la mort soudaine du père

« Dans l’insoutenable de la mémoire, il y a l’image de son père à l’agonie, du cadavre habillé du costume qu’il n’avait porté qu’une seule fois, son mariage à elle, descendu dans un sac plastique de la chambre au rez-de-chaussée par l’escalier trop exigu pour le passage d’un cercueil » (p. 122).

La femme gelée
Sur la femme dans le couple et la difficulté d’être à deux au quotidien

« Au moment même où elle fait ce constat, elle sait qu’elle n’est pas prête à renoncer à tout ce qui ne figure pas dans ce journal intime, cette vie ensemble, cette intimité partagée dans un même endroit, l’appartement qu’elle a hâte de retrouver, les cours finis, le sommeil à deux, le grésillement du rasoir électrique le matin, le conte des Trois Petits Cochons le soir, cette répétition qu’elle croit détester et qui l’attache » (p. 100)

« Dans ce huis clos l’air libre, momentanément débarrassée du souci multiforme dont son agenda porte les traces elliptiques – changer draps, commander rôti, conseil de classe, etc. – et de ce fait livrée à une conscience exacerbée, elle n’arrive pas (..) à se déprendre de sa douleur conjugale, boule d’impuissance, de ressentiment et de délaissement » (p.141)

L’usage de la photographie
Sur la photographie, les relations sexuelles et la maladie (cancer).

»C’est une sensation (…) qui l’a conduite au travers des années, à être ici, dans ce lit avec cet homme jeune (…) se retrouvant à cinquante-huit ans près d’un homme de vingt-neuf ans » (p. 205)

« Dans cet entre-deux d’une naissance certaine et de sa mort possible, la rencontre d’un homme plus jeune dont la douceur et le goût pour tout ce qui fait rêver, les livres, la musique, le cinéma, l’attirent – hasard miraculeux qui lui offre l’occasion de triompher de la mort par l’amour et l’érotisme » (p. 235)

L’occupation
Sur la jalousie amoureuse

« Une jalousie vis-à-vis de la nouvelle compagne d’âge mûr du jeune homme, comme si elle avait besoin d’occuper le temps libéré par la retraite – ou de redevenir jeune grâce a une souffrance amoureuse qu’il ne lui avait jamais procurée lorsqu’ils étaient ensemble, jalousie qu’elle a entretenue a la manière d’un travail pendant des semaines, jusqu’à ne plus vouloir qu’une chose, en être débarrassée » (p. 234)