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A travers trois éminentes voix franco-arabes de notre temps: Tahar Ben Jelloun, Amin Maalouf et Yasmina Khadra

Nés au Maroc, au Liban et en Algérie, ils comptent parmi les écrivains les plus célèbres de France. Ils écrivent en français et s’interrogent sur des points complexes, tels que ceux de identité culturelle, de l’appartenance, de la langue, de la religion et de la politique. Reconnus par quelques-uns des prix les plus prestigieux de la littérature française, ils se posent, dans des genres littéraires différents (essai, conte philosophique ou roman) des questions sur leur époque et l’expérience humaine au sens large.

Le cours sera axé sur les livres suivants:

–       La nuit sacrée (1987), Tahar Ben Jelloun

–       Les Identités meurtrières (1998), Amin Maalouf

–       Ce que le jour doit à la nuit (2008), Yasmina Khadra

Reflections on the notion of identity in three prominent Franco-Arab voices of our time: Tahar Ben Jelloun, Amin Maalouf and Yasmina Khadra

Born in Morocco, Lebanon, and Algeria, the three are among France’s most celebrated writers. Writing in French they investigate complicated questions; those of cultural identify, belonging, language, religion, and politics. Recognized with some of the most prestigious prizes in French literature, they reflect, across various literary genres (fiction or non-fiction), on their time and broader human experience.

The class will focus on the following works:

–       The sacred night (1987), Tahar Ben Jelloun

–       In the Name of Identity: Violence and the Need to Belong (1998), Amin Maalouf

–       What the day owns the night (2008), Yasmina Khadra

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A partir de février 2013, le mercredi de 7h45 à 9h45, à l’Alliance Française de Chicago

Starts February 2013, every Wednesday 7 :45PM to 9 :45PM, at the Alliance Française of Chicago

           


Un rappel des festivités culturelles pour la semaine prochaine….Pierre Assouline, l’auteur notamment du livre Le dernier des Camondo ainsi que du blog La République des livresconsacré à l’actualité littéraire est à l’Alliance Française de Chicago, une aubaine et une chance à ne pas laisser passer !Alliance Française de Chicago, jeudi 5 mai 2011 à six heures trente – conversation en français et en anglais.

Into Great Silence, le titre anglais du documentaire de Philip Groening, cerne sans doute mieux les presque trois heures de projection que ne le fait le titre allemand d’origine Die grosse Stille ou bien les titres français Le grand silence, italien Il grande silencio ou espagnol El gran silencio – tous si proches de la structure allemande. Car il ne s’agit pas seulement de silence mais bien plutôt de l’expérience qui consiste à tomber dans ce silence. Into great silence montre ainsi un cheminement plus qu’un simple constat. Il faut épouser le rythme monotone de la vie des Chartreux, ordre cartésien fondé par Saint Bruno en 1084, pour comprendre et se laisser prendre, pour tomber enfin dans ce puits de silence et d’apparent néant qui seul ouvre, selon les moines, les portes de l’infini et la voie vers Dieu.

L’expérience est cathartique, purifiante et si la longueur du « film », son côté lénifiant, peut aisément faire sombrer par moments dans le sommeil (mea culpa) ; le son des cloches est là pour rappeler le spectateur à la réalité, tout comme les moines à la prière. Elles ponctuent le silence, scandent le rythme des journées.

C’est en 1984 que Groening demande l’autorisation de filmer la vie au monastère de la Grande Chartreuse, situé dans les Alpes françaises (entre Grenoble et Chambéry). Seize ans plus tard – soit une durée à l’image du temps monastique – les moines répondent au réalisateur et l’autorisent à passer six mois parmi eux. Sans moyens techniques sophistiqués, sans éclairage supplémentaire, muni d’une simple caméra Groening se fond dans le lieu et capture la monotonie du temps, l’ascétisme d’un ordre, où le vital est réduit au minimum ; il montre l’esthétisme enfin d’une vie dépouillée et arrachée aux contingences de son époque.

Tout est lent, répétitif, sans passion si ce n’est celle qui justement doit jaillir au final de cette complète abnégation. Les cloches appellent à la prochaine prière, ânonnée, déclamée sur un son de voix monocorde, toujours semblable et sans excès. L’image enfin se fige sur un moine agenouillé; te temps de la prise de vue épouse celui de son recueillement -plusieurs minutes donc de contemplation, de médiation pure.

Une chose cependant m’a surprise, le peu de références faites à l’étude. On assiste à la répétition mécanique des tâches journalières, à la prière; on respire au rythme du silence et des longues séances de méditation ; on écoute les quelques échanges anodins durant la promenade hebdomadaire et suit le travail dédié aux besoins de la communauté. Rappelons que cette communauté est autonome et subvient à ses propres besoins. C’est là entre autres qu’est toujours concoctée par les moines eux-mêmes et selon une recette légendaire la liqueur du même nom Chartreuse (composée d’une centaine de plantes différentes et macérées selon un processus complexe, la recette est précieusement gardée par l’ordre, seul détenteur du secret de sa conception).
Cependant on cerne au cours du documentaire assez peu le rôle que joue (penserait-on du moins) l’étude des textes, des penseurs et des idées.

Les moines, à leur entrée dans l’ordre des Chartreux, s’engagent à ne pas quitter le monastère et à garder un silence total. Les exceptions à cette règle sont très peu nombreuses : une promenade par semaine (recréation communautaire) et une visite annuelle de la famille proche. Une fois par semaine ils partent donc en promenade dans la nature environnante, discutent de leur foi, de leur quotidien. L’échappée est d’autant plus marquante que le paysage coupe le souffle de beauté, tranche dans son exubérance avec la sobriété et le dénuement du monastère. Hautes montagnes encaissées, bruit enivrant d’une nature saturée de couleurs, de sons et d’odeurs, pépiement des oiseaux, bruissement des arbres, du vent, changement des saisons ; la vie s’immisce à l’intérieur des murs – elle agit par contraste.

Regarder Into Great Silence n’est pas une expérience commune. On ne regarde pas un film ou même un documentaire, mais on entre bien plutôt l’espace de quelques heures au monastère, on vit le silence – au point de se sentir parfois mal à l’aise (le silence est intimidant, car il pousse à la réflexion, à l’introspection). On cède alors à un rythme inconnu, à une perception du temps, abstraite car si loin de notre monde moderne, avide d’actions, de vitesse et de bruit. Avec ou sans croyance religieuse, on perçoit la notion de sacré, de sublime. L’expérience est fascinante, à maints aspects.

Les minutes passent ou les heures, les jours ou les années et le sourire de ces hommes, simples, silencieux et heureux nous reste, comme une image poétique et esthétique d’un temps suspendu.

Un brillant avenir nous fait voyager dans le temps et l’espace. On y découvre l’histoire intime d’une famille, à travers cinq générations, dans une géographie mouvante englobant la Bessarabie, la Roumanie, les Etats-Unis, la France, l’Italie, Israël, la Turquie ; le tout sur fond de grande Histoire, celle de la seconde partie du 20e et du début du 21e siècle.
La trame du roman se noue autour de deux thèmes majeurs : les conflits culturels entre les personnages et les dissensions nées du choc des générations. La structure du roman épouse ce va-et-vient et le récit est morcelé, sans apparente linéarité – donnant parfois l’impression que chaque chapitre pourrait fonctionner de façon autonome.

Au centre du roman, une femme, dont le prénom mue au fil des pages, tantôt Elena, Helen, Lenoush, ou Nounoush selon les lieux mais aussi son rôle auprès des siens. Petite-fille de Bunica, fille de Iulia, amante de Jacob, mère d’Alexandru, belle-mère de Marie, grand-mère de Camille, elle est avant tout une femme, intelligente, éduquée qui fuit la répression familiale et politique de la Roumanie communiste de Ceausescu pour réaliser aux Etats-Unis ce « brillant avenir » qu’elle souhaite ensuite si ardemment à son fils unique.
Elena vit depuis toujours avec le secret de ses origines. Est-elle vraiment la fille adoptive des Tiberescu ou leur véritable fille, issue de leurs amours avant mariage et donnée à élever à une tante ? Le texte semble pencher vers la seconde théorie mais le secret reste entier et l’obsession permanente chez Elena. Elle rencontre Jacob, il est juif et donc un parti que ses parents rejettent. Elle passe outre l’interdit et épouse Jacob au grand dam de la famille.

Enfin après moult péripéties Elena, Jacob et leur jeune fils Alexandru âgé de douze ans fuient le régime répressif de Bucarest et rejoignent la famille de Jacob en Israël. Le séjour est de courte durée, Elena craignant dans un état militarisé pour la vie de son fils et se sentant exclue de la communauté juive. Le rêve de l’Amérique d’ailleurs ne les a pas quittés et c’est par l’Italie qu’ils réussissent finalement à obtenir leurs visas d’entrée.

Une nouvelle vie commence, moyennant efforts et persistance « elle voyait devant elle un immense continent à escalader, comme une montagne (…) elle savait qu’elle grimperait pas à pas en examinant attentivement l’endroit où planter ses crampons, et parviendrait au sommet ». Ancienne physicienne nucléaire Elena, devenue Helen et américaine, se reconvertit dans l’informatique et refait carrière. La métaphore de l’alpiniste continue avec Alexandru qui excellent étudiant est finalement accepté à Harvard « le sommet des sommets ». Après une licence il se lance dans le journalisme et rencontre une Française, prénommée Marie, ancienne lectrice de français à Harvard. Les parents ne tardent pas à regarder de travers un couple qu’ils jugent mal assorti et interdisent à leur fils d’épouser la jeune fille. Un an plus tard et malgré le désaccord parental, le mariage se fait en Bretagne. Tout le monde finit par se réconcilier, Helen comprenant à temps qu’elle risque de perdre son fils si elle repousse la femme de celui-ci. Les tensions néanmoins entre belle-mère et belle-fille ne sont qu’endormies. Elles réapparaissent de plus belle, créant des malentendus dans le couple et poussant même Alexandru et Marie au bord du divorce. Le temps passe, Marie arrive lentement à se faire accepter, à défaut d’aimer et l’arrivée de Camille, la petite-fille soude définitivement la famille. Le destin s’acharne cependant sur Helen et les siens, puisque Jacob, atteint d’Alzheimer, se donne prématurément la mort.

L’histoire est riche en rebondissements, les secrets de famille sont lourds, les incompréhensions entre parents et enfants récurrentes et la difficulté de communiquer par delà les cultures et les âges rythme le texte. Malgré les allers-retours dans le temps et les lieux, la saga familiale des Tiberescu alias Tibb se lit facilement et se termine relativement bien sachant que les deux personnages féminins principaux finissent par s’accepter et même tisser par delà leurs différends des liens forts.
Le style de Cusset est simple, sans fioriture et sans surprise. Elle aborde avec justesse les notions d’émigration (forcée par les circonstances ou choisie de plein gré), de déculturation et de réappropriation.

On déplore cependant un certain manque d’empathie pour ses personnages (féminins surtout, les hommes s’en sortant en générale nettement mieux). Elena/Helen semble froide à tout ce qui ne touche pas directement son fils ou son mari, Marie est décrite comme égoïste, peu soignée et caricaturalement française, Iulia ne montre aucune chaleur envers sa fille ou son entourage. Bref, une palette de femmes intéressantes mais au final assez peu sympathiques et qui laissent le lecteur sur un vague sentiment de malaise.

Extraordinaire, dans la peau de Sonia Bergerac, personnage central du dernier film de Jean-Paul Lilienfeld, Isabelle Adjani incarne dans La journée de la jupe (2009) le rôle d’une femme passionnée et fragilisée, pour qui soudain tout bascule. Sur fond de tensions sociales et de clivages culturels, le film nous montre la descente aux enfers d’un professeur de français pour qui l’enseignement dans ce collège de banlieue « défavorisé » se résume à une confrontation permanente avec des jeunes désabusés, sans repaires, vulgaires et agressifs.
Un jour, alors qu’elle cherche désespérément à faire répéter une pièce de Molière à ses étudiants dans le théâtre de l’école, elle découvre une arme à feu dans un sac, cherche à s’en emparer et blesse dans la confusion le caïd de la classe, détenteur de l’arme.

L’incident pourrait s’arrêter là. Il n’en est rien. Goutte d’eau dans un vase trop plein, tout déborde et prend une tournure imprévue. De victime, Sonia passe en quelques minutes au rôle de bourreau et prend en otage le groupe d’élèves. Elle continue alors son cours de littérature mais les méthodes pédagogiques ont changé, elles sont maintenant appliquées à coup de menaces et de tortures psychologiques. Le huit clos fait remonter à la surface les haines raciales, les violences sexuelles faites aux filles/femmes et nous laisse les témoins pantois de la brutalité qui se joue au quotidien entre les élèves.

Dehors la police encercle l’école, les familles apeurées accourent aux portes du collège et la presse, avide de sensation, se saisit de l’événement. La tension monte. Tout est flou, à l’intérieur de la classe où les rôles entre victimes et tortionnaires semblent de plus en plus perméables, à l’extérieur aussi où personne ne comprend la situation. La police ne réalisera que très tard qui en vérité est le preneur d’otages. Elle sommera alors Sonia de soumettre ses revendications. L’une d’entre elles sera de réclamer au Ministre de l’Education une journée de la jupe – jupe, nouveau tabou ou simple symbole de l’affirmation féminine face aux terreurs sexuelles et aux répressions de la société.

La fin est tragique, bien sûr. Quant à Adjani, dans le rôle de cette prof déjantée, elle est sublime. Rien d’étonnant donc à ce que ce rôle lui ait valu en février 2010 le césar de la meilleure actrice.
On ne peut s’empêcher de rapprocher le film de Lilienfeld à deux autres dans le genre : Entre les murs de François Bégaudeau et La haine de Mathieu Kassovitz (tous deux remarquables).

J’engage par ailleurs à revoir Isabelle Adjani dans d’autres réalisations où elle incarne avec brio des personnages féminins qui sombrent dans la folie. Je pense particulièrement à :

  •  Adèle H. de François Truffaut (1975)
  • L’été meurtrier de Jean Becker (1983)
  • Camille Claudel de Bruno Nuytten (1989)

En attendant et pour ceux qui habitent Chicago, La journée de la jupe passe de nouveau ce soir à Facets (deux séances: 7 et 9 heures). Personnellement et si je pouvais, j’y retournerais.

Le titre intrigue par ses consonances étrangères, Syngué Sabour, deux mots suivis bientôt par une expression qui bien qu’écrite en français n’en reste pas moins hermétique, pierre de patience. Roman couronné en 2008 par le Goncourt, Syngué Sabour nous révèle un auteur encore assez peu connu du grand public, Atiq Rahimi. Originaire de Kaboul en Afghanistan, Rahimi vit et travaille à Paris. L’Afghanistan natal nourrit son œuvre (trois romans au total) où il montre les violences de la guerre et le traumatisme d’une société opprimée. Spécialiste du cinéma et des techniques audiovisuelles il adapte l’un de ses romans Terre et Cendres au cinéma. Le film reçoit un prix au festival de Cannes en 2004.

Après avoir rédigé ses deux premiers romans en persan, Rahimi, fait le choix du français pour Syngué Sabour – langue d’adoption qu’il maîtrise depuis son plus jeune âge.
Syngué Sabour, c’est en persan une pierre magique, pierre de patience, qui recueille tous les maux des hommes qui se confient à elle. La légende veut que lorsqu’elle éclate, elle libère avec elle les hommes de leur détresse.
Ici, c’est un homme, blessé par une balle perdue. Allongé, et totalement absent au monde, il n’est plus qu’un souffle rauque. Sa femme veille à sa survie ; elle le soigne, lui parle sans savoir s’il l’écoute et la comprend. La guerre civile sévit à l’extérieur. Tueries, pillages sont la toile de fond de ce drame intime qui se joue à huit clos. Au fur et à mesure des heures et des jours (scandés par les souffles de l’homme et les quatre-vingt-dix-neuf noms de dieu) la femme parle, laisse échapper toutes les paroles retenues si longtemps, révèle ses secrets les plus intimes. Elle dénonce l’oppression du couple, de la religion et de la société avant que la pierre de patience n’explose à la fin du roman.

Le livre est dédicacé à la poétesse afghane Nadia Anjuman battue à mort par son mari (simples initiales de N. A. dans le roman).
Puis une citation du poète Antonin Artaud (1896-1948) fait figure de préface et annonce le roman à venir « Du corps par le corps avec le corps depuis le corps et jusqu’au corps » – citation tirée du recueil Interjections.

Note : Artaud fait de nombreux séjours en asile psychiatrique et son œuvre d’abord proche du mouvement surréaliste, devient au fur et à mesure de plus en plus hermétique. Ses textes sont fulgurants, ils consument et brûlent par leur violence.
Le corps et son rapport avec le langage sont à la base de l’œuvre d’Artaud qui réfléchit sur le statut du corps et de l’identité. Pour Artaud, le corps est l’instrument par lequel toutes les facettes de la vie se révèlent. La souffrance inhérente à l’existence se manifeste dans le corps et par le corps (notion de corps transfiguré : se réapproprier son corps dans un combat acharné contre dieu – exige d’en finir avec le corps anatomique et sexué – corps dissocié, déchiré). Son œuvre influence de nombreux penseurs dans tous les domaines : philosophie, psychanalyse, peinture, littérature etc. (cf. Beckett, Francis Bacon, Deleuze…)

Enfin sur la page d’introduction et à l’instar d’une pièce de théâtre qui localise la prochaine scène, Rahimi précise « Quelque part en Afghanistan ou ailleurs »
L’histoire se situe en Afghanistan, dans un pays en guerre, mais l’auteur tient à préciser qu’elle pourrait se situer n’importe où ailleurs.

Le style de Rahimi est sobre. Le vocabulaire employé est simple, parfois basique. Son écriture parait dépouillée, parfois sèche, Le laconisme de certaines phrases et les répétitions voulues « La chambre est vide. Vide de tout ornement» font penser à une prière incantatoire. Les phrases courtes et simples cherchent à se graver dans la mémoire.
Il n’y a pas de parties dans le roman, seulement des paragraphes d’une longueur qui varie selon les scènes abordées. L’usage de la ponctuation est propre à l’auteur. Les phrases se réduisent parfois à un simple adjectif « vert » à un adverbe « Lentement » ou un complément circonstanciel « Ou dans le couloir ».
Le langage est parfois choquant « mais aussi souvent poétique (dans les images « Les rayons du soleil, passant à travers les trous du ciel jaune et bleu du rideau, caressent le dos de la femme, ainsi que ses épaules qui oscillent toujours régulièrement, à la même cadence que le passage des grains du chapelet entre ses doigts » ou le rythme du langage :
« Le soleil se couche.
Les armes se réveillent
Ce soir encore on détruit
Ce soir encore on tue
Le matin.
Il pleut.
Il pleut sur la ville et ses ruines.
Il pleut sur les corps et leurs plaies»)
Il n’y a pas de dialogues mais des morceaux de monologues insérés dans le texte. Un narrateur inconnu nous convie à regarder ce qui se déroule dans cette chambre, à entendre ce que la femme dit. Omniscient il nous fait aussi découvrir les pensées de cette femme. « Perdue. Elle grommelle : je n’en peux plus ». Le lecteur/spectateur se positionne donc derrière la caméra ou devant la scène et assiste littéralement à l’acte qui se joue devant lui.
Lorsque la femme sort de la chambre pour rejoindre les petites filles ou pour aller dans la ville, le lecteur reste à l’intérieur, il ne sort pas de cette pièce mais reste prisonnier comme l’homme (Cf. technique théâtrale, épouse parfaitement le sentiment de huit clos).

Tout porte donc à croire que ce roman est écrit pour être joué au théâtre ou bien mis en film. Rappelons que Rahimi est aussi un cinéaste pour qui le visuel est primordial (cf. style de Duras).

Deux personnes occupent le devant de la scène : l’homme et la femme. Ils n’ont pas de noms propres. Le portrait de l’homme est brossé en premier, c’est par lui que tout arrive, il dicte ce qui se passera ensuite puisqu’il est alité, malade et sans voix, obligeant son épouse à s’occuper de lui et le servir.

L’homme était « moustachu » sur la photo, il « porte une barbe » au début du roman. Il semble avoir une cinquantaine d’années, ses cheveux sont « poivre et sel ». Son apparence physique est sévère « yeux noirs (…) il ne rit pas (…) il a l’air de quelqu’un qui refrène son rire ». Bien qu’incapable de se mouvoir ou apparemment inoffensif il donne l’image du prédateur endormi « son nez ressemble de plus en plus au bec d’aigle (…) ses yeux encore plus petits sont enfoncés dans leurs orbites (…) Sous sa peau diaphane, ses veines comme des vers essoufflés s’entrelacent avec les os saillants de sa carcasse ». De son portrait se dégage une atmosphère d’angoisse et de peur. Sa présence se résume à cette image et au bruit de sa respiration lancinante « oscillant au rythme de sa respiration », seul bruit dans une « chambre vide » et par ailleurs silencieuse.

La femme quant à elle est belle, jeune « Ses cheveux noirs, très noirs, et longs, couvrent ses épaules ballantes ». On la découvre prostrée au chevet de son mari « La femme est assise. Les jambes pliées et encastrées dans sa poitrine. La tête blottie entre les genoux ». Une main sur la poitrine de l’homme, une autre proche du Coran « A portée de la main, ouvert à la page de garde et déposée sur un oreiller de velours, un livre, le Coran » elle prie « Elle tient un long chapelet noir. Elle l’égrène ». Son apparence bien que posée et soumise laisse entrevoir le drame à venir, elle a « une étrange inquiétude dans le regard ». Sa jeunesse et ses désirs se perçoivent à « ses lèvres charnues ». Elle est présentée comme fatiguée, « La tête de la femme bouge. Lasse. Elle quitte le creux de ses genoux ou plus loin « abattue ». Elle supplie son mari de lui donner un signe de vie qui puisse la motiver « Au nom d’Allah, fais-moi signe pour me dire que tu sens ma main, que tu vis, que tu reviens à moi, à nous ! Juste un signe, un petit signe pour me donner de la force, de la foi ».
La tension monte, et la femme finit par vociférer ses prières, lancer des cris. Le monologue prend de plus en plus d’importance au fil du texte. Elle remonte ainsi ses souvenirs, celui de sa famille, d’elle-même ensuite, enfant maltraitée par un père tyrannique et cruel, jeune fille mariée contre son gré, épouse délaissée par un mari indifférent à ses désirs, et plus intéressé par les armes que les femmes.
Les mots sont violents, volontairement crus et choquants. Ses secrets éclatent, celui de ses enfants conçus avec un autre homme de peur d’être répudiée par un mari stérile, celui de ses désirs sexuels inavoués et inassouvis.
Les deux petites filles (sans nom également) ne jouent qu’un rôle secondaire dans le récit, tout est axé sur le couple : l’homme, la femme. Les fillettes se trouvent d’emblée hors du champ visuel et ne sont perçues que par leurs pleurs « Une petite fille pleure. Elle n’est pas dans cette pièce. Elle peut être dans la chambre d’à côté. Ou dans le couloir (…) Une deuxième petite fille pleure. Elle semble être plus proche que l’autre, derrière la porte, sans doute ».
La rébellion de la femme d’abord verbale devient peu à peu physique, et elle se livre à la prostitution avec un jeune garçon sous les yeux de son mari alité.
Bien qu’elle parte en guerre contre cet époux détesté (elle l’insulte, le déshonore et se masturbe sous ses yeux, lui jette au visage la vérité sur sa paternité) elle semble quelque part encore l’aimer (elle le soigne, le caresse, profite de son immobilité pour l’embrasser – acte proscrit auparavant) et vainement espérer un signe, une tendresse, une acceptation de sa condition de femme « Ses doigts se perdent d’abord dans la barbe drue, y restent un souffle ou deux. Ils resurgissent ensuite pour s’étendre sur les lèvres, caresser le nez, les yeux, le front, et disparaître de nouveau dans l’épaisseur des cheveux crasseux ».
Son long monologue enfin a une vertu thérapeutique, la parole apaisant et réconfortant.

Au même titre que les personnages, la chambre et la ville (extérieure) en contraste jouent un rôle crucial dans le texte. Le roman commence d’ailleurs par la description précise de la chambre qualifiée de « petite », « rectangulaire », « étouffante », « sans ornement ». Elle est avant tout sombre, sans lumière « Troués ça et là, ils (rideaux) laissent pénétrer les rayons du soleil pour finir sur les rayures éteintes du kilim ». Elle n’a pour seules décorations qu’un tapis, « la photo de l’homme » et « un kandjar » (poignard oriental à longue lame tranchante / symbole précurseur du drame final).
La ville quant à elle est perçue comme « violente » sous « l’explosion d’une bombe ». La guerre est toute proche, à la porte de la maison, juste derrière le mur de la chambre « On riposte. Les répliques lacèrent le silence pesant de midi, font vibrer les vitres » (bataille anonyme, comme gratuite – utilisation du « on » collectif/générique).