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Alliance Française

Meursault Investigation_Kamel Daoud

EUNIC – European Union National Institutes for Culture
“EUNIC’s mission is to promote European values and to contribute to cultural diversity inside and outside of the EU through collaboration between European cultural institutes. EUNIC’s aim is to expand the role of culture in Europe and to strengthen cultural dialogue, exchange and sustainable cooperation worldwide.”

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AF_Jeanne Gang_9 janvier 2018_3C’est une audience subjuguée qui a assisté mardi soir à la conférence de l’architecte Jeanne Gang à l’Alliance Française de Chicago.

La présentation du parcours et des projets actuels de Studio Gang fut suivie d’un entretien….en français, s’il vous plaît.
Car si on connait l’architecte de talents et la femme engagée qu’Odile Compagnon a mis à l’honneur dans son introduction, on ne s’attend pas forcément à la voir se prêter avec tant de naturel et de grâce à un tel exercice de style. Un grand bravo !

– Quand et pourquoi avez-vous commencé à étudier le français?

Quand j’étais étudiante à l’université, j’ai étudié pendant un an à Paris-Versailles dans le cadre d’un programme d’échange avec l’université d’Illinois. Je suis tombée amoureuse de l’architecture de Paris et à ce moment là j’ai su que je deviendrai architecte.

Plus tard, j’ai collaboré à des projets en France lorsque je travaillais pour l’architecte néerlandais Rem Koolhaas. Je suis allée à Lille, dans le nord de la France. Ensuite, j’ai été le designer principal d’un autre projet français : une maison à Bordeaux. Ce projet a remporté de nombreux prix et est assez bien connu dans le monde de l’architecture.

Récemment, nous (Studio Gang) avons été finalistes d’un grand concours de design à Paris – j’avais donc un intérêt particulier à améliorer mon français afin de pouvoir le présenter au jury en français. En fait, Adam, mon professeur ici à Alliance française m’a aidée à préparer ma présentation.

– Parlez-nous du concours de la Tour Montparnasse….

La Tour Montparnasse est la seule grande tour du centre de Paris, construite en 1973. Elle est peu appréciée des Parisiens. Donc, la compétition était de réinventer la tour, et non de la démolir.

Il a beaucoup de problèmes dans les bâtiments de cette époque, notamment l’amiante et la mauvaise performance énergétique.

Nous avons fait un beau projet, pour donner une nouvelle vie à la Tour – je pense que c’était le meilleur projet.

– Vous pouvez nous la montrer?

AF_Jeanne Gang_9 janvier 2018_2

Malheureusement, nous sommes arrivés second. Cela nous a beaucoup déçu parce que toute mon équipe a travaillé sur ce projet pendant un an.

Sur le plan positif, il reste trois choses : premièrement, nous avons travaillé avec des membres de l’équipe française – une équipe étonnante, deuxièmement, nous avons maintenant beaucoup d’autres opportunités à Paris, et troisièmement, J’ai amélioré mon français.

La langue (par exemple le français) est un facteur de communication mais aussi de différenciation entre les gens, tout comme le l’architecture peut l’être aussi, à quoi reconnaît-on un projet de Studio Gang et qu’est-ce qui, selon vous, différencie SGA des autres agences d’architecture ?

L’idée principale de mon studio est la connexion avec l’environnement et aussi l’expression (fidèle) des matériaux. Mais l’approche durable n’est pas suffisante aujourd’hui car la tendance maintenant est à la polarisation (à la division).
Il ne suffit plus de tenir compte de l’impact sur l’environnement, maintenant nous pensons surtout que l’architecture doit servir d’abord à améliorer les relations humaines, l’entente.

La science de l’écologie est l’inspiration de notre pratique. C’est la science de la relation entre les organismes et aussi entre les organismes et l’habitat. Elle est l’analogie parfaite pour expliquer notre façon de travailler. Et on peut lire (l’empreint) de cette science sur notre architecture.

– En quoi l’Architecture de Paris et l’architecture de Chicago sont-elles différentes ou identiques ?

C’est une question intéressante. Je pense que la plus grande différence pour moi est que Paris a un tissu urbain cohérent qui est ponctué de monuments. Les monuments sont reliés par des axes. Selon moi, cela rend Paris très compréhensible. Cela signifie également que l’architecture joue un rôle important et tout le monde le sait.

À Chicago, les rues de la ville sont sur une grille (une trame) et donc les blocs sont également divisés. Normalement, nous ne parlons pas de monumentalité ou d’axes lorsque nous parlons de l’architecture de Chicago.
Ces qualités rendent la perception de ces deux villes très différentes les unes des autres.

Les gratte-ciels sont une autre différence évidente. Ils sont au cœur de Chicago alors qu’à Paris ils sont à la périphérie.

Paris est une ville de pierre alors que Chicago est une ville en acier et en béton.

Mais, j’ai toujours pensé qu’il y avait quelque chose de très similaire à la façon dont chaque ville s’adresse à la rivière.

– C’est donc dans leur rapport à l’eau, à la rivière, que les deux villes se rejoignent ?

Oui, comme Paris, Chicago est construite au niveau de la rivière, ce qui donne dans les deux villes l’impression d’être au-dessus du fleuve.
Les deux villes redécouvrent aussi leurs rivières et de nouveaux lieux de loisirs et de nature.

La maire de Paris Anne Hidalgo a transformé les routes le long de la Seine en espaces pour les personnes.
Le maire Rahm Emanuel prolonge le Riverwalk et il établit des points d’accès pour les gens du secteur riverain industriel de Chicago.

– Quel est votre bâtiment préféré à Paris ?

Je pense vraiment que Notre Dame est incroyable, et j’aime aussi la Bibliothèque nationale faite par Henri Labrouste. Je me suis inscrite et j’ai obtenu une carte à la Bibliothèque Richelieu juste pour pouvoir en observer l’architecture ! Il montre une utilisation précoce de l’acier pour la structure et exprime la véritable minceur de la matière au lieu de la faire ressembler à de la pierre.

– Que diriez-vous de Chicago ?

À Chicago, l’un de mes bâtiments favoris est le Monadnock Building by Holabird and Root
(J’aime comment toutes les différentes formes de briques travaillent ensemble pour le rendre très lisse et subtil)
Et j’aime aussi Crown Hall de Mies Van der Rohe. C’est la simplicité et la transparence.

– Comment construisez-vous dans différentes villes que vous connaissez moins bien? Et comment votre architecture s’intègre-t-elle à Chicago ?

Où que nous allions, nous essayons de comprendre le contexte et de faire en sorte que notre travail corresponde aux qualités du lieu. Pas en imitant ce qui est là mais ça pourrait être à travers le matériel ou l’échelle. À Chicago, je pense que notre travail s’inscrit dans une tradition d’expression de la structure et des matériaux.

– Votre pratique a pris de l’ampleur depuis le début, comment gérez-vous cela et sur quoi travaillez-vous actuellement ?

Plusieurs projets sont en cours de construction.
Vista Tower sera la troisième plus haute tour à Chicago quand elle sera achevée en 2019.

À Hyde Park, nous avons un nouveau bâtiment résidentiel en construction appelé « Solstice on the Park ».

À Brooklyn, nous avons une installation de pompiers presque terminée dans le quartier de Brownsville.

À Manhattan, les travaux sont en cours sur la tour « Solar Carve » sur la Highline.

À San Francisco, nous avons une tour résidentielle en construction sur la rue Folsom.

En cours de développement, nous travaillons actuellement au musée américain d’histoire naturelle à New York et à l’ambassade américaine à Brasilia.

Nous travaillons sur trois bâtiments liés aux arts, dont le California College of Arts à San Francisco, un ajout au Arkansas Art Centre, et un nouveau bâtiment au Spellman College à Atlanta.

Nous sommes également en train de travailler à une nouvelle résidence à U.C. Santa Cruz ainsi qu’à des projets de design urbain tels que le Memphis River Front et les projets publics pour les quartiers de Brownsville et Morrisania à New York.

– Studio Gang a été sélectionné, je crois, avec six autres équipes pour représenter les Etats-Unis dans le pavillon américain de la Biennale d’architecture de Venise, quel en est le thème ?

Le titre est « Echelle de citoyenneté » et l’idée du pavillon, c’est que les participants montrent des projets à des échelles différentes : échelle de la personne, échelle de la ville, de la région, du monde, du cosmos.
Notre échelle à nous, c’est celle de la ville. Nous essayons de répondre à la question de la monumentalité d’un lieu en utilisant les pavés d’un site sur lequel nous travaillons à Memphis.

– Vous participez à des concours, des conférences, des entretiens (comme aujourd’hui), à des expositions, publications, workshops… quel rôle jouent-ils dans votre travail?

C’est important pour la recherche et comme ce sont des réalisations rapides, c’est bon pour les collaborateurs de l’agence, qui voient ainsi un résultat construit sans avoir à attendre les longs délais des chantiers normaux.

– Enfin, qu’est-ce qui vous tient à cœur en 2018?

Je suis vraiment heureuse des projets que nous avons actuellement et veux les rendre exemplaires à tous points de vue. Je pense en particulier à la durabilité de ces projets et aussi à soutenir la communauté.

Aussi, cette année, je vais enseigner le design à Harvard aux étudiants qui font des études supérieures. J’aime travailler avec les étudiants et étudier la résilience dans la construction, notamment dans les endroits qui sont les plus sujets au changement climatique.

Pour un projet de studio, nous aborderons par exemple les îles Caraïbes et nous verrons comment les structures ont résisté aux ouragans Irma et Maria.
D’une certaine manière, les îles sont un microcosme de la planète Terre. Si nous pouvons comprendre comment le faire fonctionner sur une petite île, nous devrions être en mesure d’évoluer celui-ci au niveau de la planète. À Paris, un consortium appelé « Caribbean Smart-Climat Coalition » a accepté de prendre des mesures pour faire des îles un exemple mondial de résilience. Le travail que je ferai sera en phase avec cet effort. Je prévois également d’emmener les étudiants dans les îles pour faire du bénévolat dans le cadre de l’effort de nettoyage.

Je veux aussi continuer avec mon français. Ça devrait être une bonne année !

– Merci Jeanne pour vous être si gracieusement et courageusement prêtée à cet exercice « en français ».

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Jeanne Gang en quelques mots….
Décorée de la Légion d’honneur, membre de la fondation MacArthur et de l’Académie Américaine des Arts et des Sciences, l’architecte américaine Jeanne Gang a fondé Studio Gang en 1997. Ancienne élève de la Harvard Graduate School of Design ayant enseigné dans les plus grandes universités des Etats-Unis, ses œuvres architecturales sont exposées et applaudies partout dans le monde, depuis l’Art Institute of Chicago jusqu’à la Biennale de Venise. En 2010, avec Studio Gang, elle transforme la silhouette de Chicago, sa ville d’origine, avec l’Aqua Tower et ses 86 étages. Artiste engagée, Jeanne Gang imprègne son architecture des ambitions sociales et environnementales qui l’animent. En partenariat avec l’agence française Chabanne-Architecte, Studio Gang fut finaliste du concours pour la rénovation de la Tour Montparnasse de Paris.

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« Avec l’architecture, nous pouvons faire beaucoup plus que créer de simples bâtiments. Nous pouvons aider à améliorer cette planète que nous partageons tous. »
– Jeanne Gang

Jeanne Gang Flyer 2

Que ce soit pour l’Ambassade des Etats Unis au Brésil, un hangar à bateaux sur les rives de la Chicago River ou l’Aqua Tower, une tour d’habitation qui ignore résolument le carré, les réalisations de Jeanne Gang n’ont pas fini de nous surprendre et de nous émerveiller.

C’est à partir de ses bureaux d’urbanisme et d’architecture à Chicago et New York que le Studio Gang défit les conventions avec une pratique qui intègre individu, communauté et environnement.

Mais tout ceci, vous le saviez déjà. Ce qu’on sait moins en revanche, c’est que Jeanne Gang a également étudié à l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture à Versailles et qu’après avoir obtenu son diplôme à la « Harvard Graduate School of Design », elle a travaillé à Rotterdam de 1993 à 1995 avec Rem Koolhaus à des projets réalisés ensuite en France.

C’est donc dans la langue de Molière que nous aurons le plaisir d’entendre l’une des grandes personnalités du monde de l’architecture nous parler de ses années de formation en France, de ses réalisations à Chicago et partout ailleurs, de sa philosophie ainsi que des défis que posent sa vision et sa pratique de l’architecture.

Ce programme fait partie de la biennale d’architecture de Chicago.

Mazette mais oui c'est la vie

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Groupe de lecture
Programme littéraire
Alliance Française
 – Calendrier 2017-2018

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– 18 septembre 2017 : Une chanson douce de Leïla Slimani (Goncourt 2016)

– 23 octobre 2017 : De l’âme de François Cheng (2016)

– 4 décembre 2017 : L’illusion délirante d’être aimé de Florence Noiville (2015)

– 8 janvier 2018 : Continuer de Laurent Mauvignier (2016)

– 12 février 2018 : La femme qui fuit d’Anaïs Barbeau-Lavalette (2016)

– 12 mars 2018 : En finir avec Eddy Bellegueule de Eduouard Louis (2014)

– 16 avril 2018 : L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante (2014)

– 21 mai 2018 : Un jour par la forêt de Marie Sizun (2013)

 

Livre HDV

  • Hervé de la Vauvre, vous êtes le président d’administration de l’Alliance Française à Chicago mais aussi et surtout le président et CEO de Griffith laboratories, ainsi que de nombreuses autres organisations axées sur le commerce. Vous êtes ancré dans le monde des affaires mais aussi dans celui des lettres et c’est à ce titre que nous sommes ici aujourd’hui car nous parlerons poésie.
    Vous avez publié deux recueils de poésie : « Deux Regards » et « L’Absurde, l’Amour et la Raison » sur lequel nous axerons notre entretien. Mais je vous laisse vous présenter et nous en dire plus sur votre parcours et votre biographie.

 

Permettez moi tout d’abord de rectifier un point, je suis ex-CEO et ex-président mondial de Griffith Foods (la société a changé de nom). En effet je ne le suis plus en titre depuis octobre 2016 puisque j’ai annoncé il y a trois ans que je prendrai ma retraite à la fin du mois de mars 2017. Ces derniers mois j’ai fait le tour de toutes les unités de Griffith Foods dans le monde pour dire au revoir.

Je suis né au Maroc, j’y ai vécu seize ans. Cela m’a beaucoup marqué et explique certainement ma passion pour les cultures différentes. Lors de ces dix-sept dernières années en tant que président mondial du groupe, j’ai eu l’opportunité d’aller sur tous les continents, à la rencontre de ces cultures.

Je suis le second d’une fratrie de cinq enfants et un homme très attaché aux valeurs de la famille. D’ailleurs, quand on s’inquiète de ce que je vais faire à la retraite, je dis toujours que je serai le président de la famille – la seule différence c’est que j’aurai comme chairman ma femme, Isabelle.
Je suis sportif. A mon retour du Maroc j’ai pratiqué le sport au niveau national en demi-fond et j’aurais volontiers choisi cette voie. L’entraîneur de l’équipe de France m’avait alors demandé de choisir entre le sport et les études. J’avais opté pour le sport mais mon père, lui, pour les études. Je reste cependant un passionné de sport. Il m’a à la fois beaucoup donné et appris, notamment le respect de l’autre et apprendre à perdre en sachant tirer profit de ses défaites. Ensuite, j’ai eu la chance de rencontrer Isabelle que j’ai connu enfant. Nous étions voisins de vacances (ma mère était une amie de son père). Dans un petit village de France deux familles ont donc fini par se rejoindre. Nous avons depuis tout partagé et je ne vous étonnerai pas en vous disant que mes premiers poèmes lui sont dédiés.

  • Effectivement il y a dans ce recueil plusieurs poèmes sur la famille, notamment sur Isabelle…

Pour revenir à mon parcours, je suis ingénieur agronome avec ensuite un master en business. J’ai fait ma carrière dans deux groupes : le groupe CLIN-Midy industrie (qui était le premier laboratoire pharmaceutique privé en France), puis chez Griffith où je suis rentré en 1996 après la mort accidentelle de Philippe Midy. Comme j’étais proche de la famille Midy, j’ai tout d’abord essayé de maintenir la société en tant qu’entreprise privée. Ils ont finalement décidé de vendre et j’ai donc rejoint les laboratoires Griffith à l’époque. J’ai eu la fonction de président Europe pendant trois ans, puis, à ma plus grande surprise on m’a ensuite proposé de devenir le président du groupe et de venir m’établir à Chicago.

  • Cela représente combien d’années de carrière dans ce groupe ?

Dix-sept ans de présidence du groupe, soit beaucoup de voyages et environ soixante à soixante-dix heures de vol par mois. Vous comprendrez que j’ai voulu mettre un terme à tout cela et consacrer plus de temps aux autres.

Je suis aussi, comme vous le mentionniez, président de l’Alliance Française de Chicago, ce qui est avant tout un plaisir car ce n’est pas le président qui fait l’Alliance mais les personnes qui y travaillent. J’essaie seulement d’apporter une discipline financière et aussi de soutenir les employés dans leur démarche.

Enfin, depuis douze ans je suis le président des conseils du commerce extérieur de France dans le Midwest.

J’ai eu beaucoup de chance dans ma vie ; c’est pourquoi je me dévoue à ces organisations, car il faut savoir rendre aux autres.

En dehors de mon travail et d’Isabelle, ce qui compte pour moi ce sont mes trois enfants : Noémie, qui est mariée, vit au Maroc et a deux petites filles : Mathilde et Charlotte, ainsi que mes fils, Gaétan et Hubert, tous les deux mariés à des Américaines et avec chacun deux enfants : Isabelle Alice, Caroline et enfin le tout dernier né Patrick.

  • Cela fait donc six petits enfants?

Oui, c’est cela. Cinq petites-filles et un petit-garçon.

  • Merci pour cette introduction détaillée, j’ai une question qui me brûle les lèvres en vous entendant et aussi après lecture de votre recueil. Elle est tirée d’un de vos poèmes « Casino et Trafalgar ».
    Hervé de la Vauvre, « La vie est-elle un jeu de hasard ? »

C’est une bonne question. La vie est faite de chance et j’ai l’humilité de reconnaître qu’elle a joué un rôle important dans ma vie. La chance commence par les gènes tout d’abord, puis celle de naître dans une famille donnée et dans un pays particulier, enfin la chance des rencontres: dans mon cas avec Isabelle et deux personnes exceptionnelles : Philippe Midy et Dean Griffith – deux hommes qui avaient de grandes valeurs humaines.
Donc la chance est importante comme le hasard mais elle n’est pas suffisante. Il faut travailler. Le travail est la raison essentielle de la réussite et c’est vrai dans tous les domaines.

Lorsque vous présidez un groupe vous présidez d’abord des hommes et des femmes qui exigent beaucoup de temps de votre part. Il faut prendre le temps de les comprendre. Je me suis donc investi, énormément. Et lorsque ces dernières semaines je suis passé dire au revoir à tous mes collaborateurs, ma plus grande satisfaction a été d’entendre que j’avais été à la fois un homme exigeant et un humaniste – car c’est effectivement ce que j’ai souhaité être dans ma vie.

Et on ressent bien le côté humaniste de vos poèmes, l’importance donnée aux valeurs humaines. Au tout début du recueil vous apportez votre vision de la poésie : « La poésie met en musique les mots pour adoucir ou affermir l’expression de la pensée et des sentiments ». On retrouve là encore cette idée de rigueur alliée à la douceur.

Pendant vingt ans, vous avez donc été un chef d’entreprise, présent, exigeant, et en parallèle vous avez écrit. Votre écriture aurait pu vous amener vers d’autres genres, par exemple des romans mais vous avez fait essentiellement le choix de la poésie.
Pourquoi la poésie et qu’est-ce que la poésie pour vous?

Je suis né dans la poésie, comme le montre déjà mon faire-part de naissance. Mon père écrivait divinement bien ; il maniait le verbe avec dextérité, avec une grande sensibilité et ma mère déclamait, les poèmes de mon père bien sûr mais aussi les vers appris étant jeune.

Au Maroc, on avait la chance de temps en temps d’avoir la Comédie Française, et nous allions au théâtre. A quinze ans j’ai appris par cœur Le Misanthrope et Horace. D’ailleurs lorsque la Comédie Française est venue à Chicago pour jouer Le Misanthrope, je me souviens avoir déclamé à la réunion du conseil d’administration de l’Alliance: « Qu’est-ce donc? Qu’avez-vous ? Laissez-moi, je vous prie. Mais, encor, dites moi, quelle bizarrerie….Laissez-moi là, vous dis-je et courez vous cacher. Mais on entend, au moins, les gens sans se fâcher. Moi, je veux me cacher, et ne veux point entendre. » Ce sont les premiers vers du Misanthrope….Il me reste encore quelques tirades.

Ce que j’aimais dans la poésie par rapport à la prose, c’était la musique des mots. Prévert disait : « La poésie, c’est le plus beau surnom qu’on donne à la vie ». Je le rejoins dans cette idée, et j’aime la vie. Mais cet amour n’est pas exclusif, je travaille actuellement sur un livre d’art qui s’intitulera Casablanca, ville Art Déco. En fait, j’aime le beau, j’aime l’art en général. Isabelle et moi, nous collectionnons des dessins, des peintures et des meubles. J’estime que la poésie incarne la beauté. Elle est sans doute à la prose ce que le dessin est à la peinture – la forme la plus aboutie du dire et de l’écrit, parfois au détriment de la spontanéité d’ailleurs. Je crois être aussi un amoureux de l’harmonie au sens large, celle de la famille, celle qui existe entre les gens et les équipes avec lesquels j’ai travaillés. La poésie ajoute à l’expression des mots, elle est harmonie. Cependant, je ne me considère pas comme un poète, j’écris juste des poèmes pour ceux que j’aime.

  • On est tous poètes, je pense, à ses heures et ses moments, avec ou sans publication. Et dans vos poèmes, on perçoit effectivement cette dimension picturale et musicale.
    Vous nous dites avoir récité les pièces du 17e,, être passionné par Molière, je constate cette influence sur votre style, car vos poèmes sont plutôt de facture classique, avec une versification, des formes fixes et codifiées. Ces règles peuvent être perçues comme une contrainte ou bien encore comme un support à l’inspiration. Je pense ici à l’Oulipo, à Queneau, car qui dit contrainte dit aussi structure. Elle permet à l’intérieur de celle-ci souvent une grande liberté et elle peut même donner de l’élan.
    Jeune, vous avez donc été baigné dans un univers poétique, puis vous avez continué sur cette voie tout en faisant carrière dans le monde des affaires. Maintenant j’aimerais savoir le « comment » de votre poésie, si je puis m’exprimer ainsi. On sait que vous êtes un chef d’entreprise très sollicité et très pris, alors comment trouvez-vous le temps d’écrire ?
    Où écrivez vous? En voyage ? En transit? Dans les chambres d’hôtel ?
    On sait que Dany Laferrière écrit dans sa baignoire, Alain de Botton dans les aéroports…Vous, Hervé de la Vauvre, où écrivez-vous?

Les gens s’interrogent souvent, car on ne s’attend pas qu’un CEO toujours en voyage à travers le monde écrive de la poésie. Cependant, un homme d’affaires peut avoir de la sensibilité au même titre que tout le monde. On peut être un humaniste et un leader – c’est à souhaiter d’ailleurs.

Je ne prends jamais mon stylo pour écrire un poème. C’est généralement une idée qui s’impose, le fruit d’une émotion, d’une observation ou d’une inquiétude. Lorsque je suis seul, dans mon lit ou en avion, je pense et la musique des mots se met en place. Au moment où je prends mon stylo, le poème est fait. Je ne m’installe jamais devant une feuille de papier mais je laisse plutôt mûrir en moi l’écriture. J’ai toujours enseigné à mes enfants une règle simple : rester cinq minutes au lit le matin au réveil pour penser à sa journée, se demander comment faire plaisir à quelqu’un, comment donner plus de sens au quotidien. Ainsi, j’ai décidé il y vingt-cinq ans d’offrir chaque semaine douze roses à maman, ce qu’elle a eu jusqu’à la fin de ses jours, alors même qu’elle était atteinte d’Alzheimer et ne réalisait plus ce qui se passait autour d’elle. C’est une forme de poésie.
Le temps on le trouve toujours, du temps pour faire plaisir, pour donner.

  • L’écriture est donc pour vous comme une façon d’être au monde et de respirer – la poésie, sans feuille et sans papier, une poésie au/du quotidien.
    Alors parlons maintenant de la thématique de ce recueil « L’Absurde, l’Amour, la Raison ».
    J’ai été heureuse de constater que le chapitre sur l’Absurde est très court, un seul poème qui ouvre le livre, puis qui revient transformé à la fin.
    Chaque thème se présente ensuite sous forme de brèves définitions (un seul mot ou un verbe d’action) qui constituent ensuite le titre des poèmes à venir. On y lit le passage du jeune homme à l’âge adulte, la rencontre avec Isabelle, la naissance de vos enfants, l’amour pour vos parents, le chagrin aussi à leur disparition, le deuil, l’amitié. Dites-nous en plus sur les thèmes qui vous motivent?

La thématique du recueil part d’une certaine révolte, le rejet d’une évolution actuelle que je trouve dangereuse. Je m’insurge contre le non-sens, la provocation, la violence, la guerre, la confusion aussi qui existe dans le monde d’aujourd’hui entre l’égalité et l’identité ainsi qu’entre le concept et l’œuvre d’art (pour ce qui est du domaine artistique). Je trouve bien sûr que la modernité apporte des choses merveilleuses ; mais lorsqu’au restaurant je vois un jeune couple se faire face, chacun rivé sur son téléphone sans échanger un mot, je trouve cela profondément regrettable. Cet appareil est le contraire de la connexion, il isole.
J’aime l’individu, la différence – c’est formidable d’être différent. En tant que président d’un grand groupe, j’ai essayé de prendre ce qu’il y a de meilleur partout, dans toutes les cultures.
Dans mon premier poème il y a donc une certaine forme de révolte car on oublie trop que les deux piliers essentiels de la vie sont : l’amour et le bon sens. Si les gens remettaient l’amour (au sens large) et le bon sens (en respectant les lois du naturel) au cœur de leur vie, on pourrait arriver à un monde formidable. C’est pourquoi le même poème à la fin prend le contrepied du premier – il déroule ce qui serait si cela advenait, et si on remettait l’amour comme le bon sens au cœur de nos actions.

Au final, être président d’un groupe n’est pas plus difficile que d’être chef de famille. Etablir le bilan d’un grand groupe n’est pas plus dur que de faire celui d’une famille. Il faut revenir aux fondamentaux.
Toute ma vie, j’ai essayé de montrer que l’amour, c’est ce qu’il y a de plus beau.

  • Vous rendez donc dans votre écriture hommage à la vie et à l’amour. J’aimerais à ce propos que vous nous lisiez un poème. Il s’appelle « L’Elégance ». Il y a dans ce poème tout ce que vous venez de dire : l’harmonie, la recherche du beau, la lutte contre le vulgaire, et aussi l’idée de remettre ce fameux bon sens en avant.

J’aurai beaucoup d’émotion en lisant ce poème. En effet, je partageais l’amour de l’écriture et de la poésie avec mon père, qui était mon héros (comme vous l’avez maintenant compris). On s’envoyait parfois des poèmes sur un même thème. Mon père avait écrit sur l’élégance et je lui avais envoyé le mien, celui-ci.

Une fois d’ailleurs alors que je lui renvoyais un poème en écho au sien, il m’a dit : « L’élève a dépassé le maître », ce fut le plus beau compliment jamais reçu de lui. Ce n’était pas vrai bien sûr mais ces mots résonnent encore en moi.

LECTURE

« L’Elégance

Du goût pour s’apprêter au soin de l’attitude,
D’une mode éphémère aux bonnes manières,
L’élégance est un art dont on perd l’habitude
Oubliant le respect au profit du vulgaire.

L’élégance a, de l’art, la recherche du beau
Sa ligne est fluide, sa palette harmonie.
Légère et discrète, son sublime est l’oubli.
Elle est universelle et n’a point de drapeau.

De cette Grèce antique à la grande Florence,
De ce simple drapé jeté à l’abandon
Au damassé brodé de noble Renaissance,
L’élégance, du temps, a toujours eu raison.

De savoir se vêtir par toutes les saisons,
A savoir se tenir en toute occasion,
L’élégance est un art qu’il faudrait cultiver
Pour, chassant le vulgaire, imposer le respect.

L’élégance est aussi la noblesse des mots,
Ce savoir du dire comme il faut, quand il faut,
D’hommages présentés à l’art du compliment,
Le verbe peut parfois adoucir des tourments.

L’élégance est enfin toute une mise en scène,
Ce savoir du faire qui crée la différence,
D’un baisemain discret à l’art de préséance,
Le geste peut aussi en valoir quelque peine. »

  • Merci pour cette lecture à haute voix. Permettez moi une dernière question avant d’ouvrir au public, sur quoi travaillez-vous et que prévoyez vous maintenant que vous allez jouir de plus de temps?

Plusieurs projets vont voir le jour.
Pour l’heure j’ai publié deux recueils de poésie, ce livre dont nous avons parlé aujourd’hui L’Absurde, l’Amour et la Raison, et Deux Regards – le regard d’un père et d’un fils qui s’aimaient profondément, les poèmes de mon pères et les miens.

D’ailleurs à ce propos je vais vous raconter une histoire. Je devais aller en Chine et passais en France pour voir mes parents. Je me suis assis près d’eux et j’ai saisi leurs deux mains dans les miennes. C’est alors que j’ai eu un pressentiment, j’ai su que c’était la dernière fois que nous étions tous les trois ensemble. Contre l’avis de tout le monde, j’ai alors pris la décision de rester à Paris. Ma mère est décédée juste après. Six mois plus tard, j’étais en Thaïlande, je devais continuer vers le Japon, mais il y a eu le tremblement de terre. Je suis donc allé en Chine. La nuit venue, je me suis réveillé et soudain j’ai repensé au poème que j’avais écrit pour mes parents. Deux heures plus tard ma sœur m’appelait, mon père venait de mourir – il était mort au moment même où je m’étais récité ce poème dans mon lit. La poésie m’a donc ramené à mes parents, au moment où ils sont partis.

Après ces deux recueils de poésie j’ai écrit avec ma fille un livre sur le palais Lamrani à Marrakech ; c’est un livre d’art même si je n’ai pas pu m’empêcher d’y glisser quelques poèmes, quelques vers pour chaque pièce…

Début avril si tout va bien, je publierai un livre dédié à ma petite fille, il s’intitule : Les fables de Mathilde. Ce sont des histoires que j’ai racontées à ma petite fille aînée, Mathilde, avec laquelle j’ai une relation très fusionnelle. Toutes ces histoires sont maintenant regroupées dans un recueil, illustré. Un lexique à la fin explique aux plus jeunes les mots ou expressions difficiles comme « faire disette ». Les fables sont apparemment pour enfants mais la morale s’adresse à nous tous. La Fontaine, vous l’aurez compris, est un auteur que j’ai toujours admiré.

LECTURE de la fable « Le singe et la sagesse »

Enfin je le disais au début de notre entretien, le livre sur lequel je travaille actuellement s’intitule: Casablanca, ville Art Déco.

  • Le sujet d’un futur débat j’espère, merci Hervé de la Vauvre.