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Monthly Archives: November 2012

Trois œuvres, trois sessions et quelques deux mille pages, que reste-t-il en quelques mots? Une question ambitieuse à laquelle je tenterai de répondre avant mes étudiants – leurs commentaires futurs pourront ensuite toujours compléter ce billet.

Qu’il s’agisse Des mémoires du jeune fille rangée, de La force de l’âge ou bien de La force des choses, la lecture est aisée, le style soutenu mais simple cependant. Simone de Beauvoir alias « le castor » (surnom que lui donne un ami d’université et qu’elle adopte tres vite) brosse à partir de ses souvenirs personnels de jeunesse puis de maturité le tableau d’une époque, allant de 1908 à 1986. A travers le prisme de ses yeux, le lecteur traverse l’histoire de la France du 20e siècle : l’entre deux guerre, la montée de la bourgeoisie, la seconde guerre mondiale, les grands courants politiques, intellectuels et philosophiques du moment, les avancées technologiques qui permettent enfin de découvrir le monde, les soubresauts du parti communiste, la guerre d’Algérie et bien d’autres. Exercice d’écriture aussi, ses récits autobiographiques lui permettent d’asseoir sa vocation d’écrivain, et d’analyser le processus de mise en mots qui la pousse vers ce genre intimiste comme vers le roman dans L’invitée ou Les Mandarins, ou bien encore vers les essais comme dans Le deuxième sexe, œuvre phare des années 50 qui fera de Simone de Beauvoir à jamais la voix du féminisme.

Critiquée par les hommes, qui lui reprochent son indécence particulièrement lorsque celle-ci touche à la liberté sexuelle des femmes, elle l’est aussi par certaines de ses congénères qui la blâment d’avoir vécu dans l’ombre de ce qu’elle dénonçait elle-même. Femme libérée certes, Simone de Beauvoir vit dans le sillon d’un homme. Les bons mots sont fameux. « Grande Sartreuse » ou encore « Notre Dame-de-Sartre », ils insistent tous sur sa relation hors pair avec Jean-Paul Sartre : l’amant, le philosophe, l’alter-ego, celui dont elle fait connaissance à vingt ans et qui restera jusqu’à sa mort son compagnon de route « Il était le double en qui je retrouvais, portées à l’incandescence, toutes mes manies. Avec lui, je pourrai toujours tout partager ».  Tout jeunes, le contrat est passé, ils seront d’abord l’un à l’autre et l’un pour l’autre, soit l’objet d’une entente exceptionnelle – le reste gravitera autour ; car s’il est des « amours contingentes », le leur est « nécessaire ». Il s’agira d’un pacte de transparence complète et de fidélité éternelle au-delà des passions du moment, des amitiés passagères, d’une conception de l’amour a-traditionnelle donc, profondément anti-bourgeoise et pour le moins difficile à vivre, pour les protagonistes eux-mêmes d’ailleurs puisqu’ils seront parfois les premiers à souffrir des règles qu’ils s’imposent. Si les trios Sartre-Olga-De Beauvoir ou De Beauvoir-Nelson-Sartre, ou bien encore Sartre-M-De Beauvoir ou encore De Beauvoir-Lanzmann-Sartre fonctionnent un temps, ils ne résistent pas au pacte. Nelson Algren, le grand amour du castor, celui dont elle refuse plusieurs demandes en mariage mais celui dont elle désirera emmener dans la tombe une preuve d’alliance à son doigt, résume assez bien la situation « Aimer une femme qui ne vous appartient pas, qui fait passer d’autres choses et d’autres gens avant vous, sans qu’il soit question de jamais passer le premier, ce n’est pas acceptable ».

Les rapports à Sartre que l’auteur à la fin de sa vie qualifie elle-même de « grande réussite » scellent donc à jamais l’image du couple mythique, véhiculée par la littérature.

Lire les récits autobiographiques ne s’arrêtent néanmoins pas à cette image. On remonte le temps et l’espace, au rythme de l’analyse et dans le champ visuel de l’auteur ; les évènements sont perçus dans les extraits de son journal et dans les anecdotes accumulées au fil des pages. De magnifiques portraits s’imposent, ceux de Giacometti « Il était de ces rares individus qui, en vous écoutant, vous enrichissent », de Camus ou Cocteau. On croise Picasso, Genet et Hemingway, s’invite à dîner chez les Leiris, écoute du jazz avec Boris Vian, parle avec Sarraute, Sagan, débat avec Merleau-Ponty, apprécie l’humour de Queneau, les dérives d’Algren dans Chicago ; on voyage surtout dans le monde entier, de l’Europe à l’Afrique, de l’Amérique du Nord à l’Amérique latine, de la Chine, à l’union soviétique.

Lire Simone de Beauvoir c’est prendre un billet pour l’inconnu, s’apprêter à arpenter l’Italie, l’Espagne, la Suède, la Turquie ou encore Cuba, se lancer à l’assaut des montages les plus hautes, partir sans crier gare en excursion pour dix heures de marche dans la nature sauvage ; c’est aussi bien vivre la monotonie du jour le jour, ses contingences et ses limites que connaître l’envolée fougueuse des grands départs car elle ne n’accepte aucune demi-mesure.

Le lecteur lit, et soudain à travers la densité du texte, l’aridité parfois de certains tableaux politiques ou de « la poussière quotidienne de la vie » quelques lignes brillent de par leur lyrisme. On vient de découvrir une perle dans l’huître, quelques lignes somptueuses qui se lisent et se relisent comme un poème en prose, sur le temps, les saisons, sur la beauté du désert, la chaleur de la Provence, la pluie à Rome, sur la peur de la mort aussi.

Les années passent et le thème de la vieillesse et de la mort prend de l’importance. Ce qui au début n’est qu’une angoisse sans nom, celle qu’elle réalise porter en elle et qui surgit par à-coups dans le quotidien devient une certitude cruelle puis enfin une résignation amère « Je pense avec mélancolie à tous les livres lus, aux endroits visités, au savoir amassé et qui ne sera plus. Toute la musique, toute la peinture, toute la culture, tant de lieux : soudain plus rien ». Les amis meurent, Camus, Vian, Merleau-Ponty et rappellent l’inéluctable, cette mort qui très tôt déjà frappe l’entourage de l’auteur en emportant l’amie d’enfance, Zaza.

Pour lutter contre la mort, il reste l’écriture, noircir la page blanche pour mieux éclairer la vie car « Il y a des jours si beaux qu’on a envie de briller comme le soleil, c’est-a-dire d’éclabousser la terre avec des mots…ils arrachent à l’instant et à sa contingence les larmes, la nuit, la mort même et ils les transfigurent. Peut-être est-ce aujourd’hui mon plus profond désir qu’on répète en silence certains mots que j’aurai liés entre eux ».
Un vœu que par ces extraits j’exauce et surtout par l’intérêt que ce billet pourra donner à redécouvrir les textes de Simone de Beauvoir.

Image« Cet élan de moi vers elle, hésitant et inabouti » résume en quelques mots la quête sensible et l’hommage pudique que rend Delphine de Vigan dans Rien ne s’oppose à la nuit, à sa mère, Lucile, qui à 61 ans fait le choix de « mourir vivante » en mettant fin à ses jours.

La mère – la mort, un seul thème et la clef de voûte d’un roman familial, lourd de secrets et de non-dits. Au fil du texte, le lecteur mène l’enquête et reconstruit la vie de Lucile, enfant, jeune fille, femme puis grand-mère. Il participe aussi fasciné à l’élaboration du livre. Car l’écriture est personnage à part entière, on assiste aux interrogations de l’auteur, à ses balbutiements, puis à ses choix finalement. Qui dit faire resurgir le passé, donner matière à qui n’est plus, à ce qui n’a jamais été vécu, dit création et fiction. Il s’agit donc bien d’un roman largement autobiographique ou plutôt d’une autofiction avec pour toile de fond la mère, tragiquement disparue. La vérité sera celle de l’auteur ou encore du lecteur qui en lisant le roman se forgera sa propre histoire. Les faits sont loin, liés à des dates, des événements mais soumis à l’arbitraire de la mémoire et du temps.

La mère – la mort, bien d’autres en littérature se sont frottés à l’exercice. On pense à l’émotion post mortem cliniquement observée au quotidien dans Journal d’un deuil de Barthes, à l’hymne à l’amour et à l’enfance perdue dans Le livre de ma mère d’Albert Cohen ou encore à la recherche par-delà le parent, de la personne dans son entier, complexe et insaisissable, dans La femme d’Annie Ernaux.
Le drame est le même, l’expérience cependant toujours unique. L’écrivain offre alors au défunt « un cercueil de papier » pour reprendre les mots de De Vigan et ceux aussi magnifiques de Philippe Forest dans L’enfant Eternel. Donner à lire à jamais, faire vivre l’absence, dire au revoir par les mots et en entourer ceux que nous aimons et qui ne sont plus.

«Ecrire sur ma mère, autour d’elle, à partir d’elle », autant de prépositions que de tentatives pour cerner un personnage énigmatique, saisissant de beauté, troublant dans ces dérives psychologiques. Lucile, c’est d’abord cette splendide couverture qu’on a du mal à quitter des yeux, un profil de femme vêtue de noir, le regard perdu au loin, nonchalante, une cigarette à la main. On distingue à peine le reste de la tablée familiale, le patriarche au fond, pris sur le vif et dont le doigt énergiquement tendu vers le haut ponctue la conversation. La photo s’impose au lecteur avant même qu’il ouvre le livre. Elle symbolise bien aussi la vie de Lucile, qui très jeune sert de modèle pour des magazines de mode. L’image crée d’emblée un sentiment d’ambiguïté, car elle joue sur les concepts de présence et d’absence, de révélation et de secret. Lucile a disparu dans le temps et l’espace, sa photo perdure et nous invite à l’admirer, à vouloir percer son secret.

Le regard enfin se décline dans tous ceux que l’auteur porte sur les siens, parfois bienveillants, parfois surpris ; aucun cependant ne porte de jugement.

Le mythe familial commence avec Georges, le grand-père. Il est autoritaire, fantasque ; sa femme, Liane, est chaleureuse et originale. Les maternités s’enchaînent, la famille grandit et connaît son lot de joie et de désespoir. Deux enfants meurent par accident, un autre se suicide, le dernier né souffre de trisomie –  autant de drames qui écartèlent la fratrie et déstabilisent à jamais les moins forts. Neuf enfants, plusieurs petits-enfants, une « belle famille », une famille comme les autres en apparence, dans laquelle les secrets sont bien gardés. Ils ne s’échappent que dans les moments de crise, sous la plume de Lucile par exemple où l’inceste est évoquée, ou encore dans l’enregistrement sonore de Georges retraçant sa vie. Au fil des pages on fait allusion à des abus sexuels répétés, à un engagement pour le moins douteux pendant la deuxième guerre mondiale, à la maladie et plus précisément à la folie qui se transmet de génération en génération. Et pourtant, le mutisme familial reste entier.

Sous des aspects de réussite sociale et de splendeur, l’édifice se lézarde. De la clarté visible en surface émane une profondeur noire, comme cette « lumière secrète venue du noir » dont parle Pierre Soulages pour qualifier ses toiles. Ce noir que rappelle aussi le titre du livre, extrait d’une chanson d’Alain Bashung « Ozez Joséphine ». Rien ne s’oppose à la nuit, rien ne met fin à la nuit ou rien ne lui résiste – les ténèbres continuent.

Le livre se termine cependant sur une note d’optimisme, celle d’une quête aboutie et de retrouvailles longuement souhaitées. Il commence par la phrase laconique, aux accents surréalistes : « Ma mère était bleue » et s’achève sur « Aujourd’hui, je suis capable d’admirer son courage » –  le courage de celle qui toute sa vie a su lutter contre ses démons, de celle qui comme Baudelaire avait la nostalgie d’un pays qu’elle ignorait.

Sans aucun doute le meilleur livre de De Vigan paru à ce jour, splendide.


Note après note et morceau par morceau, on assiste dans le documentaire du même nom Note by Note (2007) à la construction d’un Steinway L1037, de la sélection de son bois, sa découpe, au collage, au séchage, au rabotage, au ponçage, au montage minutieux de milliers de pièces jusqu’à l’harmonisation finale et enfin la livraison de l’instrument en salle de concert.

Au fil du temps et sous les yeux fascinés du spectateur le piano à queue prend forme, la carcasse vide du début accueille un mécanisme de plus en plus savant de marteaux, cordes, touches, feutres mais aussi de doigté, réglage et de précision car l’instrument reste presqu’entièrement fait à la main. Le processus de gestation dure douze mois pendant lesquels opèrent des centaines d’ouvriers, d’artisans et de musiciens.
Ils prennent la parole durant le film pour commenter leur travail, leur passion et nous faire entrevoir la naissance d’un chef-d’œuvre.

Le nom est devenu légendaire. Steinway & Sons est créé en 1853 par Heinrich Steinweg, menuisier allemand juif venu de Basse-Saxe et émigré à New York. Pour des raisons pratiques et sans doute une certaine volonté d’intégration il change son nom en Henry Steinway. La maison familiale grandit et devient une société cotée ainsi que la marque réputée de pianos à queue et pianos droits. Seuls deux sites de production distribuent le marché mondial : l’un est à Hamburg en Allemagne, l’autre à New York aux Etats-Unis.


Le documentaire ne perd jamais le rythme, il enchaîne les explications techniques, aux extraits musicaux joués par des pianistes de renom comme Pierre-Laurent Aimard ou Hélène Grimaud.
L’instrument prend corps, vie et on regarde du début à la fin, sous le charme.

*

De son passage, ici et là, bien trop bref,
Une ombre, évanescence voluptueuse
Souffle encore une aura bienheureuse,
Un message éternel inscrit en relief.

Au cœur de la nuit et lorsque tout repose
Dans les draps blancs elle prend la forme du sommeil
Chaude et vivante comme si c’était la veille,
A gorge déployée, chère fraîche et rose

L’éclat de son rire perle goutte à goutte
Rafraichît et permet d’éclairer la route.
Le jour était qu’une promesse, mais partie

Vers les anges, l’éternité l’a embaumée,
dans un voile d’amour et sans plus aucun cri
Pour toujours, absente, à jamais épargnée.

*

Chagall pour sa beauté, son caractère sacré, en hommage, en cadeau.