Archive

Monthly Archives: December 2009

Le repas de fête est à la fois le lieu de l’intime et du collectif, retrouvaille en famille, entre amis, autour d’une table, d’un verre et de petits plats. Il incarne donc le moment privilégié où s’établit le lien entre les différents participants, où on ressent son appartenance à une communauté et où enfin s’affirme le statut social. Dans le brouhaha des conversations naît un sentiment de convivialité, de communion mais aussi parfois d’affrontement, de lutte (lieu pouvant aussi bien incarner la paix que la guerre).

Le rite du repas pris ensemble est commun à tous, se retrouve partout, à toute époque et permet de réaffirmer l’identité du groupe, de la famille et donc de l’individu. Dans Les années, A.E. s’interroge sur le sens de la famille et de cette tradition, douce et amère, qui rassure et lasse, et à laquelle tout le monde se soumet « On se demandait ce qui nous liait, ni le sang ni les gènes, seulement le présent de milliers de jours ensemble, des paroles et des gestes, des nourritures, des trajets en voiture, des quantités d’expériences communes sans trace consciente ».

Chaque décennie est ainsi campée à travers la description d’un repas de fête (parfois deux), qu’il s’agisse du déjeuner du dimanche ou du dîner de fête (voir corpus choisi plus bas). Ce repas joue avant tout un rôle de révélateur, il souligne les différences et les similitudes entre les générations (celles des grands-parents par rapport à celle des parents et puis de leurs enfants), les sexes (hommes et femmes) et les milieux sociaux (origine populaire, classe moyenne, bourgeoisie).
Les souvenirs remontent à la surface, livrent quelques morceaux du passé, et refont l’histoire. Les images bruyantes des plats qui se succèdent, des personnes qui s’interpellent, d’anecdotes qui fusent, présentent un aspect similaire – comme une sorte de superpositions de clichés rattachant l’individu à son époque. Néanmoins, elles n’en montrent pas moins un caractère très spécifique selon le groupe ou la décennie considérée.

Le repas, ponctué par le cérémoniel défilé des plats, rapproche ou éloigne selon les humeurs, les moments et les thèmes abordés. Les générations se croisent et se distinguent par leur vécu, leur éducation, leur langage, leurs goûts et leurs valeurs. Les enfants ne parlent plus comme leurs parents qui souvent peinent à comprendre ce « langage rebutant d’initiés ». La présence des femmes semble prendre plus d’importance que celle des hommes et les milieux sociaux s’imposent dans leurs signes distinctifs.
A ce propos Annie Ernaux brosse un tableau peu flatteur de son milieu d’origine, milieu populaire caractérisé essentiellement par le manque de finesse, d’hygiène et de bonnes manières. Les voix sont portantes, les comportements vulgaires, et les anecdotes souvent salaces « manger en faisant du bruit et en laissant voir la métamorphose des aliments dans la bouche ouverte, s’essuyer les lèvres avec un morceau de pain, saucer l’assiette si soigneusement qu’elle pourrait être rangée sans lavage, taper la cuiller dans le fond du bol, s’étirer à la fin du dîner ». C’est autour de la table notamment que s’affirme le clivage entre les mondes et les affinités (cette notion de transfuge dont l’auteur use pour expliquer son changement de situation sociale) « Malgré soi, on remarquait les façons de saucer l’assiette, secouer la tasse pour faire fondre le sucre, de dire avec respect « quelqu’un de haut placé » et l’on apercevait d’un seul coup le milieu familial de l’extérieur, comme un monde clos qui n’était plus le nôtre ». Tranchante, ironique et sans complaisance Ernaux parcourt le chemin de ses origines campagnardes et semble se complaire parfois dans la description de la médiocrité ambiante. La blessure de l’enfance, celle de ses origines mal acceptées, semble se ré-ouvrir à chaque réunion de famille.
On pense ici aux truculentes descriptions de repas paysans dans la littérature (repas de fête, de noces), notamment à Flaubert (Madame Bovary Bouvard et Pécuchet) et Maupassant (dans ses contes et nouvelles). Tous les deux excellent à montrer l’importance de ce rite à la campagne et non sans ironie dissèquent le plaisir jovial de la fête, la nourriture et le vin en abondance, les longues heures passées à table et le chapelet de plaisanteries douteuses qui accompagnent systématiquement l’atmosphère de fête.

Les sujets tabous, tels que la guerre ou la sexualité, ne sont abordés que lorsque l’alcool commence à faire effet, pour le plus plaisir des enfants et des adolescents, avides de grappiller quelques secrets ou révélations. « Nous le petit monde, rassis pour le dessert, on restait à écouter les histoires lestes que, dans le relâchement des fins de repas, l’assemblée, oubliant les jeunes oreilles, ne retenait plus ».
La guerre est tout d’abord très présente dans les discussions d’après quarante-cinq, évoquant la pauvreté, les manques. Elle est soumise cependant au filtre de la conscience et la mémoire se fait sélective quand elle touche aux cicatrices du passé «Mais ils ne parlaient que de ce qu’ils avaient vu, qui pouvait se revivre en mangeant et buvant. Ils n’avaient pas assez de talent ou de conviction pour parler de ce qu’ils n’avaient pas vu. Donc, ni des enfants juifs montant dans des trains pour Auschwitz, ni des morts de faim ramassés au matin dans le ghetto de Varsovie, ni des 100 000 degrés à Hiroshima ». Puis le thème s’estompe avec le temps et est remplacé par les souvenirs plus immédiats, moins perturbants. L’évolution et la marque du temps qui passe sont perçus dans le choix des sujets discutés. Ainsi les premières conversations se réduisent aux récits qui touchent à la famille, au village, aux alentours. Plus les décennies avancent, plus les sujets se mondialisent en quelque sorte et le monde extérieur fait son apparition. Il ne s’agit plus alors seulement des proches, de l’entourage et du quotidien mais du monde politique, géographique et social.
Quant à la sexualité elle n’est évoquée que par allusion par des voix masculines le plus souvent, l’alcool déliant les langues et libérant momentanément des contraintes de la morale sexuelle, très stricte dans les années d’après guerre (repas vu comme lieu de la transgression).

Si les paysages évoqués changent et prennent une plus grande envergure au cours du temps, les plats et occupations qui président aux repas de fête évoluent également d’une décennie à l’autre. Ainsi on apprête un lapin dans les années quarante ou cinquante, on sert ensuite dans les années soixante-dix une fondue bourguignonne – recette découpée dans un magazine de mode. Et si la goutte (eau de vie) est ce qui clôt généralement les dîners campagnards, on termine chez les bourgeois par un whisky et un bridge. L’ironie d’Ernaux n’épargne là non plus pas la classe moyenne dans laquelle elle s’est mariée « les conversations petite bourgeoises s’engageaient sur le travail, les vacances et les voitures ».

Enfin le motif du repas de fête opère dans le texte comme une sorte de lien. Sa fonction première est de réunir les êtres « Une fois de plus, dans les corps rapprochées, le passage des toasts et du foie gras, la mastication et les plaisanterie, l’évitement de la gravité, se construisait la réalité immatérielle des repas de fête » mais il permet aussi d’ancrer le personnage/narrateur du roman dans le récit, en lui donnant présence et consistance. Il met ainsi en perspective l’histoire intime sur fond d’histoire collective et entraîne une identification du lecteur, qui ne peut s’empêcher de rapprocher ses propres souvenirs à ceux qu’Ernaux évoque. (Développe un sentiment de nostalgie et d’empathie).

Corpus de textes étudiés

Années 1940
• « Les jours de fête après la guerre…. » (p. 22) à « l’espérance de la vivre un jour » (p. 25)
• « Dans la polyphonie bruyante des repas de fête » (p. 28) à « « le grain de blé il y a 137) la figure de dieu » (p. 33)

Années 1950
• « A la moitié des années cinquante, dans les repas de famille… » (p. 59) à « on savait que la veille avait été (…) un jour de fête » (p. 62)

Années 1960
• « Dans les déjeuners du dimanche, au milieu des années soixante… » (p. 84) à « avant d’écouter des refrains que personne ne se souciait plus de reprendre aujourd’hui » (p. 86)
• « Dans les déjeuners auxquels avec une anxiété et une fierté de jeunes ménages on invitait la belle-famille… » (p. 95) à « on s’étonnait de se trouver ici, d’avoir eu ce qu’on avait désiré, un homme, un enfant, un appartement » (p. 97)

Années 1970
• « Les soirs d’été, au début des années soixante-dix, dans l’odeur de la terre sèche et du thym… » (p. 114) à « loin des « beaufs » entassés dans des campings à Merlin Plage » (p. 116)

Années 1980
• « Et nous, à l’orée de la décennie quatre-vingt…. » (p. 136) à « on savait que le repas de famille était un endroit où la folie pouvait sévir et on renverserait la table en hurlant » (p. 137)
• « Dans les déjeuners de fête, les références au passé se raréfiaient » (p. 151) à « l’étendue possible de sa propre inhumanité » (p. 152)

Années 1990
• « Au milieu des années quatre-vingt dix, à la table où on avait réussi à réunir dimanche midi les enfants trentenaires » à « des quantités d’expériences communes sans trace consciente » (p. 191)

Années 2000
• Au milieu de cette première décennie du XXIe siècle, qu’on n’appelait jamais année zéro » (p. 228) à « les étapes du rite dont nous étions maintenant le plus ancien pilier » (p. 232)

Issu de la communauté juive de Corfou, citoyen Suisse et écrivain d’expression française Albert Cohen publie en 1968 Belle du Seigneur, œuvre monumentale, couronnée par le prix de l’Académie Française et considérée depuis comme l’un des plus grands romans d’amour du XXe siècle.
Le livre conte l’histoire d’un amour fou entre Solal et Ariane, de la naissance de leur passion, à son apogée, jusqu’à sa dégradation et finalement sa destruction. Il fait aussi à travers la peinture des arrivistes et nouveaux riches une satire féroce de la bourgeoisie de Genève et des milieux diplomatiques.
Cette classe étudiera l’aspect épique, comique et tragique de l’œuvre, analysera la richesse extraordinaire du style, tantôt baroque, tantôt lyrique, et montrera en quoi l’auteur nous livre à la fois un des plus beaux hymnes à l’amour ainsi qu’une démystification sans précèdent de la passion.

Edition Folio (voir Librairie / mes recommandations)

Le titre intrigue par ses consonances étrangères, Syngué Sabour, deux mots suivis bientôt par une expression qui bien qu’écrite en français n’en reste pas moins hermétique, pierre de patience. Roman couronné en 2008 par le Goncourt, Syngué Sabour nous révèle un auteur encore assez peu connu du grand public, Atiq Rahimi. Originaire de Kaboul en Afghanistan, Rahimi vit et travaille à Paris. L’Afghanistan natal nourrit son œuvre (trois romans au total) où il montre les violences de la guerre et le traumatisme d’une société opprimée. Spécialiste du cinéma et des techniques audiovisuelles il adapte l’un de ses romans Terre et Cendres au cinéma. Le film reçoit un prix au festival de Cannes en 2004.

Après avoir rédigé ses deux premiers romans en persan, Rahimi, fait le choix du français pour Syngué Sabour – langue d’adoption qu’il maîtrise depuis son plus jeune âge.
Syngué Sabour, c’est en persan une pierre magique, pierre de patience, qui recueille tous les maux des hommes qui se confient à elle. La légende veut que lorsqu’elle éclate, elle libère avec elle les hommes de leur détresse.
Ici, c’est un homme, blessé par une balle perdue. Allongé, et totalement absent au monde, il n’est plus qu’un souffle rauque. Sa femme veille à sa survie ; elle le soigne, lui parle sans savoir s’il l’écoute et la comprend. La guerre civile sévit à l’extérieur. Tueries, pillages sont la toile de fond de ce drame intime qui se joue à huit clos. Au fur et à mesure des heures et des jours (scandés par les souffles de l’homme et les quatre-vingt-dix-neuf noms de dieu) la femme parle, laisse échapper toutes les paroles retenues si longtemps, révèle ses secrets les plus intimes. Elle dénonce l’oppression du couple, de la religion et de la société avant que la pierre de patience n’explose à la fin du roman.

Le livre est dédicacé à la poétesse afghane Nadia Anjuman battue à mort par son mari (simples initiales de N. A. dans le roman).
Puis une citation du poète Antonin Artaud (1896-1948) fait figure de préface et annonce le roman à venir « Du corps par le corps avec le corps depuis le corps et jusqu’au corps » – citation tirée du recueil Interjections.

Note : Artaud fait de nombreux séjours en asile psychiatrique et son œuvre d’abord proche du mouvement surréaliste, devient au fur et à mesure de plus en plus hermétique. Ses textes sont fulgurants, ils consument et brûlent par leur violence.
Le corps et son rapport avec le langage sont à la base de l’œuvre d’Artaud qui réfléchit sur le statut du corps et de l’identité. Pour Artaud, le corps est l’instrument par lequel toutes les facettes de la vie se révèlent. La souffrance inhérente à l’existence se manifeste dans le corps et par le corps (notion de corps transfiguré : se réapproprier son corps dans un combat acharné contre dieu – exige d’en finir avec le corps anatomique et sexué – corps dissocié, déchiré). Son œuvre influence de nombreux penseurs dans tous les domaines : philosophie, psychanalyse, peinture, littérature etc. (cf. Beckett, Francis Bacon, Deleuze…)

Enfin sur la page d’introduction et à l’instar d’une pièce de théâtre qui localise la prochaine scène, Rahimi précise « Quelque part en Afghanistan ou ailleurs »
L’histoire se situe en Afghanistan, dans un pays en guerre, mais l’auteur tient à préciser qu’elle pourrait se situer n’importe où ailleurs.

Le style de Rahimi est sobre. Le vocabulaire employé est simple, parfois basique. Son écriture parait dépouillée, parfois sèche, Le laconisme de certaines phrases et les répétitions voulues « La chambre est vide. Vide de tout ornement» font penser à une prière incantatoire. Les phrases courtes et simples cherchent à se graver dans la mémoire.
Il n’y a pas de parties dans le roman, seulement des paragraphes d’une longueur qui varie selon les scènes abordées. L’usage de la ponctuation est propre à l’auteur. Les phrases se réduisent parfois à un simple adjectif « vert » à un adverbe « Lentement » ou un complément circonstanciel « Ou dans le couloir ».
Le langage est parfois choquant « mais aussi souvent poétique (dans les images « Les rayons du soleil, passant à travers les trous du ciel jaune et bleu du rideau, caressent le dos de la femme, ainsi que ses épaules qui oscillent toujours régulièrement, à la même cadence que le passage des grains du chapelet entre ses doigts » ou le rythme du langage :
« Le soleil se couche.
Les armes se réveillent
Ce soir encore on détruit
Ce soir encore on tue
Le matin.
Il pleut.
Il pleut sur la ville et ses ruines.
Il pleut sur les corps et leurs plaies»)
Il n’y a pas de dialogues mais des morceaux de monologues insérés dans le texte. Un narrateur inconnu nous convie à regarder ce qui se déroule dans cette chambre, à entendre ce que la femme dit. Omniscient il nous fait aussi découvrir les pensées de cette femme. « Perdue. Elle grommelle : je n’en peux plus ». Le lecteur/spectateur se positionne donc derrière la caméra ou devant la scène et assiste littéralement à l’acte qui se joue devant lui.
Lorsque la femme sort de la chambre pour rejoindre les petites filles ou pour aller dans la ville, le lecteur reste à l’intérieur, il ne sort pas de cette pièce mais reste prisonnier comme l’homme (Cf. technique théâtrale, épouse parfaitement le sentiment de huit clos).

Tout porte donc à croire que ce roman est écrit pour être joué au théâtre ou bien mis en film. Rappelons que Rahimi est aussi un cinéaste pour qui le visuel est primordial (cf. style de Duras).

Deux personnes occupent le devant de la scène : l’homme et la femme. Ils n’ont pas de noms propres. Le portrait de l’homme est brossé en premier, c’est par lui que tout arrive, il dicte ce qui se passera ensuite puisqu’il est alité, malade et sans voix, obligeant son épouse à s’occuper de lui et le servir.

L’homme était « moustachu » sur la photo, il « porte une barbe » au début du roman. Il semble avoir une cinquantaine d’années, ses cheveux sont « poivre et sel ». Son apparence physique est sévère « yeux noirs (…) il ne rit pas (…) il a l’air de quelqu’un qui refrène son rire ». Bien qu’incapable de se mouvoir ou apparemment inoffensif il donne l’image du prédateur endormi « son nez ressemble de plus en plus au bec d’aigle (…) ses yeux encore plus petits sont enfoncés dans leurs orbites (…) Sous sa peau diaphane, ses veines comme des vers essoufflés s’entrelacent avec les os saillants de sa carcasse ». De son portrait se dégage une atmosphère d’angoisse et de peur. Sa présence se résume à cette image et au bruit de sa respiration lancinante « oscillant au rythme de sa respiration », seul bruit dans une « chambre vide » et par ailleurs silencieuse.

La femme quant à elle est belle, jeune « Ses cheveux noirs, très noirs, et longs, couvrent ses épaules ballantes ». On la découvre prostrée au chevet de son mari « La femme est assise. Les jambes pliées et encastrées dans sa poitrine. La tête blottie entre les genoux ». Une main sur la poitrine de l’homme, une autre proche du Coran « A portée de la main, ouvert à la page de garde et déposée sur un oreiller de velours, un livre, le Coran » elle prie « Elle tient un long chapelet noir. Elle l’égrène ». Son apparence bien que posée et soumise laisse entrevoir le drame à venir, elle a « une étrange inquiétude dans le regard ». Sa jeunesse et ses désirs se perçoivent à « ses lèvres charnues ». Elle est présentée comme fatiguée, « La tête de la femme bouge. Lasse. Elle quitte le creux de ses genoux ou plus loin « abattue ». Elle supplie son mari de lui donner un signe de vie qui puisse la motiver « Au nom d’Allah, fais-moi signe pour me dire que tu sens ma main, que tu vis, que tu reviens à moi, à nous ! Juste un signe, un petit signe pour me donner de la force, de la foi ».
La tension monte, et la femme finit par vociférer ses prières, lancer des cris. Le monologue prend de plus en plus d’importance au fil du texte. Elle remonte ainsi ses souvenirs, celui de sa famille, d’elle-même ensuite, enfant maltraitée par un père tyrannique et cruel, jeune fille mariée contre son gré, épouse délaissée par un mari indifférent à ses désirs, et plus intéressé par les armes que les femmes.
Les mots sont violents, volontairement crus et choquants. Ses secrets éclatent, celui de ses enfants conçus avec un autre homme de peur d’être répudiée par un mari stérile, celui de ses désirs sexuels inavoués et inassouvis.
Les deux petites filles (sans nom également) ne jouent qu’un rôle secondaire dans le récit, tout est axé sur le couple : l’homme, la femme. Les fillettes se trouvent d’emblée hors du champ visuel et ne sont perçues que par leurs pleurs « Une petite fille pleure. Elle n’est pas dans cette pièce. Elle peut être dans la chambre d’à côté. Ou dans le couloir (…) Une deuxième petite fille pleure. Elle semble être plus proche que l’autre, derrière la porte, sans doute ».
La rébellion de la femme d’abord verbale devient peu à peu physique, et elle se livre à la prostitution avec un jeune garçon sous les yeux de son mari alité.
Bien qu’elle parte en guerre contre cet époux détesté (elle l’insulte, le déshonore et se masturbe sous ses yeux, lui jette au visage la vérité sur sa paternité) elle semble quelque part encore l’aimer (elle le soigne, le caresse, profite de son immobilité pour l’embrasser – acte proscrit auparavant) et vainement espérer un signe, une tendresse, une acceptation de sa condition de femme « Ses doigts se perdent d’abord dans la barbe drue, y restent un souffle ou deux. Ils resurgissent ensuite pour s’étendre sur les lèvres, caresser le nez, les yeux, le front, et disparaître de nouveau dans l’épaisseur des cheveux crasseux ».
Son long monologue enfin a une vertu thérapeutique, la parole apaisant et réconfortant.

Au même titre que les personnages, la chambre et la ville (extérieure) en contraste jouent un rôle crucial dans le texte. Le roman commence d’ailleurs par la description précise de la chambre qualifiée de « petite », « rectangulaire », « étouffante », « sans ornement ». Elle est avant tout sombre, sans lumière « Troués ça et là, ils (rideaux) laissent pénétrer les rayons du soleil pour finir sur les rayures éteintes du kilim ». Elle n’a pour seules décorations qu’un tapis, « la photo de l’homme » et « un kandjar » (poignard oriental à longue lame tranchante / symbole précurseur du drame final).
La ville quant à elle est perçue comme « violente » sous « l’explosion d’une bombe ». La guerre est toute proche, à la porte de la maison, juste derrière le mur de la chambre « On riposte. Les répliques lacèrent le silence pesant de midi, font vibrer les vitres » (bataille anonyme, comme gratuite – utilisation du « on » collectif/générique).